JEAN SECOND
Quelques rigoristes se sont alarmés des libertés que prenait Jean Second. Le chanoine Aubert Lemire ne trouve rien de mieux pour l'excuser que de dire qu'il était dans l'âge des passions et qu'il manquait de jugement. Le sérieux Alciat, au contraire, pensait que son élève poussait la chasteté trop loin et qu'il avait tort de ne demander à sa belle que de simples baisers.
ce Génie fécond et plein de feu, dit le grave Cerisier (^), sa veine facile et pure enfanta de petits poèmes erotiques d'une touche aisée et gracieuse et d'un coloris brillant. Le poète ne fait pas disparaître l'amant dans ses Baisers charmants, où respirent le feu de la jeunesse et les transports de l'amour dont il brûlait pour sa maîtresse. Ses idées voluptueuses sont plus propres à réveiller la sensibilité des âmes apathiques qu'à flatter le cynisme des libertins... Ses ouvrages sont un des monuments les plus précieux de la latinité moderne. Le fameux Viglius f) accuse le destin cruel qui lui a enlevé sitôt le plus cher de ses amis, un poète qu'il dit être égal à tous ceux d'Italie et supérieur à ceux de l'Allemagne. Tout prêtre qu'il était, il ne voit dans les Baisers, qu'un biographe postérieur (Valère André) ose nommer obscènes, que les productions d'un génie divin, créateur, plein de fraîcheur et de grâce.
« En général, il est à remarquer qu'au xvi* siècle il n'y avait point de fonctions graves et d'études sérieuses qui ne fussent compatibles avec le commerce des muses les plus enjouées. Nous y voyons un André Alciat, professeur des chaires de Bourges et de Pavie, sénateur de Milan, sacrifier aux Grâces, et Théodore de Bèze, ce célèbre théologien, cet habile controversiste, l'une des plus fermes colonnes du calvinisme, l'oracle de sa secte, écrire ses Juvenilia de la même plume qui
(*) Tableau de l'histoire générale des Promnces-Unies, t. II, p. 497-498. (*) Dans : HoTNCK von Papendrecht. [Analecta Belgica^ t. II, p. 212, 227 et 286.)
102 MARGUERITE d'aUTRICHE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS.
faisait trembler Rome (^). L'un et l'autre ont fait l'éloge de Jean Second en des épîgrammes latines.
Les épîgrammes de Jean Second manquent de trait. Ses odes sont charmantes.
On trouve, dans ses Mélanges, un épithalame inspiré par l'imagination la plus voluptueuse, une églogue sur les douleurs d'Orphée et la traduction en vers de deux dialogues du Lucien f).
Dans une de ses élégies, le poète paraît préyoir sa fin prochaine. Il est probable qu'il la composa avant de partir pour l'expédition de Tunis.
Ce qu'il faut surtout remarquer dans les sylves, c'est la fiction du palais de la Richesse, dont la description nous prouve qu'il appartient à l'opposition anticléricale de son temps :
t< Environnés, dit-il, d'un cortège de rois et de princes qui leur servent de satellites, on voit dans le palais les ministres de la religion : déserteurs de la simplicité des premiers temps de l'Eglise et de la besace évangélique, ils brillent revêtus d'un manteau de pourpre, leurs cheveux sont arrangés avec un art profane, et leur tête est couverte d'une mitre dont l'or et les diamants éblouissent les yeux. Un peu plus loin, les sacrés interprètes des lois, se prosternant aux pieds de la Richesse, baissent humblement la tête devant elle ; plus flexibles que Protée, au plus léger signal, ils prennent toutes sortes de formes devant la déesse, qui rit de leur souplesse et partage la joie immodérée de la Rapine, assise à côté d'elle, et dont la robe tissue d'or est arrosée du sang des malheureux f). »
Cette pièce, cependant, avait été composée en Espagne, chez le cardinal Tavera !
Les deux frères de Jean Second, Grudius et Marins, ont
(*) LoRAUX, Jean Second, Traduction libre dès Odes, etc., Paris, 1812, p. vnet viii. (*) Dk Rkiffenberg, p. 289.
('; Traduction de TissoT.