‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 4 sur 70 · SON OPPOSITION A LA SCOLASTIQUE ET AUX MOINES · texte numérisé non relu

SON OPPOSITION A LA SCOLASTIQUE ET AUX MOINES

de leurs bibliothèques, que le Saint-Office en eût interdit la lecture ; ils les rangeaient parmi les suspects (^).

a Plus libéral et plus instruit que le clergé régulier, le clergé séculier en vint à s'indigner de ces rancunes monacales. On a conservé d'un chanoine de Salamanque un mot qui est passé en proverbe : Quien dice mal de Erasmo, o es fraile, o es asno. Ce qui n'empêcha pas les moines, insensibles à ces épigrammes, d'avoir raison des humanistes en proscrivant leurs écrits. Telle est la ténacité des préjugés que, lorsqu'à la fin du siècle dernier, la munificence d'un prélat ami des lettres permit enfin de donner une édition des œuvres de Vives, les Commefitaires sur la Cité de Dieu furent exclus de la collection, a Notre temps, disait Vives, ne manque pas de vils parasites et d'insignes flagorneurs, dont les douces adulations fomentent des énormités. » Ces courtisans sans vergogne, instigateurs de tant de crimes et de tant de sottises, n'étaient autres que les moines ; ils avaient l'oreille des rois, qu'ils gouvernaient par la confession; et diriger la conscience des princes, c'était exercer la puissance suprême f). »

En 1525, Henri VIII, flatté de l'hommage que Vives lui avait fait de son livre, l'appela à sa cour et le combla de faveurs. Il ne resta cependant pas toujours à Londres; car il donna des leçons publiques à l'université d'Oxford, où il venait de prendre le bonnet de docteur en droit. Mais, ayant osé désapprouver le divorce dont Henri menaçait Catherine d'Aragon, il fut arrêté par ordre du prince, passa six semaines en prison et n'en sortit (1528) que pour quitter Londres et l'Angleterre.

Pendant son séjour en Angleterre, Vives avait fait d'assez longues excursions à Bruges et il y avait composé plusieurs ouvrages, parmi lesquels nous devons en signaler un bien remarquable, parce qu'il touche à une des plaies sociales les

(*) Dreux du Radier, p. 323. — Guardia, p. 464 et 465. — Namècùe, p. 27, 94-d6. — Francken, p. 14-18. — Biographie universelle, article Vives, («) Guardia, p. 465.

plus profondément enracinées : c'est celui qu'il publia le 6 janvier 1526 dans cette ville {% où il s'était marié en 1524, et qui a pour titre : De subvcnlione pauperum, sivedc humanis necessilatibus.

Dans ces bons vieux temps, chez nous, et p;irtîculièremenl dans la plus riche de nos provinces, la Flandre, la mendicité était une profession. Ceux qui s'y livraient avaient le gîte et le couvert assurés, et, pour mieux faire des dupes, ils recouraient à des moyens incroyables; ils savaient imiter les plaies et les accidents, contrefaire les démoniaques et les possédés; puis ils allaient consommer dans les tavernes ce qu'ils avaient extorqué à la crédulité ou à la bienfaisance du public. Souvent, leurs filles étaient des prostituées; souvent eux-mêmes des boute-feux dans les émeutes, et tout en prononçant les noms de Jésus et des saints, ils ne croyaient pas en Dieu. Chose étrange, les savants de l'époque leur venaient en aide : ils donnaient des recettes pour feindre les maladies, les blessures et les ulcères. Les imaginations de Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, et la Cour des miracles du bibliophile Jacob, sont dépassées par la réalité. Ici, c'étaient des Bohémiens disant la bonne aventure, aussi habiles a exploiter la bourse d'un public crédule qu'à fermer la leur sur le bien d'autrui ; là, des Grecs ruinés parla prise de Constantinople; ailleurs, des pèlerins se rendant, qui à la Terre- Sainte, qui à Saint-Jacques de Compostelle ou à Nôtre-Dame de Rochemadour et ne songeant qu'à se loger le soir, d'hospice en hospice ; bien mieux, à s'habiller comme des gentilshommes, à se parer d'épées, à se munir de grands couteaux, à se, faufiler avec des libertins et à courir les mauvais lieux f).

On ne sera donc pas surpris de lire, dans le préambule d'une ordonnance du 22 décembre 1515, ce qui suit : « Pareil-

(*) Chez Hubert de Croock.

(*) Conférences de M. Auguste Orts à Tuniversité de Bruxelles, dans VObsercaUifr ^eiffe du 22 février 1854. — Franxken, Johannes Vives, p. 156.

