CHAPITRE XL
GOaNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES.
Ane to lis-nous maintenant sur la vie et sur les œuvres de Corneille Agiii^pa, l'une des figures les plus originales de cette époque, si riche en hommes supérieurs.
Attiré par les tendances humanistes de son siècle et par les sciences occultes, il se livra d'abord à ces dernières de façon à montrer un talent rare dans la conception et l'exposition de leurs principes. Ce fut moins cependant le côté scientifique de ces sciences que leur application pratique qui l'attira. Mais en lui donnant réputation, richesse^ puissance, elles firent malheureusement de lui un des esprits les plus aventureux du xvï^ siècle, ce qui lui valut l'intimité d'autres esprits de la même nature et ce qui l'enveloppa avec eux dans un pacte secret et dans les entreprises les plus dangereuses. Il en arriva à se poser publiquement comme professeur de sciences occultes et parcourut, comme tel, la France, TEspagne, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie. Il était ranii du fameux abbé Jean Trithème, autour duquel s'étaient groupés à Wurzbourg, de nombreux disciples, et qui se fit connaître par des vers sarcastiques contre les abbés séculiers, que Voltaire a imités :
Ds se moquent du ciel et de la Providence,
Ils aiment mieux Bacchus et la mère d'Amour...
Ce fut sur les conseils de Trithème que Corneille Agrippa composa, à Tâge de 25 ans, son livre sur la philosophie occulte. Après avoir cherché à faire fortune dans la guerre,
DISCOURS d'aGRIPPA SIR l'eXCELLENCE DU SEXE FÉMININ. 119
dans les aflfaîres d'État, dans la médecine, il enseigna la haute théologie, annonçant aux élus le secret de TÉvangile; à l'exemple de Trithème, il attaqua les moines et dépensa beaucoup de temps et d'esprit, tantôt à des pamphlets, tantôt à des flatteries. Sa vie était un tissu bizarre d'événements étranges, où il est souvent digne de compassion, bien qu'on soit tenté de blâmer la versatilité de son caractère, son absence d'attachement à aucun parti et son manque de respect pour les grands mouvements du xvi® siècle, dont il alla jusqu'à flétrir les sciences. Ce n'est pas qu'il méconnût les nobles sentiments de la nature de l'homme et les grandes idées qu'inspire la contemplation de l'univers ; mais les agitations de sa vie le fourvoyèrent; il lui fut impossible de s'élever aux calmes spéculations de la vérité, .et toute son existence ne fut que le reflet des aspirations troubles et flottantes d'une âme inquiète f).
Né à Cologne en 1487, après avoir étudié dans sa ville natale et à Paris, après ses expéditions fantastiques en Espagne, en Italie, en France, Agrippa se rendit à Dôle, où il fut agréé à l'académie (1509) et où il donna des leçons publiques sur le traité de Reuchlin De Verbo mirilico. La tendance des idées de Reuchlin était de réunir les doctrines cabalistiques et les doctrines pythagoriciennes. Cette tendance fut également celle d'Agrippa. Il avait principalement ambitionné la place qu'il possédait à Dôle pour gagner la bienveillance de Marguerite d'Autriche. Ce fut dans le même dessein qu'il écrivit son discours sur la noblesse et l* excellence du sexe féminin et le dédia à cette princesse. Ce discours, traduit en français par un de ses amis et propagé partout, ne fut livré à l'impression qu'en 1529 f).
ce L'homme, dit-il, c'est Adam, c'est la nature, la chair, la matière. La femme, c'est Eve, c'est la vie, c'est l'âme, c'est le
(<) RiTTER, t. IX, p. 327 et 328.
('^j Melners, Lebensbeschreibunffeii heruhmter MdnncVt t. I, p. 215-229. — Biogi^aphie universelle, art. Agrippa,
mystérieux tétragramme de l'ineffable toute-puissance divine. La femme eut pour berceau le paradis, l'homme reçut Iç jour au milieu des brutes. La femme est supérieure à l'homme, par l'esprit autant que par la beauté, ce reflet de la divinité, ce rayon de la céleste lumière ; bien plus, la femme, c'est Dieu lui-même... f) »
On trouve, dans ce livre étrange, plusieurs passages où Fauteur émet sur la condition des femmes des idées justes et fort avancées. Tout ce qui existe dans notre société est privé de ce moelleux de formes, de cette souplesse, de ce charme, que cependant on demande à tout; et pourquoi? C'est que l'homme seul a mis sa main calleuse à l'œuvre et n'a rien laissé faire à la femme, c'est-à-dire à la grâce qui achève tout. Qui a bâti, sculpté, écrit, peint? Les hommes. L'art n'a qu'un sexe : il est mâle; tandis qu'il devrait réunir la puis^ sance du sexe évidemment le plus fort à la tendresse du sexe le plus faible. Alors, les temps seraient accomplis pour la beauté de l'expression idéale.
Cependant, il ne faut pas prendre cet ouvrage absolument pour ce que le titre annonce. Sous prétexte de défendre un paradoxe. Agrippa n'avait en vue que de se moquer, avec la verve la plus audacieuse, des croyances bibliques et chrétiennes. Dès lors, il fouille à pleines mains dans ce qu'il appelle le magasin sacré de la Bible. Sous sa plume, la création de l'homme et de la femme, le péché originel, l'histoire de Judith et d'Holopherne, celle des filles de Loth, les vies des patriarches, les adultères de David et une infinité d'autres points deviennent des sujets d'amères moqueries. Il n'y a pas de livre qui ressemble plus aux facéties de Voltaire, et souvent, comme Voltaire, Agrippa s'élève tout à coup d'une plaisanterie obscène à des mouvements d'une vive et naturelle éloquence. C'est quand il trouve l'occasion de critiquer la Bible et l'antiquité au nom
(0 Agripjpœ op., t. II, p, 518-531 (édit. de Lyon).