‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 59 sur 70 · LE SERF-ARBITUE DE LUTHER · texte numérisé non relu

LE SERF-ARBITUE DE LUTHER

Dieu est méchant. » Au lieu de répondre directement, Luther bondit, tonne et s'abîme dans son fatalisme au point d'admettre que Judas devait de toute nécessité trahir le Christ {^). C'est ce qu'il osa soutenir dans le livre du serfarbitre, publié au mois de décembre 1525, en réponse à celui d'Erasme sur le libre arbitre. Puis, se laissant aller à toute sa fougue, il s'évertuait à prouver que « l'homme est le serf de sa passion; qu'en tout temps, sous tous les drapeaux et pour toutes les causes, il aime la liberté pour lui et la hait dans les autres; que la liberté victorieuse devient bientôt le despotisme; que si lui, Luther, ne rallumait pas le bûcher de Jean Hus pour y brûler Ërasme, c'était qu'il n'avait pas sous ses ordres l'armée de bourreaux de Henri VUI, le grand admirateur du traité du libre arbitre ».

Quant au fond même de la question, il entassait de la contreérudition théologique en réponse à l'érudition d'Érasme; il tourmentait les textes et détournait les autorités, avec grand accompagnement d'invectives f).

La conception du serf-arbitre amena Luther à soutenir que les païens, avec leur destin, possédaient une idée plus >Taie et plus juste que les théologiens chrétiens avec leur prétendu libre arbitre. Le diable ne pouvait pas manquer d'intervenir ici : « La volonté de l'homme, dit Luther, est un coursier qui chevauche le démon, jusqu'à ce que Dieu, étant le plus fort, désarçonne ce chevalier. » Quoique le démon soit considéré par lui comme l'instrument avec lequel Dieu pousse la volonté de l'homme au mal, il ne prétendait cependant pas que Dieu inspire à l'homme des desseins particulièrement dirigés vers le mal.

Il croyait que Dieu, ayant besoin, dans l'économie générale de l'univers, du mal comme du bien, du péché comme de la vertu, se sert, lorsqu'il veut le péché ou le mal, soit du

(<) Revue britannique, 1836, t. l, p. 132 et 133, Érasme et son époque, J*ai mis à profit ailleurs encore cette belle étude. (») NisARD, p. 98 et 99.

288 ÉRASME ET LUTUER.

déiuou, soit (l'un homme. Cet homme, qui déjà de sa nature ne peut rien que pécher, est alors poussé par Dieu ou par l'intermédiaire du diable à accomplir telle ou telle action déterminée. Mais que cette action soit justement un mal ou un péché, cela dépend de l'homme, qui, n'étant point touché de la grâce, ne peut que pécher; car ce qui importe, ce n'est pas la nature de l'œuvre, c'est la nature de la volonté.

Dans le feu de la discussion, Luther avait été jusqu'à affirmer sans rései'Ae l'impuissance de la volonté pour le bien : l'homme ne peut faire que le mal. Donne-t-il à manger à qui a faim, il fait le mal; — à boire à qui a soif, le mal; — un vêtement à qui souffre du froid, toujours le mal. Mais alors, disait Érasme, à qui la faute? A Dieu, sans doute. Cela est vrai, répond Luther; la faute n'est pas à la volonté manifeste de Dieu, mais à sa volonté secrète, qu'il faut bien se garder de scruter. Et alors, il jette à son adversaire le passage de Moïse (I, 9) où Dieu endurcit le cœur de Pharaon. Érasme réplique que toute parole du Livre saint ne doit pas être prise à la lettre ; autrement, l'apôtre ne serait qu'une pierre, et le Christ qu'une vigne. — Poison, riposte Luther, poison que tout sens figuré. — Mais, ajoute Érasme, saint Paul ne nous recommande-t-il pas de nous amender? — Oui, sans doute, saint Paul dit qu'il faut dépouiller le vieil homme; mais c'est un précepte désespéré qu'il énonce. L'apôtre, en le formulant, pensait : Faites-le, si vous le pouvez; mais vous ne le pourrez pas f).

Depuis Kant, cette question n'est plus pour nous cet abime sans fond qu'elle était pour les générations antérieures. Depuis que l'incomparable philosophe de Kœnigsberg l'a présentée sous un aspect tout à fait nouveau, en donnant aux vérités morales le fondement solide de la raison pratique, cette discussion abstraite n'a plus de raison d'être. L'homme sent qu'il est libre (*).

(') DôLLiNGER, La Réforme, t. III, traduct. d'Unger.

