TEL
L'idée de cette comédie me vint Tannée derrière, précisément à pareille époque de bals et- de soirées.
Je me trouvais, vers trois heures du matin, dans une maison très-courue, trèsr ouverte, ultra-parisienne, quoique ou parce que mâtinée exotique» * Ce n'était pas chez les Benoiton.
Chez les « de » Benoiton... peut-être.
Il y avait bal et foule comme toujours.
C*était superbe, mais fou! à la lettre.
DeTor, de l'or, de- l'or; du rouge, du rouge... Des pastels qu'écaillait la chaleur, des peintures qui ruisselaient, des émaux cloisonnés qui se cra-
quelaient, une débauche de couleur et une intensité d'éclat à faire pâlir une collection de châsses byzantines !
Et des coiffures !
Et des corsages !
Un entre autres me parut si bizarrement ouvert que j'en parlai à Marcelin ; il était fermé au cou par un bouton et se décolletait sur le ventre.
Les deux demoiselles de la maison — elles sont deux et à marier — étaient charmantes.
Oh! charmantes!
Leur frère — il y a un frère très-lancé et trèsjeune — leur avait minutieusement détaillé les deux dernières robes de bal de mesdemoiselles Cora Pearl et Colombier, et les deux ingénues de céans inauguraient, ce soir-là, les contrefaçons de ces toilettes.
Peut-être avait-on ajouté un peu d'or et de rouge, donné un coup de ciseau de plus au corsage, roussi les cheveux davantage... Des -détails.
Voilà le plumage.
Quant au ramage :
Les deux sœurs causaient très-haut, — comme on cause aujourd'hui — avec une jeune personne de leur âge.
Caché dans la serre, l'orchestre préludait à une valse; trois cavaliers s'avançaient vers ce joli groupe
des trois Grâces, saluaient et tendaient leur main irréprochablement gantée :
— Tiens ! dit l'une des sœurs en voyant son amie prendre la main du plus jeune des cavaliers, je croyais que tu tourniquais avec le baron.
— Nettoyé ! ma chère.
— Ah ! c'est bien fait !
— Voilà ce que c'est, ajouta l'autre sœur.
— Eh ! parbleu, fit le valseur, fallait pas qu'y aille !
Et les trois couples, mêlant leurs éclats au crescendo de l'orchestre, s'élancèrent dans le tourbillon.
Ma pièce était faite... dans mon esprit.
Elle resta là longtemps — je pensais à autre chose — et puis, si je suis prompt à mettre quelque chose dans la tête, je suis très-paresseux à le mettre sur le papiek
Dernièrement pourtant, de plus en plus frappé du ton de mauvaise compagnie et du langage étrangement libre — de l'argot, tranchons le mot — qui, de l'atelier, du club, des boudoirs interlopes, par une contagion chaque jour plus subtile, s'introduit dans beaucoup de salons parisiens, je m'enfermai chez moi, je pris la plume et fis ma petite comédie, que j'appelai :
Il y a, en effet, entra « les Précieuses ridicules »
et « les Précieuses du jour * une analogie de canr traires, si je puis m'exprimer ainsi,
Autrefois, les bourgeoises voulaient imiter Jusque dans la ridicule, les femmes de qualité.
Aujourd'hui les grandes dames veulent imiter les petites jusque dans l'extravagance des jnises, les audaces de ton et l'épicerie du langage.
La fille et la nièce de Gorgibus, Cathos et Madelon, voulaient -w» en 1666 — s'appeler, oelle-ci Polixèhe, celle-là Aminte.
Marthe et Nina — en 1866 -^ veulent s'appeler Ninoche et Totoche.
Polixène et Aminte cherchaient, il y a deux cents ans, « le fin du an. »
Totoche et Ninoche cherchent aujourd'hui « le chien du chien . »
Toute la différence des temps est là.
Seulement, les auciejmçs précieuses étaient ridicules, et les modernes ne le sont pas ; elles sont h drôles, » voilà tout.
yi% pièce faite, je l'apportai, sur les copseils d'un excellent confrère et ami, M. Àlbéric Second, au taé4trq des * Fa&taisies-Parisieimes », où, dans les vingt-quatre heures, elle fut reçue, lue, distribuée et mise à l'étude.
Ça marchait trop vite quelque chose devait
arriver.
• Et, en effet, au bqut de quinze jours, il arriva la défense de jorçep 1& pièce.
Défense absolue, à moins (Je jouer des feuilles blanches, car chaque feuillet du manuscrit déposé entre les mains de MM. tes membres de la commission d'examen était impitoyablement corné.
Que dis-je? Beaucoup de feuillets avaient deux cornes, sans compter les petites croix au crayon qui ornaient, de haut en bas, à peu près toutes les marges.
Je viens de le voir à l'instant, ce malheureux manuscrit :
Un cimetjère !
Et pourquoi ?
