CHAPITRE XII
Avant le xvi® siècle, un élément satirique d*une très grande puissance s'était manifesté dans le peuple. Nulle part les classes inférieures n'avaient autant conscience de leurs forces et n'étaient aussi résolues que dans les Pays-Bas. L'esprit de critique, de bon sens, de saine raison, se reflète dans presque toute la littérature nationale du xiv* et du xv® siècle. Aussi Érasme, écrivant YÊloge de la folie^ savait très bien qu'il touchait la fibre populaire, en assurant le triomphe du sens commun, cette philosophie du peuple, sur l'esprit des classes privilégiées, c'est-à-dire de la noblesse, du clergé, des docteurs (^).
C'est cet esprit critique qui produisit le Bateau des fous {das Narrenschiff) ou le Vaisseau de la Narragonie [pays des fous f)], par Sébastien Brandt, syndic de la ville de Strasbourg (^ et commensal de l'empereur Maximilien P^ Avant la fin du xv^ siècle, plusieurs éditions avaient répandu le Narrmschiff dans toute l'Allemagne, il s'y maintint dans cette haute faveur pendant tout le xvi® siècle ; des traductions le firent connaître à l'Angleterre, à la France et surtout à la Belgique. Un ami du poète, un prédicateur fameux de ce temps, Jean Geiler, de Kaisersberg, en avait même fait le texte de beaucoup de ses sermons. Ce n'est pas qu'une verve émi-
(«) Hagen, 1. 1, p. 77 et 78.
(*) Voy. Seb. Brandt, Naois stultorum, oft der sotten schip, veroiert met 115 schoone figuren. Tliantwerpen, bij J. Van Ghelen, 1584, in-4®. (*) Il y naquit en 1458.
nemment poétique caractérise ce livre; Brandt ne manie pas le fouet d'Horace ou celui de Juvénal; il n'a ni invention, ni allégorie, ni images brillantes; mais il abonde en réflexions morales, en sentences rendues avec énergie ; et voilà précisément ce qui fit l'immense succès du livre dans un siècle où le public était raisonneur et avide de discussions et de doctrines. Le Bateau des fous fut lancé en temps opportun. L'auteur se range modestement dans la grande famille des sots, tout en faisant remarquer que sottise reconnue est principe de sagesse. A défaut de sentiment esthétique, on ne peut lui refuser un esprit philosophique et libéral qui plane sur l'ensemble de la vie humaine et tient registre de toutes ses misères (^).
Brandt était catholique, profondément catholique, car il avait composé des histoires de saints et des poèmes latins en faveur de la Vierge; dans la Nef des fols ^ il critique avec beaucoup de véhémence les amusements profanes du peuple, tels que la danse, le jeu, les kermesses, le tir à la cible, etc. 11 en exerçait d'autant plus d'influence lorsque, dans son grand poème, il se prononçait contre l'opulence des moines mendiants, contre les reliques des saints, lorsqu'il persiflait le foin de la crèche de Bethléem et les plumes des ailes de l'archange Michel; lorsqu'il recommandait à ses contemporains la sagesse de l'antiquité grecque : la chasteté de Pénélope et de Lucrèce, la profondeur idéale de Platon, le calme sublime de Socrate et l'heureuse pauvreté de Fabrîcius.
Connais-toi toi-même^ voilà le fondement de ses doctrines. Comme les réformateurs, il attaque les abus d'une érudition stérile et d'une théologie où le dogme étouffait la morale f)^
L'Europe était émue, les couronnes pleuvaient sur l'Alsacien, le savant Trithème appela son livre un livre divin et Rabelais s'en inspira. 11 en fut de ce livre comme du Renard; chaque peuple voulut avoir son Vaisseau des fous. 11 en existe
(*) Nouveau dictionnaire de la converscUion, t. IV, p. 32 et 33.
(*) Gervinus, Geschichte d, deutschen Dichtkunst. Leipzig, 1853, t. H, p» 350.
LA NEF DES FOUS, REflfAERT DE VOS. 14t
une imitation latine par notre célèbre imprimeur Josse Bade d*Assche (^). Le poème du p|?emier n'avait qu*un seur vaisseau dans lequel naviguaient les fous, tandis que celui de Bade possède onze différentes nacelles correspondant aux onze sortes de fous qu'elles portaient.