(<) Bkrthelot, Reçue des Deitx Mondes, t. XVIII, 1863, p. 448.

lURITATION DE LUTHER CONTRE ÉRASME. 289

Luther devait garder un long souvenir de cette querelle, et, même à son dernier jour, le nom de son redoutable adversaire se mêle, dans sa bouche, aux malédictions contre les blasphémateurs du Christ : « Ërasme était un homme très léger, qui se riait de toutes les religions, comme Lucien, son modèle (^). »

Il s'indignait surtout de l'apparente modération d'Érasme, qui, n'osant attaquer à sa base l'édiûce du christianisme, semblait vouloir le détruire lentement, pierre par pierre. Ces détours n'allaient point à l'énergie de Luther : « Érasme, ce roi amphibole qui siège tranquille sur le trône de l'amphibologie, nous abuse par ses paroles ambiguës et bat des mains quand il nous voit enlacés dans ses insidieuses figures, comme une proie tombée dans ses rets... Voyez-le s'avancer en rampant comme une vipère, pour tenter les âmes simples, comme le serpent qui sollicita Eve au doute et lui rendit suspects les préceptes de Dieu f). »

Cette querelle causa à Luther, quoi qu'il en dise, tant de tourments, qu'il finit par refuser le combat et empêcha ses amis de répondre pour lui : « Quand je me bats contre de la boue, vainqueur ou vaincu, je suis toujours sali, dit-il (^. »

a Je ne voudrais pas, écrit-il à son fils Jean, au prix de 10,000 florins, me trouver devant Dieu dans la position périlleuse oii sera Jérôme et encore moins dans celle d'Érasme.

« Si je reprends de la santé et de la force, je veux pleinement et librement confesser mon Dieu contre Érasme. Je ne veux pas vendre mon cher petit Jésus. »

Un jour de la Trinité, il dit : « Je vous prie, vous tous pour qui l'honneur du Christ et de l'Évangile est une chose sérieuse, de vouloir être ennemis d'Érasme. »

Une autre fois, il dit encore : «Je vous recommande, comme

p) MicHELBT. t. II, p. 215, 216 et 340.

'«) iD., t. Il, p. 216.

(») lD.,t. II, p.216et217.

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ma dernière Tolonté, d'être terrible pour ce serpent. Dès que I je serai revenu à la santé, Récrirai contre lui, avec Faide de Dieu, et je le tuerai f). »

En 1554, il allait beaucoup plus loin : désespéré de n*avoir pu attacher à sa cause ce puissant génie, il accusa ouvertement Érasme d'athéisme f).

Quoique Ërasme fût vivement ému des violences de Luther f), il Tétait davantage encore de la perfidie de certains théologiens de Louvain, notamment de Lutomus et de Coppin, qui ne faisaient qu'exciter contre lui Egmont et d'autres fous : ils ne se doutaient guère qu'en agissant ainsi, ils ne faisaient que servir les haines de Luther (^. II est vrai que Charles-Quint leur avait imposé silence; mais ils étaient plus forts que César et ne respectaient pas les ordi*es qu'il leur avait donnés de ménager un homme qui avait tout fait pour la renaissance des lettres et pour « le salut de la vraie religion f) ».

Ërasme était d'autant plus contrarié, que les moines d'Espagne lui faisaient une guerre plus terrible encore que ceux de Belgique; bravant à la fois l'empereur et deux puissants prélats, Alphonse Manriquez, archevêque de Séville, et Alphonse de Fonsêca, archevêque de Tolède, ils disaient qu'ils préféraient Luther à Ërasme, parce qu'ils aimaient mieux un ennemi déclaré qu'un ennemi couvert du masque de l'amitié f).

Ërasme soupçonna et publia que Melanchthon et autres partisans de Luther avaient collaboré à son Cerf-Arbitre. Melanchthon s'en défendit dans des lettres à ses amis intimes. Quant à Luther, il considérait ce livre comme un de ceux

(«) MlCHELET, t. I, p. 217-218.

(«) Walch, t. XVIII, p. 2304 et 2305. — Sebkkndorp, 1. I, f. 77. (') Erasmus Mercurino Gattinario, 3** cal. tnaias 1526, apud Helfferich, Zeitschrift fîir die histor. T/ieoL, t. XXIX, p. 593.

(*) M Pro Luthero pugnat quisquis impugnat Erasmum. » Helfferich, p. 593. (») Ibtd., p. 593 et 594.

(8; /ôiV/., p. 601 et 602.

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