LE GÉNÉRAL, NINA, MARTHE
LE GÉNÉRAL
Oui, j'aurais dû vous infliger la honte de rougir devant le garçon coiffeur et le garçon d'hôtel, à qui vous faisiez galamment les honneurs de votre salon.
NINA
mon pore !... mon père I (Elle se cache la tête dans ses mains.)
MARTHE
mon oncle!... mon cher oncle!... je vous jure... Ah ! je pleure et j'enrage !...
LB GÉNÉRAL
Oui, j'aurais dû faire assister votre marquis et votre vicomte à cette scène de famille... C'eût été original, n'est-ce pas?.., c'eût été drôle, comme vous dites... oh ! très-drôle...
NINA
De grâce, mon père !... c'est une surprise indigne!...
MARTHE
Oh I cette mystification ...
LE GÉNÉRAL
Il n'y a pas de mystification, mademoiselle... [1 y a une leçon... elle est forte, j'en conviens, mais elle est méritée... elle était urgente et je l'approuve.
MARTHE
Ce n'est donc pas vous, mon oncle?... Qui s'est permis alors?...
Que vous importe ? j'approuve, vous dis-je. Voilà donc où vous en êtes venues avec vos petites cervelles, vos allures à la mode et votre catéchisme d'écurie et d'estaminet : à prendre des cuistres pour des gentilshommes!
Et mordieul ça devait être! vos gentlemen s'habillant et parlant comme des palefreniers, la contrefaçon devient facile... N'imitez-vous pas aussi, pour votre compte, les toilettes et le tapage de toutes ces créatures...
NINA
Mon père, nous ne sommes pourtant pas...
LE GÉNÉRAL
Vous êtes d'honnêtes filles, mordieul et je voudrais bien voir I... Mais des écervelées et des girouettes... Des perruches qui répètent... Charles, qui fait la navette entre le boudoir de ces demoiselles *et votre salon, vous apporte ici des pommes vertes. Il n'en apportera plus, j'ai dans ma poche sa feuille de route, et vous mordez là-dedans comme des maraudeurs affamés... Il vous semble drôle, c'est votre mot, de répéter un geste, une expression de mauvaise compagnie... Il lui paraît bien plus drôle, à lui, de voir courir sur vos lèvres d'Agnès le vocabulaire des margots! Et voilà comment renseignement du professeur et les dispositions de ses élèves ont amené deux filles de bonne maison à se laisser séduire par un langage et des façons que les gens comme il faut prennent maintenant aux autres...
MARTHE, à part.
Oh ! j'aurais dû me douter!... Sans ce maudit escalier du Jockey-Club.
NINA
Je vous en supplie, pardonnez-moi, mon père, car je vous jure que je suis guérie... bien guérie 1 oh ! oui 1
Et moi aussi, mon oncle. Oh 1 archiguérie! Le fait
est que la douche (Elle jette les bras au cou du général.) est
forte. (Se reprenant.) Dois-je dire la douche ? (Elle embrasse le général.)
LE GÉNÉRAL
Oui, oui, la douche... la tête... car, heureusement, le cœur...
MAETHE.
Le cœur... Ohl solide au poste I Aïe! (Embrassant Nina.) Pas vrai, Ninoche? non, non, Nina, je veux dire, ma bonne petite Ninette... Ah 1 Ninette, c'est joli! (Elle embrasse le général.)
LE GÉNÉRAL
Eh bien ! justement, il s'agit du cœur... Il y a là, dans le petit salon, deux gentilshommes que vous connaissez déjà et sur lesquels vous savez mon sentiment. Ils attendent... je suis rentré avec eux. Ils n'avaient plus de dépit... Ils avaient des larmes aux yeux !... Ils m'ont tout dit...
MARTHE
Ah ! les traîtres f
LE GÉNÉRAL
Qui aime bien châtie bien... et ils vous adorent! mieux que ça! ils vous aiment; voyons... j'ouvre la porte, n'est-ce pas?...