Ces tendances populaires, dont on trouve déjà des traces au xin* siècle, formaient un contrepoids salutaire à ce que le mysticisme avait d'excentrique; mais comme toutes les choses de ce monde, elles avaient aussi leur côté faible. Le naturel y dégénérait en grossièreté, la force physique y était portée au sensualisme, et la prédominance de la raison au mépris de la civilisation. C'est ici que se rapprochent deux extrêmes : le mysticisme rejetait aussi la science de l'école ; sur les cimes les plus élevées de la contemplation, il avait perdu terre et ne voulait plus, entendre parler de la philosophie. Le peuple, de son côté, la persiflait parce qu'elle paraissait inutile au gros bon sens des masses. Il n'y aura rien d'étonnant quand ces deux directions se trouveront plus tard unies dans l'anabaptisme de Jean de Leyde (^).
Heureusement, la littérature classique intervint pour modifier et anoblir l'une et l'autre de ces tendances exclusives. Dans les doctrinaux du xiv^ siècle, on remarque déjà une grande connaissance des classiques anciens, de Cicéron, de Sénèque, de Caton, d'Ovide, d'Horace, voire d'Hippocrate et de Galien. De même, les Frères de la vie commune expliquaient, après la Bible, les moralistes païens, Cicéron, Sénèque et d'autres f).
L'imprimerie contribua puissamment à activer le mouvement de la littérature populaire. En 1498 parut le chefd'œuvre classique du peuple flamand, le Reinaerl de Vos^ remanié et traduit en vers saxons par Henri d'Alkmaar, un
(*) Jodoci Badii ascensii, Stultifere namcule seu scaphe fahiarum moulierum, etc. Impressit Johannes Pruscivis argentinensis, anno salutis 1502, in-4*', («) Hagen, 1. 1, p. 78.
(3) lD.,t. I, p. 114.
élève de Zwolle, et dont la polémique pleine d'humour contre le clergé rappelle les tendances^ des libres-penseurs parmi les Frères de la vie commune. Outre que c'est une satire mordante des cours, de leurs vices, de leurs intrigues, de leurs débauches et même de leurs coups d'État, le nouveau Renard, déjà traduit en 1554 en allemand, attaque plus particulièrement l'édifice de la hiérarchie romaine. Il peint les mœurs impudiques du clergé, ses concubines, ses bâtards huches dans les meilleurs emplois. « Ce sont les prêtres, gras et dodus, qui dégoûtent le monde de toute espèce de religion et de vertu. Ils ne pensent qu'à bien boire et à bien manger, qu'à vivre dans l'orgueil, la bonne chère et l'ivrognerie. Ils ne s'adressent aux laïques que pour avoir leur argent, et ceux-ci, à leur tour, croient pouvoir vivre dans le vice, ayant devant eux le mauvais exemple de leurs pasteurs. Les abbés, les évéques et la cour de Rome ne valent pas mieux que le clergé inférieur. On y parle beaucoup, il est vrai, de droit et de vertu ; mais, là comme ailleurs, en haut comme en bas, tout est vénal. Quiconque sait financer y obtient tout ce qu'il veut; malheur à celui qui n'a rien dans sa bourse! Toute la puissance de la cour pontificale est entre les mains du cardinal Jamais- Assez, qui a pour secrétaire Jean-Parti; pour attelage, Obéissançe-ServUe ; pour notaire apostolique et bachelier in utroque, Droit-Tortueux, et pour juges. Monnaie^ Ëcu et Denier {Moneta, Nummus et Denarius) {^). »
Toutes ces productions portent l'empreinte du bon sens du peuple flamand, sens prosaïque, bourgeois, trivial même, mais ennemi du mensonge et de la corruption. C'étaient, suivant l'expression d'un écrivain du temps, « des coupes de vin pur, des mets de princes dans des vases sans ornements f) ».
Une autre satire également populaire, YUylenspiegel {Tiel
(1) Hagen, t. I, p. 114 et 115. — Ullmann, t. II, p. 300 et 301.
(2) Hagen, ibid, — Ranke, 1. 1, p. 252-256.
