CONRAD BADE
en latin qu'en françois^ etc. Cette traduction d'une compilation latine, due à Erasme Albère, fut imprimée pour la première fois en 1556; Toriginal latin y est attribué à Luther, qui avait mis une préface à celle de Wittenberg; mais dans les éditions suivantes, un avis de l'imprimeur prémunit le lecteur contre cette erreur.
Quelques années après (1560), Bade jugea à propos d'extraire du livre des Cow/brmi^és la matière d'un second volume, dont il donna la traduction en réimprimant le premier. Ce livre des Conformités [Conformitatum sancti Frandsci ad vitam Christî), coin^posé par le cordelier Barthélémy Albizzi, de Pise, servit de texte à la verve licencieuse de Bade. « Ce maudit et exécrable livre, dit-il, est tel que, quand tous les diables de l'enfer et tous les hommes aussi auroient amassé en un tas les blasphèmes et mensonges qu'ils sauroient jamais dégorger à l'encontre de Dieu, de Jésus-Christ, des saints et de la sacrée parole de Dieu, ils n'en sauroient plus dire qu'il en est là contenu f). »
Il ne ménageait pas, comme on le voit, les gros mots. De nos jours, un livre tel que celui de Barthélémy de Pise n'attirerait que le ridicule.
Conrad Bade est plus connu par cette traduction que par ses poésies, publiées sous le titre de Les vertus de notre maistre Nostradamus, où il tance rudement ses ineptes prophéties f). On lui a aussi attribué les Satyres chrétiennes de la cuisine papale, sorties de son imprimerie en 1560. D'une violence extrême et remplies d'obscénités, elles ne sont pas seulement dirigées contre les abus de l'Église, mais encore contre ses dogmes et ses cérémonies.
Je cognoy, cagots, que mes livres Vous sont fascheusement nouveaux.
Brûlez, vous en serez délivres
Robert Estienne, l'immortel auteur du Thésaurus linguœ
(*) Haag, La France protestante y t. IV, p. 210.
(*) Voir : De Villenfagne, dansrjSspni des journaux, t XI, nov. 1783, p. 243.
266 l'imprimerie aux pays-bas.
latinœ^ rhomme à qui, suivant Texpression de de Thou, le monde chrétien doit plus de reconnaissance qu'aux plus grands capitaines, entra dîms la famille de Josse Bade en épousant une de ses filles, femme d'un rare mérite, qui enseignait elle-même le latin à ses enfants et à ses domestiques, de telle sorte que tout le monde, dans cette maison, où se réunissait l'élite des savants, parlait avec élégance et facilité la langue de Térence et de Cicéron.
Leur fils Henri Estienne devait égaler, sinon surpasser les mérites et le savoir de son père i^). Cette alliance du sang belge avec le sang français permet à la Belgique de revendiquer une place dans l'illustration de cette dynastie des Estiennes f).
Un ami de Conrad Bade, Jean Crespin ou Crépin {Crispinus\ fils de Charles Crespin, avocat d'Arras, vînt à Paris après avoir étudié le droit à Louvain pendant cinq ans, et entra en qualité de secrétaire chez le célèbre jurisconsulte Ch. Du Moulin. Reçu avocat au parlement de Paris, il se lia d'amitié avec Théodore de Bèze, le plus illustre disciple de Calvin, dont il partageait les opinions religieuses et qu'il accompagna à Genève, en 1548. Leur intention commune était de monter une imprimerie dans cette ville; mais Bèze renonça bientôt à ce projet et laissa Crespin suivre seul sa vocation f).
Rival des Estiennes par la beauté et la correction de ses éditions, Crespin ne négligeait rien pour rendre les produits de sa presse dignes de l'approbation des savants. Versé dans le grec et le latin, il les enrichit de notes précieuses et de préfaces i Il mourut de la peste en 1572, laissant un nom avantageusement connu à la fois dans la librairie et dans les lettres ('*).
(*) Biographie universelle, article Robert Estienne et la notice de M. Hoyois, p. 206-215.
('2) Voy. Renouard, Annales de Vimprimerie des Estienne ou histoire de la famille de^ Estienne. Paris, 1837, et Passow, dans le Historisches Taschenbuch von Ranmer, t. IV, p. 47 et suiv.
P) Haag, La France protestante, t. IV, p. 118.
(*) Id., ibid.
