‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 29 sur 70 · DE LA VANITÉ DES SCIENCES · texte numérisé non relu

DE LA VANITÉ DES SCIENCES

et vraiment apostolique, de les convaincre de la foi orthodoxe par l'Écriture sainte, de les ramener par la parole de Dieu à la doctrine de salut. Ensuite, agissant selon les enseignemens des canons et les réglemens des conciles généraux, quand le prévenu ne peut pas se rendre ni acquiescer, qu'ils le déclarent hérétique, à la bonne heure ! Mais qu'ils terminent donc cette affaire importante, et où il n'y va pas de moins que de la damnation éternelle d'une âme rachetée par le sang de Dieu, qu'ils la terminent, dis-je, suivant l'intention et le commandement du législateur des chrétiens, qui ordonne qu'en cas de refus et d'opiniâtreté, le convertisseur, secouant la poussière de ses souliers, abandonne les catéchisés à leur aveugle endurcissement.

a De plus, quoiqu'il soit expressément et de droit défendu aux inquisiteurs de prendre connaissance, ni d'avoir aucune juridiction sur les gens suspects d'hérésie, sur ceux qui la défendent, qui la reçoivent, qui la protègent, dans un lieu où il n'est pas certain, évident, manifeste qu'il y ait une hérésie formellement et juridiquement condamnée, cependant, ces vautours altérés de sang et qui ne l'aiment pas moins que le vin, contre les privilèges à eux accordés par le tribunal de l'inquisition, contre le droit et les saints canons, ces vautours, dis-je, ces féroces oiseaux de proie, faisant invasion dans le domaine des évécpies, dans la juridiction des ordinaires, s'arrogent un pouvoir papal sur des choses qui ne sont point hérétiques, mais seulement qui offensent la délicatesse dés zélés, qui scandalisent les oreilles dévotes, ou qui tout au plus ne sont que de simples erreurs qui ne font rien à l'essentiel.

« Sur ce fondement-là, ces bourreaux apostoliques s'acharnent avec la dernière cruauté sur de pauvres femmes de campagne; ils les accusent de sortilèges et de maléfices; ils les dénoncent; et souvent, sans la moindre procédure criminelle, sans aucune formalité de justice, ils les exposent à des tourmens affreux. Ces déplorables victimes de l'iniquité

monacale confessant par la force de la douleur des faits auxquels elles n'ont jamais pensé, alors leurs Révérences, chantant victoire, prononcent Tarrêt de condamnation, se croiant vraiment inquisiteurs, lorsque, sans interrompre leur détestable métier, ils ont perdu ces malheureuses et les ont menées jusqu'au funeste bûcher. Il y a néanmoins pour elles une dernière ressource, c'est de dorer la main du bon père et de l'engager par là à avoir pitié d'elles et à leur donner l'absolution, comme ayant été suffisamment purgées par la torture de la question (^). »

Le paradoxe sur l'incertitude et la vanité des sciences a un caractère sceptique, et cependant l'auteur parle d'une union mystique de notre esprit avec la nature et avec Dieu, nouvelle preuve de l'étroite parenté du mysticisme et du scepticisme. (^ Agrippa y attaque Aristo.te et sa logique, il trouve ridicule que celle-ci veuille nous apprendre à conclure, comme si nous n'étions pas à même de conclure sans elle ; il soutient qu'elle ne mène qu'à des cercles vicieux. « On pense, dit-il, que nos connaissances doivent partir des sens; mais les sens sont trompeurs : ils ne peuvent pas connaître les causes, où cependant il faut puiser toutes nos connaissances f). » Il en conclut que chaque science a ses principes, qui ne peuvent pas être prouvés et que, par conséquent, on doit admettre; d'où, suivant lui, la nécessité pour chaque homme de se convaincre que la vérité cherchée par nous est d'une telle immensité qu'elle ne peut être saisie par aucun sens, par aucune observation, par aucune série de recherches, mais uniquement par la libre adhésion de la foi ; d'où cette autre conclusion que « la science n'est ni bonne ni mauvaise eu soi, qu'elle n'est bonne que lorsqu'un homme bon la possède. Or, la bonté de l'homme ne repose que sur le libre arbitre, qui se prouve par la foi, en laquelle nous nous tournons vers

(*) Traduction de Giraud-Teulon : Janus, le Pape et le Concile^ p. 1226 et suiv. (') De inceri, et van, sciait., p. 45-48. — Ritter, p. 329. (*) De incei't, et van, scient, , p. 7.