UYLENSPIEGEL. 149
VEspièglé)^ du savant franciscain allemand Thomas Murner (^), ne ménageait pas davantage les mœurs du clergé. Elle mon-' trait les curés accompagnés de leurs belles chambrières, assis ensemble sur de jolis chevaux ou bien à table, « aussi gourmands que stupides f) ». Ces hardiesses valurent, en 1579, à cette publication les honneurs de YIndex de Philippe II et lui attirèrent, en 1586, les colères du premier greffier de la ville de Bruges, maître Jean-Baptiste Van Belle. Ce plaisant docteur en droit eut l'imprudence de dire que le livre d'Uylenspiegel méritait les flammes du bûcher, et son spirituel héros^ les gémonies. Vhidex du tyran et les malédictions du docteur n'empêchèrent pas la foule des curieux de visiter, comme auparavant, une pierre sépulcrale qui se trouvait près de la tour de l'église de Damme, et qui passait à tort pour celle de Tiel f). ^
A son apparition, rf/i//enspïegf6/ fut accueilli avec un enthousiasme extraordinaire par la Belgique de la Renaissance. D'innombrables sociétés de rhétorique avaient en Flandre leur fou officiel. On allait même plus loin : dans le Hainaut, ia petite ville de Soignies avait l'habitude d'élire un pape des fous, personnage qu'on a appris à connaître dans le plus célèbre roman de Victor Hugo. Les rapports de commerce qui existaient entre l'Allemagne et Anvers avaient fait parvenir VUylenspiegel dans cette ville ; et l'on sait que le bas-saxon, dans lequel il est conçu, diffère peu de l'ancien flamand. Le rire était à l'ordre du jour. dans cette opulente cité, et bientôt on y publia une édition flamande de YUylen^ spiegel. Un peu raccourcie en certains endroits, elle comptait quelques chapitres de moins que l'original (^).
(•) Né aux environs de Strasbourg en 1475, mort en 1535. («) Ranke, p. 253 et 254.
(3) Delepierre, Les aventures de Tiel Ulenspiegel. Brux., 1840, p. 214 et 215. — Van Duyse, Histoire joyeuse et littéraire de Tiel V Espiègle. Gand, 1858, p. III, IV, XIV, xx-xxvi (d'après Lappenberg, D"^ Thomas Murners Ulerispiegel, Leipzig, 1854, p. 304, 338, 340, 384, 412;.
(4) Van Duyse, p. xiv et xv (d'après Lappenberg, p. 153 et 160).
150 LA SATillE POPULAIRE.
c( Si Charles-Quint a lu les merveilleuses aventures du bouffon, ce fut, sans doute, en cachette. Elles furent connues en Flandre vers le temps où ce prince pensait à organiser ou venait d'organiser la censure contre la presse pour s'élever de là à l'inquisition contre la conscience. Charles ne devait pas se complaire à plus d'un chapitre du fameux livre, qui ne respectait pas toujours les majestés de la terre (^). » Mais le fou officiel de ce prince, Pape-Thuin, ancien marguillier de Louvain, faisait ses délices de la lecture des drôleries de son confrère et savait en tirer habilement parti.
La Flandre avait envié ce livre à l'Allemagne, la France l'envia bientôt à la Flandre. Ce fut en 1552 qu'on publia à Paris : Ulespiègle, de sa vie, de ses œuvres et merveilleuses aveutures par lui faictes, et des grandes fortunes quil a eues : lequel par nulles fallaces ne se laissa tromper, nouvellement translaté et corrigé de flamand en françoys. Plus d'une bonne fortune attendait ce livre dans la patrie du curé de Meudon, où Ronsard fut le premier bel esprit qui naturalisa le mot Espiègle. Le succès que le bouffon obtint à Paris le mit à la mode : on le traduisit dans presque toutes les langues de l'Europe f). En 1567, le Bruxellois Égidius Periander le traduisit même en vers latins.
On peut dire que Murner fut, avec Rabelais et Érasme, un des triumvirs de la facétie philosophique au commencement du XVI® siècle. Mais ni les héros fantastiques de Rabelais, ni VÉloge de la folie n'ont pu atteindre à l'immense popularité de YUylenspiegel. Rabelais et Érasme écrivirent plutôt pour les savants que pour les masses, Murner écrivit plus pour les masses que pour les savants f).
Faut-il s'étonner des rigueurs de Philippe II à son égard? Non, sans doute. « VUylenspiegel^ avec de notables variantes, était devenu l'organe de cette puissance populaire qui, pen-
(*) Van Duyse, p. iv->vi.
('^) Id., p. xviii-xx (d'après Lappenberg, p. 305-308).