SON LIVRE SUR l'aSSISTANCE DES PAUVRES. 87

lement, les bélîtres, truans, etc., avec leur garces de legière vie et leur suite, se retirent aussi bien souvent vers le soir, les aucuns es hôpitaux et aultres es tavernes et lieux deshonnêtes, où ils font grosse chière, jouent, s'enivrent, estrivent et combattent, menans vie dissolute et deshonnête ; à cause de quoy advient chascun jour que plusieurs compagnons de mestier, se mettent à ladite bliterye, habandonnans et délaissant leurdit mestier, en manière que les censiers et aultres ne savent recouvrer varlets, meschines, ni ouvriers, pour labourer leurs terres, ni en temps d'esté, aider à mettre les foings, bleds, avoines et aultres grains en grange ». En conséquence, l'Empereur ordonnait de les battre de verges, de leur couper les cheveux jusque par dessus les oreilles, de les dénoncer publiquement par leurs noms f). A la vue de cette plaie hideuse, l'opinion publique s'était vivement émue : une réforme radicale fut sollicitée de toutes parts avec une unanimité qui prouve que le mal était profond et qu'il exigeait l'emploi de remèdes prompts et vigoureux (^.

Déjà le duc de Bourgogne Philippe le Bon avait ordonné, le 14 août 1459, de prendre au corps tous les fainéants valides, pour les tenir au pain et à l'eau pendant deux mois et les renvoyer ensuite au lieu de leur domicile. Par une ordonnance du 22 septembre 1506, Philippe le Beau avait statué que ceux qu'on appelait « ribaux, coquins ou truants non affolés de leurs membi*es et qui vivaient de bliterie et truandise, devaient quitter le pays dans la huitaine, sous peine d'être piloriséSy l'espace de quatre heures et ajrrès battus et fustigés et bannis A toujours. » Ils ne pouvaient être reçus en nul cabaret, taverne ou hôpital sous peine de dix livres d'amende pour ceux qui les recew^acnt, saulf toutefois que les vrais pèlerins et autres pauvres aveugles débilités ou affollés de leia^s membres, passant le pays, pourraient être logés es dits hôpitaux seulement et non es tavernes, en appointant pour chaque fois de l'offi-

(*) Carton, Bulletin de la Commission centrale de statistique, t. IV, p. 52.

(*) Van DEa Mkbrsch, Annales de la Société royale, etc., de Gand, t. IV, p. 16.

cier du lieu congé et enseignement souffisant. Ils devaient être tondus à pilette afin que, par ce, chacun les pût d'autant mieux connaître et les appréhender pour en faire justice en cas de récidive f ).

« Le déplacement de certaines industries, telles que la draperie, qui nourrissait naguère des milliers d'ouvriers; de fréquentes interruptions du commerce, d'incessants chômages dans les ports et dans les ateliers, renchérissement des vivres, les guerres désœuvrant une foule d'artisans, l'accroissement des impôts, le défaut de garantie pour les fruits du travail, constituaient autant de causes de nature à étendre la misère publique. Or, la misère engendre toujours la paresse ; là où elle domine, on trouve la singulière anomalie du manque de travailleurs à côté du développement de la mendicité et du vagabondage. Ainsi, en 1S06, le procureur général de la Flandre, en réclamant des mesures répressives de la mendicité, exposait les difficultés éprouvées par les fermiers à se procurer des ouvriers pour l'agriculture. Ainsi encore, vingt ans plus tard, la plupart des industriels se plaignaient de la pénurie de bras ; les fabricants de soieries, à Bruges, offraient en vain un salaire et la nourriture aux enfants qui voudraient s'employer à tourner leui^s rouets : <K Ils nous rapportent davantage en mendiant, » disaient leurs parents (*). »

Dans de telles extrémités, il est aisé de comprendre l'importance du livre de Vives f), dont la préface révélait déjà un fait significatif : l'auteur y déclarait que Jean, seigneur de Praet, bailli de Bruges, l'avait, alors qu'il était encore en Angleterre, sollicité d'écrire sur les moyens de secourir la

Q) H. DE Kerchovb, Légisîaiion et culte de la bienfaisance en Belgique, Louvain, 1852, p. 98 et 99.

(') Hknnb, Histoire du règne de Charles- Quint en Belgique, t. V, p. 194 et 195.

Cj Je préviens le lecteur que, pour lui faire connaître ce livre, je me servirai de la traduction et de l'analyse qui en ont été faites par MM. de Bosch-Kemper : Johannes-Ludovicus Vices, Amsterdam, 1851, et Francken (ouvrage cité), mais surtout par M. Orts, dans le second volume (1854; de la Revue trimestrielle.

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