SA DOCTRINE TIIÉOSOPHIQCE. 129

Dieu, source de toute vérité. C'est, non pas la langue, mais le cœur qui est le siège de toute vérité; ce n'est pas la raison, c'est la volonté qui nous unit à Dieu. » Les armes d'Agrippa sont dirigées contre les ennemis de la science divine, et il veut qu'on le considère comme un professeur de cette science f). En partant de ce point de vue, il a beaucoup d'objections à faire contre la pratique des sciences mondaines qu'il énumère. Contre les mathématiques, il fait observer qu'il n'y a dans la nature ni cercle, ni globe parfaits f). La philosophie lui est suspecte parce qu'elle tire son origine des poètes et qu'elle se partage en sectes nombreuses. U ignore s'il faut compter les philosophes parmi les hommes ou parmi les bétes; il est vrai qu'ils ont de la raison, mais ils ne s'en servent que pour s'agiter dans des opinions incertaines. La philosophie est la mère de toutes les hérésies f). Quant à la théologie, il l'édifie sur l'Écriture sainte et il en veut grandement aux théologiens pour avoir privé le peuple de cette source précieuse de la religion (^); mais il ne faut pas que l'Écriture soit comprise littéralement; l'illumination du Saint-Esprit peut seule en révéler le vrai sens (^. Il prend à partie la philosophie scolastique, et particulièrement la Sorbonne, qu'il accuse d'avoir engendré un centaure formé d'oracles divins et de raison^ philosophiques et engraissé de formes barbares f). Il ne ménage pas le pape et ses décrets, il déteste également Luther, qu'il range parmi les entremetteurs f) et dont il ne peut approuver les doctrines, parce que cet hérésiarque dénie aux œuvres de la religion leur force et leur valeur. La clef universelle de la vérité, c'est la parole de Dieu. Dieu seul est vrai, tous les hommes sont

(*) De ince7-t. et van, scient,, dedic, p. i.

(«) Und,, p. II.

(') J^^td., p. 49 et 53.

(*) Ibid., p. 100.

0) Ibid., p. 98.

(•) Ibid., p. 97.

n Ibid., p. 64.

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menteurs. Par notre raison, qui spécule à tort et à traTers, nous ne devons pas corrompre la vérité de la parole divine (^). Rien n^est plus contraire à la religion chrétienne que la science; la renaissance des lettres n'a fait que troubler la paix de FÉglise (*)•

A travers ces exagérations et ces colères, on voit apparaître le vrai dessein d'Âgrippa, qui voulait qu'une part plus large fût faite dans la science à l'expérience. Lui-même cependant n'a pas encore progressé sous ce rapport, mais au moins, ce qu'il a tenté a servi d'exemple et de stimulant à d'autres. D'ailleurs, en ramenant la théosophie à la carrière scientifique, il se distingue de cette nombreuse classe de savants qui s'enfermaient dans leurs chambres pour se livrer à l'étude des sciences occultes sans songer à lever le voile de la vérité f).

Agrippa voudrait oublier à jamais l'astronomie, si le besoin et les avantages matériels ne le portaient pas à l'étudier pour exploiter les grands et les riches. L'alchimie n'est pour lui que de la fourberie. Sur la magie, il pense comme Platon ; il est convaincu qu'elle ne peut produire que des images trompeuses.

Malgré toutes ces critiques. Agrippa reste théosophe; même ses doutes sont fondés quelquefois sur les principes de la théosophie. Si, d'une part, il vante la large liberté de la vérité, « qui ne peut être approfondie par aucune science, et qui ne peut être saisie que par la foi », d'autre part, il n'est pas satisfait de ce qu'on nomme communément la foi. Il lui faut une foi plus haute. « Notre foi, dit-il, doit être dirigée par Dieu ; Dieu seul est vrai; c'est avec lui que nous sommes en connexité par la foi. Il nous révèle tout; il nous fait tout voir en lui. Il ne nous manque qu'une chose, c'est de pouvoir nous élever jusqu'à lui d'une manière perma-

(') De incert. et van, scient., p. 100.

(«) Ibid., p. 101. — RiTTER, p. 330-333.

f ) De mceri. et van, scient,, p. 47. — Ritter, p. 333 et 334.

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