(^) Van Duyse, p. xjtxiv.
HILÀIRE BEETHOLF. 151
dant la révolution, avait regardé en face la puissance royale et celle qui était assise sur un trône plus élevé encore. Jusqu'en 1621, YUylenspiegel figure parmi les livres qui étaient non seulement défendus aux écoles, mais encore à tous les fidèles. Ainsi le voulait une censure de l'évêque d'Anvers (^). » Mais on vivait alors en pleine Belgique espagnolisée, au milieu du plus ignare, du plus rétrograde et du plus fanatique de tous les clergés. Il aurait dû se souvenir cependant, ce clergé, que, si Murner, comme Erasme, avait attaqué les abus de FÉglise, si même son livre avait côtoyé toutes les tendances réformatrices, l'auteur avait non seulement respecté les dogmes du catholicisme, mais encore les avait défendus contre Luther, qu'il s'était mis à la tête de son ordre pour combattre le moine Augustin, et qu'il faillit tomber victime de son courageux dévouement à l'ancienne religion, dont il aurait pu être un des plus formidables adversaires, un de ces antagonistes dont les coups sont des coups de mort f).
Reconnaissons-le toutefois, si, dans YUylenspiegel, il y a des contes fort agréables, des malices innocentes qui font rire, on y trouve aussi des tours pendables, des actions inspirées par une méchanceté naturelle et gratuite et qui n'excitent pas la moindre gaîté. Ajoutons que les récits les plus grossièrement orduriers y tiennent une large place f).
Celui qui tient le premier rang après l'auteur de YUyleii" spiegel fut Hilaire Berlholf, né en 1478 à Gand et mort à Paris dans la seconde moitié du xvi* siècle. Il était aussi remarquable par la laideur de sa figure que par les saillies de son esprit. Érasme admira les mérites d'une pièce de vers latins dont il lui fit hommage. Bertholf voyagea en France, y fut admis à la cour et se mit, à Lyon, en rapport avec Rabelais, dont le rapprochaient ses goûts et la causticité de sa
(*) Van Ddyse, p. xvii.
(*) Lappenberg, p. 403-411. — Van Duyse, p. m-x et xiii.
(') Jeannet, Les aventures de TU Ulenspiègle. Paris, 1866, p. vi.
verve, si bien que l'auteur du Pantagruel vécut avec lui dans l'intimité pendant deux ans, se réjouissant de ses facétieuses excentricités. Ses poésies badines furent publiées vers 1530^ à Cologne, mais on n'en connaît jusqu'ici aucun exemplaire. Le philosophe français Charron aimait également Bertholf pour ses spirituelles réparties. On lui attribue à tort la composition de deux histoires populaires flamandes : le Curé de Lapschure et Tyl Uylenspiegel. Peut-être s'est-on fondé sur la tournure railleuse de son esprit pour le gratifier de la paternité de ces ouvrages. Bertholf, qui était bossu et fort ami dé la dive bouteille, est une personnalité qui appartient plutôt à la tradition qu'à l'histoire Ç).
Des sociétés de poètes dramatiques, dont l'organisation définitive ne remonte pas au delà du xv® siècle,, devinrent, sous la maison de Bourgogne, ces redoutables chambres de rhétorique répandues dans toutes les provinces des Pays-Bas et qui firent trembler le duc d'Albe lui-même. La poésie passait ainsi des mains de la chevalerie et du clergé, qui s'en était principalement servi pour ses représentations bibliques, dans celles de la bourgeoisie et du peuple f).
Les rhétoriciens [rederykers) se multiplièrent bientôt d'une manière incroyable, non seulement dans les villes, mais encore jusque dans les plus petits villages, et l'on serait forcé de conclure à une haute culture littéraire dans les Pays-Bas, si l'excellence des productions avait été dans une proportion quelconque avec le nombre des poètes f).
Les rhétoriciens, en effet, n'éprouvaient pas le besoin d'une inspiration supérieure; ils ne voulaient pas même, comme les chroniqueurs et les moralistes, être utiles à leurs
(') De Saint-Genois, Biographie nationale, t. II, i, p. 314.
(*) Grimm, XJber den altdeutschen meistergesang, p. 156. — Hoffmann Fallers- LEBENSis, Horœ Belgicœ, t. VI, p. 211 et 212. — Willems, Belgtsch J^fuseum, t. IX, . 37 et 38. — De Clercq, Yerhandeling over den itivloed der vreentde letterkunde op de Nederlatische, p. 76 et 77. — Van Kampen, Geschichte der vereinigt in Niederlande, t.I,p.315.
