‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 6 sur 70 · SON LIVIIE CONTRE LES TURCS — CONTRE LES COMMUNISTES · texte numérisé non relu

SON LIVIIE CONTRE LES TURCS — CONTRE LES COMMUNISTES

voulait en faire au.xvi* siècle. « Les apôtres laissaient à chacun la liberté absolue de mettre ou de ne pas mettre leui's biens en commun, pour soutenir leurs frères, tandis que les anabaptistes ne laissaient aucune place à la liberté, à la charité ni à la bienfaisance. Est-ce que la vertu, l'intelligence, la prévoyance, le jugement sont les mêmes chez tous les hommes? Y a-t-il chez eux communauté de force, de santé, de figure, d'âge? Toutes ces choses sont des qualités qui ne peuvent pas être communes, et il en est tout autant des dons extérieurs. Je suis un littérateur, vous êtes un guerrier; mes livres et vos armes doivent-ils être mis en commun? — Les uns sont des maîtres, les autres des domestiques, d'autres encore des magistrats et des bourgeois; faut-il que tous nous soyons tout cela à la fois? Non, car Dieu a donné aux hommes différents besoins et différents moyens d'utiliser les biens de la terre, de sorte qu'il faut autant de diversité dans la possession des biens que de facultés, de dispositions dans l'homme. Parlons plus clairement : ne voyez-vous pas que nous sommes divisés en enfants, jeunes gens, adultes, vieillards, hommes, femmes, forts, faibles, sains, malades, agiles, actifs, paresseux? Et pensez-vous que tous ceux-là aient identiquement les mêmes droits et les mêmes devoirs? La même nourriture convient-elle au bœuf, à l'âne, au cheval et à l'éléphant? Que si à tout prix vous voulez réaliser votre communauté, demandez à Dieu une autre création; peut-être alors vous réussirez. Jusque-là, croyez-moi, vous êtes en contradiction flagrante avec toute la nature, et votre communisme, s'il pouvait avoir lieu actuellement, ne durerait pas deux jours. Les uns mangent leur bien et sont d'autant moins riches, les autres sont économes et d'autant plus à leur aise. Votre communisme est une source d'éternelles spoliations! Ah! retournez à la communauté de Jésus-Christ, c'est-à-dire au communisme de l'amour et de la charité f). «

(') De Bosch-Kempbr, p. 15-18.

Vives accuse indirectement Luther d'être la cause première du communisme anabaptiste; sous un rapport, il avait raison. Luther, en proclamant la liberté chrétienne, n*avait-il pas prêché l'émancipation de l'esprit humain et la destruction du joug sous lequel l'humanité avait gémi depuis tant de siècles? N'avait-il pas communiqué au peuple les lumières des Écritures,et comment, dès lors, celui-ci aurait-il voulu continuer de gémir sous le despotisme des nobles et des prêtres qui en ce temps-là était parvenu à son paroxysme? A une époque où les passions excitées ne connaissent d'autres arguments que le fer et le feu, faut-il s'étonner des fureurs de l'anabaptisme et de sa propagande, qui entraîna plus d'un honnête homme dans son tourbillon (^)?

Vives, du reste, avait beau jeu contre les communistes de son siècle. Appuyé sur l'Évangile, il lui était facile de leur démontrer que le Christ, en faisant de la charité un devoir, n'avait parlé que d'une charité libre, volontaire, et non pas d'un système qui ne pouvait s'établir que par une dépossession violente de tous ceux qui avaient quelque chose.

Les déchirements de toute espèce de l'époque où il vivait lui inspirèrent encore Quatre livres sur la concorde et lu discorde qui comptent parmi ses œuvres les plus remarquables. Cet esprit de discorde était alimenté par ceux-là même qui semblaient être destinés à l'apaiser : les littérateurs, les philosophes et les théologiens. « Les uns se battent avec acharnement pour une lettre, pour une faute typographique; les autres, en traitant de la charité, se conduisent comme des gladiateurs. Dans ces mêlées, ce ne sont qu'invectives, incriminations, récriminations, épigrammes, apologies, antopclogies, épîtres, dialogues, le plus souvent pour des vétilles. Et tout cela sans fin ni trêve. Mais c'est bien pis quand les princes en viennent aux mains : alors, les champs sont ravagés, les habitants appauvris, le commerce se paralyse,

(') Francken, p. 165.

