CHAPITRE Ier
La Prusse. Ses origines.
Puisse le Seigneur garder la mémoire du crime de ses pères, et ne mettre jamais en oubli le péché de sa mère.
Ps. cvm.
Les Hohenzollern. — La Marche de Brandebourg leur berceau. — Frédéric de Hohenzollern en devient le margrave. — Un autre de cette maison s'empare de la Prusse par parjure, sacrilège et vol. — Les fondateurs d'empire impriment aux nations le caractère que gardera leur histoire. — Les Hohenzollern s'établissent à Berlin. — Ils se font luthériens et protestantisent le pays. — Le traité de Westphalie leur attribue la Poméranie orientale et le diocèse de Magdebourg. — Grand Electeur, le Margrave devient Roi.
L'histoire de la Prusse se confond avec celle de la maison des Hohenzollern qui prétendent descendre de Thamlo, duc de Bavière, au temps de Charlemagne. Leur point de départ est plus modeste. Ils n'ont cessé de s'élever et d'arrondir leur domaine par un effort dont les générations successives se sont transmis le devoir et la volonté.
Le berceau de cette dynastie est le château de Brandebourg, sis dans le Wurtemberg, l'une des Marches de l'Allemagne du Nord, c'est-à-dire, des districts destinés à protéger les provinces frontières l. Cette organisation date des Romains. Charlemagne la développa. Aux siècles suivants, la Maison de Saxe (919-1024) constitua des Marches sur les frontières de Germanie
i. De là, les noms de Marchiones, Margraves ou Marquis donnés à ceux qui avaient la garde de ces districts.
avec mission de lutter contre les Slaves et les Danois. L'une d'elles, le Brandebourg, devint le noyau du royaume de Prusse, puis de l'empire allemand.
Ce pays avait été colonisé pendant trois siècles par les Ascaniens qui, au XIe siècle, avaient évincé la population primitive. La dynastie ascanienne s'éteignit au XIVe siècle, et la Marche de Brandebourg, tombée en déchéance, fut gouvernée pendant cent ans par des délégués de l'empereur d'Allemagne. Frédéric VI de Hohenzollern, dont le descendant direct au trentequatrième degré s'appelle aujourd'hui Guillaume II, empereur d'Allemagne, rendit quelques services à l'empereur Frédéric Barberousse et en obtint, vers 1170, le burgraviat de Nuremberg. Son sixième successeur se fit le bailleur de fonds de l'empereur Sigismond, qui avait toujours besoin d'argent. Ce prêt et cette dette furent l'origine de la fortune politique de la maison. « Ce Frédéric de Hohenzollern, dit Mirabeau dans sa Monarchie prussienne, avait déjà prêté à l'Empereur cent mille florins d'or, somme énorme alors, qu'il avait tirée on ne sait d'où. Comme hypothèque de cette somme, il reçut le gouvernement de la Marche de Brandebourg en 1411. » Deux cent cinquante mille florins (environ vingt millions d'aujourd'hui), demandés ou offerts à nouveau, lui obtinrent que la Marche fût érigée en fief héréditaire avec la dignité électorale.
L'électorat de Brandebourg s'étendait alors entre l'Elbe et l'Oder, dans le pays où est aujourd'hui Berlin ; il était en pleine anarchie féodale, et Frédéric y fut fort mal accueilli par la noblesse ; mais il savait déjà ce que valent les armes perfectionnées, il amenait avec lui un engin nouveau, et quand quelques châteaux eurent croulé sous les boulets de 24 que lançait « la paresseuse Marguerite », gros canon qu'on appelait ainsi tant on avait de peine à le mouvoir, les seigneurs se soumirent.
Pendant un siècle les Hohenzollern n'eurent aucun rapport avec la Prusse, qui s'étendait entre le Niémen à l'Est et la Wartha (Posen) à l'Ouest, un pays slave, peuplé d'éléments lithuaniens et finnois relevant du royaume de Pologne, mais avec une existence indépendante.
La Prusse avait été donnée aux chevaliers teutoniques, pour travailler à la conversion au christianisme de ses habitants
encore païens. Les chevaliers au manteau blanc, orné de la Croix-noire 2, avaient colonisé ce pays et en étaient les seigneurs depuis trois siècles quand les Hohenzollern devinrent leurs voisins. C'est la Prusse orientale, quoique la plus éloignée, qui tomba la première aux mains des Electeurs de Brandebourg 3.
Lorsque la Réforme éclata, au XVIe siècle, les chevaliers, en reconnaissance des services que les Hohenzollern leur avaient rendus, élurent pour Grand Maître celui d'entre eux qui était de la branche cadette de cette famille. Aussitôt élu, le Grand- Maître se hâta d'embrasser la Réforme, de se marier, de séculariser à son profit les possessions de l'Ordre et de se déclarer duc héréditaire de la Prusse orientale qui devint ainsi Prusse ducale.
Apostasier, s'approprier les biens de son Ordre qu'il avait juré de conserver et de défendre, mettre à la porte de leurs monastères ceux qui lui en avaient confié la garde, se faire, par un sacrilège, la souche de ceux qui devaient entraîner tant d'âmes hors des voies du salut, voilà ce que fit Albert de Prusse.
Telles sont les origines et tels sont les fondements du royaume de Prusse. Aux origines de la famille on trouve le prêt usuraire, et aux fondements du royaume, l'apostasie, le sacrilège et le vol des biens de l'Eglise.