(*) Van Kampen, p. 316.
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LES CHAMBRES DE RHÉTORIQUE. i53
conlemporains ; toute leur science consistait en jeux de mots et en rimes. Leurs diverses sortes de poésies étaient connues sous le nom de refrains, de ballades, de rondeaux, etc., toutes désignations d'origine française. Leurs chambres avaient des formes déterminées ; leurs chefs se prélassaient sous les glorieux titres d'empereurs etde.princes, sans dédaigner, toutefois, les appellations bourgeoises de chefs-doyens, de capitaines, de facteurs, etc. Elles avaient aussi leur fiscal pour les amendes pécuniaires, leurs farceurs, chargés d'amuser les chambres et le public, et un porte-drapeau pour les occasions solennelles. Chacune d'elles avait son blason, ses insignes, ses devises. Les concours qu'elles établirent furent l'occasion de fêtes souvent luxueuses, de grandes réunions d'honmies et de démonstrations patriotiques.
Leur organisation, qui remonte généralement aux xiv® et XV* siècles, avait été régularisée par une ordonnance de Philippe le Beau, rendue en 1493, à Malines, dans une assemblée générale de toutes les chambres de rhétorique de langue flamande. Une chambre souveraine de quinze membres fut instituée sous le nom de Jésus avec la fleur de baume, dont le chapelain du duc fut nommé chef suprême ou prince souverain. En 1505, cette autorité centrale fut transférée à Gand, et Philippe y fit ériger, pour la chambre, un autel dans la chapelle de Sainte-Barbe, dans la Cour du Prince. Maximilien confirma cet arrangement au nom de son petit-fils Charles (1510). 11 paraît qu'après les troubles de France et de Hoir lande, de 1481 à 1492, auxquels peut-être les rhétoriciens avaient pris part, les princes bourguignons avaient cherché à gagner ces sociétés, aussi nombreuses qu'influentes, en s'en faisant eux-mêmes membres, en leur donnant une forme régulière et en s'appliquant à les rendre le plus inoffensives que possible f).
La protection accordée aux chambres de rhétorique par
{*) Snellaert, Yerhandeling o-oer de nederlandsche dichtkunst m Belgie (Mém» cour, de TAcad., t. XIV), p. 152 et 153. — Van Kampen, p. 3)6 et 317.
i54 LA SATIRE POPULAIRE.
les ducs de Bourgogne fut cause que non seulement la langue française et l'esprit français y pénétrèrent par degrés, mais qu'en même temps, et surtout depuis le commencement du XVI® siècle, le goût de la poésie et du théâtre n'y fit que grandir. A Anvers, presque chaque rue avait son théâtre ; la Flandre et le Brabant étaient inondés de poètes, et cela s'explique : chaque chambre avait un facteur qui était son poète officiel et instruisait ses membres dans Fart de la rhétorique. Vers le milieu du xvi® siècle, Mathîas Casteleyn, d'Audenarde, publia à ce sujet un ouvrage spécial qui resta longtemps la législation de ce Parnasse : Y Art de la rhétorique, paru à Gand en 1555. La versification de sa Rhétorique pêche habituellement dans la mesure, et elle est chargée de barbarismes (^). C'est lui qui moralisa l'histoire de Pyrame et de Thisbé, en comparant Pyrame à Jésus-Christ, Thisbé à la nature humaine.
Sous le titre de Ballades de Tournai^ Casteleyn avait publié des pièces de vers dans lesquelles il se moquait du roi de France, en lui faisant des compliments de condoléance sur la perte de Tournai, en 1521; et, dans ses chansons, il exaltait la gloire de la Flandre, la défaite des Français et le triomphe de Charles-Quint. Casteleyn était aussi facteur de la chambre de rhétorique la Marguerite (Kersauve) f).
Casteleyn était à peine disparu du monde (1548) qu'un autre Audenardais, Van den Bussche, surnommé le Sylvain de Flandre f), se distingua dans le monde littéraire par ses vers français. 11 vivait à la cour de Charles IX et de Henri 111 (^). 11 était Français par ses chants, mais Belge par le cœur, suivant l'expression de Jean d'Aurat, le maître de Ronsard. Et, trois quarts de siècle après sa mort, Guillaume
(') Snellaert, Yerhandeling f p. 150-158. — Biographie universelle, article Casteleyn. — Conf. Jonckbloet, l. l., p. 474 etsuiv.
