DES ESPRITS FORTS
qui s'appuient sur un atome chancellent (i) dans les moindres efforts qu'ils font pour sonder la vérité, si avec des vues si courtes ils ne percent point à travers le ciel et les astres, jusques à Dieu même; si ne s'apercevant point ou de l'excellence de ce qui est esprit, ou de la dignité de l'âme, ils ressentent encore moins combien elle est difficile à assouvir (2), combien la terre entière est au-dessous d'elle, de quelle nécessité lui devient un être souverainement parfait, qui est Dieu, et quel besoin indispensable elle a d'une religion qui le lui indique, et qui lui en est une caution sûre. Je comprends au contraire fort aisément qu'il est naturel à de tels esprits de tomber dans l'incrédulité ou l'indifférence, et de faire servir Dieu et la religion à la politique, c'est-à-dire à l'ordre et à la décoration (3) de ce monde, la seule chose selon eux qui mérite qu'on y pense (4).
(1) Cliancelleiit : leur base étant peu solide, leur marche en avant est compromise.
(2; Difficile à assouvir : Tàme, ayant en elle-même l'idée de la perfection et de l'infini, cherche en dehors d'elle un être infini et partait qui réalise cette idée : faute de l'avoir trouvé, c'est-à-dire d'avoir trouvé Dieu, elle no possède pas l'élément essentiel de la paix morale. Voilà le raisonnement de La Bruyère.
(3) La décoration : l'embellissement.
(4^ Les libres penseurs ou, comme on disait alors, les " libertins » étaient nombreux au xvii« siècle, plus nombreu.x qu'on ne l'a dit. Pascal voulait écrire à leur intention son Apologie de la religion chrétienne, dont les matériaux s'appellent les Pensées. La Bruyère termine son livre par un chaj)itre qui les concerne particulièrement. Le P. Merscnne prétendait qu'il }■ avait alors à Paris .50.00U athées. Ce mot, sans doute, ne s'applique pas à une négation absolue, mais plutôt à un certain esprit de doute qui allait se développer et s'aggraver au xviu= siècle. Parmi les scepti((ues de la fin du xvii* siècle, il faut citer les disciples de Gassendi, dont Molière, le traducteur de Lucrèce; Saint-Evremond et Bayle, que leur séjour à l'étranger encourageait à l'expression publique de leurs hardiesses les plus dangereuses; toute la spciété du Temple, qui se réunissait chez les Vendômes, et oit Voltaire, encore tout jeune, contracta les premiers germes de l'incrédulité.