« L'histoire nous apprend que les fondateurs des empires ont toujours eu la prérogative redoutable d'imprimer aux nations le caractère néfaste ou bienfaisant qu'elles gardèrent à travers les siècles... Les empires issus du schisme ou de l'hérésie, rejetés par
2. En 1914, les journaux ont raconté que Guillaume II, venant contempler ses troupes qui se préparaient à la guerre devant Nancy, s'était revêtu d'un manteau blanc orné sur le côté gauche d'une croix noire, vêtement qui n'appartenait à aucune série des uniformes allemands. On se rappela que c'était le manteau des chevaliers teutoniques qu'il avait ainsi revêtu à l'ouverture des hostilités contre la France.
3. A l'époque des croisades, plusieurs chevaliers allemands, qui se trouvaient à Jérusalem, formèrent entre eux une société fraternelle dans le but de défendre les pèlerins, de protéger leurs compatriotes et d'assister les pauvres et les malades. Cette société, confirmée par une bulle du Pape, prit le nom de l'Ordre de Sainte-Marie de Jérusalem. Les Teutoniques de Prusse et les Porte-Glaive de Livonie se joignirent à cette association qui forma alors, en 1237, l'Ordre teutonique. Les chevaliers firent la conquête de la Prusse et en convertirent à la religion chrétienne les habitants encore païens, que les Hohenzollern devaient entraîner quelques siècles plus tard dans le schisme et l'hérésie.
ce côté au rang de nations païennes, pourront exceller par la richesse ou la force, être appelés même d'en haut au sinistre honneur d'être le fléau de Dieu contre des enfants indociles, jamais la vraie civilisation n'avancera par leurs mains4. »
A leur entrée en Prusse, les Hohenzollern établirent leur résidence à Spandau. Quand celui d'entre eux, connu sous le nom de Jean le Cicéron, fit la conquête de Berlin, il y fixa son siège; son fils Joachim, dit le Nestor (1449-1535), épousa Elisabeth de Danemarck, luthérienne, qui entraîna dans l'hérésie, avec son fils, le pays tout entier.
Ces origines auraient-elles appelé sur la nation prussienne et ses princes la malédiction formulée au psaume CVIII : « Puisse le Seigneur garder la mémoire du crime de ses pères et ne jamais mettre en oubli le péché de sa mère ; qu'il les ait toujours sous les yeux et qu'il détruise de la face de la terre jusqu'à leur •souvenir »?
« C'est dans la période de formation véritablement créatrice, dit l'Année Liturgique, que l'histoire doit s'attacher principalement à étudier les peuples, si elle veut savoir ce qu'attend d'eux la Providence. Quand Dieu crée, en effet, dans l'ordre de la vocation surnaturelle, des hommes ou des sociétés comme dans celui de la nature elle-même, il dépose dès l'abord en son œuvre les principes de la vie plus ou moins supérieure qui doit être la sienne : germe précieux dont le développement, s'il n'est contrarié, doit lui faire atteindre sa fin ; dont par suite aussi la connaissance, pour qui sait l'observer avant toute déviation, manifeste clairement à l'endroit de l'œuvre en question la pensée divine. Or, le principe de vie des nations chrétiennes est la sainteté de leurs origines : sainteté multiple, aussi variée que la multiforme sagesse de Dieu dont elles doivent être l'instrument, aussi distincte pour chacune d'elles que le seront leurs destinées; sainteté le plus souvent descendant du trône et douée par là du caractère social, que trop de fois plus tard revêtirent aussi les crimes des princes, en raison même de ce titre de princes qui les fait devant Dieu les représentants de leurs peuples.
» Au nom de Marie, devenue dans sa divine maternité le canal de toute vie pour le monde, c'est à la femme qu'est dévolue la mission d'enfanter devant Dieu les familles des nations qui seront l'objet de ses prédilections les plus chères; tandis que les princes, fondateurs apparents des empires, occupent par leurs hauts faits l'avant-scène de l'histoire, c'est elle, qui dans le douloureux secret de ses larmes et de ses prières, féconde leurs œuvres, élève leurs desseins au-dessus de la terre et leur obtient la durée. Le Saint-Esprit ne craint point de se répéter dans cette glorification de la divine Marie. Aux Clotilde, Radegonde et Bathilde, qui par elle donnèrent en des temps laborieux la France à l'Eglise, répondaient sous des cieux dif-
4, Année liturgique, t. XII, p. 91.
férents, et toujours à l'honneur de la Bienheureuse Trinité, Mathiide, Adélaïde et Cunégonde, joignant sur leurs fronts la couronne des saints au diadème de la Germanie. Sur le chaos du dixième siècle, d'où l'Allemagne devait sortir, plane sans interruption leur douce figure, plus forte contre l'anarchie que le glaive des Othons, rassérénant dans la nuit de ces temps l'église et le monde 5. »
La Prusse n'a à ses origines ni une Clotilde, ni une Cunégonde, mais Elisabeth de Danemarck, Là est le secret de sa vilaine destinée et le mot révélateur de son histoire6.
Lors de la nouvelle organisation que le traité de Westphalie donna à l'Allemagne pour mettre fin, en 1648, à la guerre de Trente ans, la Poméranie orientale et l'évêché de Magdebourg furent attribués à la Prusse. Les Hohenzollern s'affranchirent alors, par une guerre, de leur vassalité envers la Pologne, et ils se trouvèrent à la fois Electeurs de Brandebourg et Grandsducs de la Prusse orientale. Leur domaine acheva de s'étendre en Poméranie quand la Suède se retira de l'Allemagne. Ils arrondirent dans le même temps leurs petites principautés aux bords du Rhin.
Toutes ces acquisitions amenèrent l'Empereur à accorder aux Hohenzollern le titre de rois qu'ils ambitionnaient. Le fils du Grand Electeur fut couronné à Kœnigsberg le 18 janvier 1701 7. Le Pape annonça malheur aux rois qui voudraient recevoir l'Electeur de Prusse dans la famille des souverains, prédiction qui ne s'est que trop réalisée.