Vous le savez déjà peut-être : parce qu'il y a 14-
tfedans 4e l'argot.
Mais, observera quelque ergoteur ^ n'allez pas lire argoteur, — il y en a bien daps « la Famille Benoiton, * daup * la Belle Hélène, n ici, là et ailleurs. Pourquoi n'en vautnon pas dans * les Prépieuses du jour »?
Vous êtes bien curieux, monsieur le raisonneur!
J'avoue qu'il y en a beaucoup.
Dame ! l'argot est l'idée même de la pièce, c'est son sang; il faut bien qu'il y circule..
Je l'ai dit et je le répète, nies Précieuses sont sorties tout armégs 4e la grossièreté du langage
moderne, comme celles de Molière naquirent du langage alambiqué de l'hôtel Rambouillet.
Qu'ypuis-je faire?
Si vous trouvez l'idée bonne, l'argot doit être excellent : qui veut la fin veut les Aïoyens, et ayant à vous montrer des verrues, je ne peux pas, en conscience, exhiber des perles.
D'ailleurs, à dose homœopathique, l'argot produit, assez généralement, l'effet contraire de celui que je voulais atteindre avec mes Précieuses. La « Famille Benoiton » ne défera pas une seule benoitonne, — aussi bien n'est-ce pas son affaire, — mais elle en fera quelques-unes de plus... Par ci, par là, un mot étrange, sale ou bête, c'est charmant...
. Chose singulière ! mystère ! on le tolère là où il n'est pas à sa place , là où il est un paillon ou un piment, et on le prohibe juste dans une pièce qui prend à partie ce langage idiot et infect, pour en montrer, au verre grossissant du théâtre, la laideur pustuleuse, et inoculer, par sa virulence même, comme un vaccin préservatif !
Direz-vous que le remède est pire que le mal ?
Prenez garde !
Au temps de Molière, pour guérir un travers, « les Précieuses ridicules » ne suffisent pas, il fallut y ajouter les « Femmes savantes ».
Depuis queque temps , le « benoitonnement » sévit avec une malignité de contagion qu'on signale de tous côtés.
Après avoir pris au monde interlope ses jupes tapageuses , ses libres allures , son ton criard , ses curiosités violentes, on lui prend son vocabulaire poissard, « sa gueule, » diraient Rabelais et Molière. N'est-ce pas dans Tordre et dans les lois de l'harmonie ?
Un de mes confrères de « La Vie parisienne », Gustave Z..., spirituel, fin, et observateur comme un peintre qu'il est, disait l'autre jour :
« Je ne crains pas que les honnêtes femmes, à force de se déguiser en filles , prennent les mœurs de ces dernières, mais certainement il leur en reste quelque chose. Je n'en veux pour preuve, que le langage étrangement libre qui s'introduit dans les salons , l'argot des boudoirs en vogue et le jargon des brasseries qui se faufile partout , la curiosité avec laquelle on suit les cancans des coulisses, avec laquelle on s'intéresse au choix que telle ou telle a fait de tel ou tel amant, etc., etc. »
Et Edmond About , — je n'ai pas besoin de le qualifier, celui-là, — ajoutait à propos d'une jeune fille du meilleur monde :
* a L'hiver dernier, elle a échangé quelques paroles avec Thérésa dans un concert du plus grand monde;
12 PUÉFACE
elle n'en est pas folle : « Trop de chien à la clef, » difcelle , car elle possède tous les argots , sans excepter le javanais. Cette petite merveille a usé trois OU quatre institutrices qui « l'emb»— nuy aient à crever. »
Mais j'enfonce des portes ouvertes.
L'argot a droit de cité et mieux que pignon sur rue, il a salons sur les boulevards, grandes et petites entrées dans les faubourgs aristocratiques. Oh ! la langue est faite , elle est axée I elle a son dictionnaire, le » dictionnaire de la langue verte. » Je me trompe : ses dictionnaires que leurs auteurs se jettent en ce moment à la tète.
On parle beaucoup de progrès p&r ces teipps-çi , et véritablement le progrès me crève les yeux — en mécanique.
Mais enfin, un simple rapprochement :
Sous Louis XIV, sous un roi qui disait : « L'État, c'est moi ! » quand il ne disait pas : « Le soleil, c'est moi! » on a pu jouer Tartufe et appliquer sur la grimace des cafards ce masque de poix bouillante.
En Tan de grâce 1866, je n'aurai pu faire jouer « les Précieuses du jour, » comédie en un acte, n'ayant d'autres prétentions que d'attaquer, chaque soir, pendant vingt-cinq ou trente minutes, un travers a la mode, très-bien porté à la vérité,
et de venger le dictionnaire et le bon ton français également outragés.
Et maintenant Mesdames et Messieurs , gi tous le voulez bien, nous allons lever la toile — derrière
le paravent*
Émus Viimbs,
Paris, le 25 janvier 1865