LES IMPRIMEURS BELGES A l'ÉTRANGER, 267
Comme on vient de le voir, Crespin n'était pas un simple marchand de livres, c'était un savant qui surveillait une imprimerie et qui, en même temps, se livrait à d'importants travaux littéraires, parmi lesquels figurent en première ligne ses Actes des Martyrs protestants. Crespin et son continuateur Goulart ne se bornent pas à raconter les souffrances et la mort des héros de l'Église dissidente; ils publient un grand nombre de pièces authentiques pleines d'intérêt, comme confessions de foi, lettres, discours, arrêts de tribunaux, etc. On prétend que c'est moins une histoire qu'un panégyrique. C'est un jugement hasardé : il serait très facile de prouver que Crespin a travaillé sur des relations beaucoup plus sûres et beaucoup plus authentiques que les hagiographes catholiques. Ses récits sont pleinement confirmés, non seulement par des historiens protestants, comme Bèze, La Popelinière, les Mémoires de Charles d'Aubigné, mais par de Thou, et, ce qui est une preuve plus convaincante encore de sa sincérité, par les pièces qu'on a retrouvées dans les bibliothèques et dans les archives (^).
D'autres faits honorent encore notre pays dans les annales de la typographie en France, En 1473, le Gantois Pierre De Keysere imprimait à Paris. En Hollande, vers 1541, un petit-fils du célèbre Pierre Schoiffer, Jean Schoiffer, s'établit comme imprimeur à Bois-le-Duc, où sa postérité continua d'exercer cet art jusqu'à la fin du siècle dernier (^. En Angleterre, cet art vint aussi de Belgique f). Député à la cour de Bourgogne par le roi Edouard IV, William Caxton fut accueilli avec distinction par Philippe le Bon et par sa bellefille Marguerite ; il avait entrepris, sur les ordres de cette princesse, la traduction anglaise d'un livre alors à la mode et composé par Raoul Lefebvre, chapelain du duc de Bour-
(*) Haag,p. 119 et 120.
(') Van der Meersch, Messager des sciences historiques de Belgique, 1846, p. 378. — Helbig, ibid., p. 433 et 434.
(3) VmLhRtTE. Cuk&hEBy Études sur le XYI^ siècle, Paris, 1848, p. 415.
gogne, sous le titre de Recueil des histoires troyenneSy dont il commença à Bruges l'impression , qu'il acheva à Cologne en 1471. Cest, assure-t-on, le premier livre qui ait été imprimé en langue anglaise. Non content de ces importants résultats, Caxton se munit d'un matériel complet d'imprimerie, retourna en 1471 ou 1472 dans son pays natal et établit ses presses dans l'abbaye de Westminster. Ce fut là, en 1474, que parut le premier ouvrage anglais imprimé dans ce pays, du moins par Caxton. A compter de cette époque jusqu'à sa mort (1491), Caxton fit paraître près de cinquante à soixante ouvrages {^).
Il avait été initié à l'art typographique à Bruges, par un imprimeur nommé Colard Mansion. Cet homme remarquable y naquit dans une famille de calligraphes et d'enlumineurs; jeune encore, il se distingua par ses études, fut admis dans la confrérie de cette profession, dont il devint doyen en 1471. Mais l'art nouveau venait de surgir, et la calligraphie était menacée d'une dangereuse concurrence. Mansion, dans toute la vigueur de l'âge et dans toute la ferveur de l'enthousiasme, quitta Bruges de 1455 à 1458 pour s'instruire dans la typographie et se procurer les objets nécessaires à cette nouvelle profession.
De retour dans sa ville natale, il fit la connaissance de Caxton, à qui il communiqua les procédés nouveaux, en attendant qu'il pût trouver un bailleur de fonds qui le mît à même de s'occuper d'une publication importante ; il n'y réussit qu'en 1472, lorsqu'il eut trouvé un collaborateur dans Ghislain De Croock et un Mécène dans un riche bibliophile à qui il était réservé d'avoir pour historien un des meilleurs bibliographes de l'Europe f), né, comme lui, dans cette Flandre qui a tant fait pour les lettres. Ce Mécène était Louis
(') Bidletin du Bibliophile belge, t. II, 2, p. 410. — De Reifpenberg, Le Bibliophih ùdf/t% t, I, 9, p. 229-232. — G. Carton, Annales de la Société d^Emxdation pour r étude et l* histoire de la Flandre, t. V, 2, p. 342-351. — Déoddé, Répertoire nmvcrsd, t V, p. 187-188.
(^) M. VatîPraet, Recherches sur Louis de Bruges, Paris, 1831.