(') Van Cauwenberghe, Lettres sur Vhistoire cTAucle^iarde. Aiidenarde, 1847, p. 202. . (') Né vers 1535, mort vers 1585.
(-*) Van Cauwenberghe, p. 203.
CONCOURS DES CHAMBRES DE RHÉTORIQUE. tS5
Colletet le salua du beau titre de prince deis poètes de sa nation f).
Un ami de Casteleyn, le curé Walckens, d'Audenarde, s'est fait connaître par un poème sur la prise de sa ville natale par les gueux en 1572, poème en 167 strophes de huit vers f).
Audenarde n'a pas seulement donné le jour à des rhétoriciens, elle a encore produit un prédicateur célèbre, Jean Royard, frère mineur observantiti f), qui aA^ait fait une étude particulière du sens littéral de FÉcriture et qui passait à Anvers pour le plus grand orateur évangélique de la pre* mière moitié du xvi* siècle (^).
Il y avait deux sortes de chambres : les unes libres, c'est-àdire reconnues et favorisées par le gouvernement, les autres non libres, c'est-à-dire établies par des personnes privées, sans la connaissance du gouvernement. Ces dernières, surtout, jouaient le rôle que remplit de nos jours la presse périodique dans les pays constitutionnels ; elles attaquaient tout à la fois les abus de l'État et de l'Église. Sous ce rapport aussi, on peut comparer les rhétoriciens aux poètes comiques d'Athènes ; il leur manqua une chose : la verve de la scène athénienne. Mais en mettant sur les tréteaux les prêtres et moines, en chair et en os, les rhétoriciens donnaient accès non seulement aux idées de la réforme, mais encore à celles de l'anabaptisme. La foule accourait pour assister à des représentations mythologiques, à des allégories, à des moralités (représentations sensibles d'une vérité morale), à des esbatements (comédies), à des farces, bouffonneries et prologues f).
La plupart des morceaux que l'on couronnait dans les concours particuliers ou généraux étaient des ballades,
(*) Helbig, Œuvres inédites d* Alexandre Sylvain de Flandre, p. vi et vu. (*; Van Cauwenberghe, p. 207.
(3) Né à la fin du xv« siècle, mort à Bruges en 1547.
(4) Van Cauwenberghe, p. 203-206.
(^) Van Kampen, t. I, p. 317 et 318.
quelquefois des chansons. Parmi les premiers, plusieurs sont remarquables et revêtent les rythmes les plus savants, que Sainte-Beuve et Victor Hugo ont ressuscites de nos jours.
Chaque année, les chambres ouvraient des fêtes auxquelles les chambres du pays étaient invitées par une carte, laquelle indiquait les sujets à traiter au concours et les prix destinés aux vainqueurs. Outre ces prix, il y en avait pour la société qui faisait son entrée avec le plus de magnificence, pour celle qui venait de la ville la plus éloignée, pour celle qui faisait la plus belle illumination ou le plus beau feu de joie; enfin, pour celle qui représentait la meilleure farce, moralité ou mystère.
Voici un refrain composé au mois de mai 1477, par la chambre de Tournai ; il semble résumer en un trait énergique ce qui manquait à Charles le Téméraire :
Bien commenchier et mieulx conclure (^).
Voici une strophe de la ballade couronnée en 1487; elle rend assez vivement l'état du pays, rempli de troubles sanglants depuis la mort de Marie de Bourgogne :
Dol, murdre et perdition
Perchoit-on Jusques entre soer et frère, Et grîefve subvertion
D'union De mal en pis persévère (*).
Une de ces fêtes les plus célèbres fut celle qui eut lieu dans Anvers en 1561. La chambre des Violieren avait invité les villes flamandes à s'y rendre le 1^' août et à y apporter leur solution à cette demande : « Qu'est-ce qui incite le plus aux
(') Ritmes et refrains tournaisiens, etc. (1477-1491). Société des Bibliophiles belges. NO 3, Mons, 1837.
(*) Van Hasselt, Essai sur la poésie française en Belgique (Mém. cour, de l'Acad.), t. XIII, p. 139.
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