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Tagriculture languit, la valeur de l'argent diminue au point que ceux qui auparavant étaient riches avec 100 francs ne le sont pas maintenant avec l^OOO, et que l'excessive cherté des vivres engendre les misères, maladies et troubles Q. »

Ce bel ouvrage, animé du souffle de celui « qui n'a voulu régner que par l'amour et qui par l'amour a conquis le monde », avait été terminé à Bruges en 1526; Vives eut le courage de le dédier (1" juillet 1529) à Charles-Quint, qui en fut courroucé et n'épargna pas à l'auteur les reproches les plus amers. Cela se comprend de la part d'un prince qui n'a pas rougi d'introduire chez ses compatriotes une inquisition plus implacable que celle d'Espagne. Mais, sans se laisser intimider par les colères impériales, Vives porta sur un terrain plus scabreux encore ses avertissements et ses conseils : il publia son livre sur la pacification de l'Église f), où il montra que le moyen le plus sûr de remédier aux maux de l'Église, c'était de rétablir une discipline sévère parmi le clergé et de renoncer à tout esprit de persécution. Aussi écrivit-il au pape Adrien VI : « Il importe de statuer d'abord sur ce qui concerne les bonnes mœurs. Toutes les discussions, toutes les controverses en dehors de ce point peuvent convenir aux écoles; mais ni la religion ni la morale ne perdraient à la manière dont elles seraient terminées. C'est donc dans cette sphère et dans les cercles des disputeurs qu'il faut les circonscrire et y permettre la liberté des opinions et des sectes f). »

Vives recommande surtout au clergé catholique de travailler de toutes ses forces au retour de l'union dans le monde : « Il faut qu'il prêche sur les toits que personne ne peut être appelé catholique, saint, chrétien par excellence [christianissimus)j défenseur de la foi, sans faire ce qui constitue le chrétien : aimer. 11 n'y a point de christianisme sans

(*) Francken, /. c, p. 128 etsuiv.

(*) 0pp., t. II, p. 862 et suiv.

(') 0pp., t. II, p. 938. — Db Bosch-Kemper, p. 24 et 39.

amour. Voilà ce que doivent comprendre tous les prêtres, et particulièrement les papes, ces représentants plus directs du Christ et des apôtres (^). »

Vives adressa son livre sur la pacification de l'Eglise à Diego Alphonse Manrique, archevêque de Séville et inquisiteur général, en lui représentant qu'il valait mieux perdre toute gloire et tout honneur que la réputation d'homme de paix; qu'il devait inspirer cet esprit de concorde à l'empereur, se montrer en tout le digne successeur de Jésus-Christ et, principalement comme inquisiteur, n'écouter que les conseils de la douceur et ne jamais suivre ceux de la passion f). » Ces conseils, malheureusement, ne devaient pas être suivis. Quoique, dans l'origine, Manrique eût partagé les doctrines d'Érasme et qu'il se fût donné toutes les apparences de la modération, il n'en supprima pas moins, pendant son inquisitoriat (1522-1558), toute liberté de pensée et de conscience, et il livra, de plus, 220 personnes aux flammes du bûcher (^.

Philosophe, Vives s'attachait à l'essence du christianisme, à l'amour fraternel de tous les hommes^ catholique, il subordonnait tous ses jugements au jugement de l'Eglise; mais jamais il ne cessa de recommander ce qui d'après lui constitue la base fondamentale du christianisme et dont il a si bien traité dans son Introduction à la sagesse {% à savoir que le Christ est venu pour mettre un terme aux divisions semées dans le genre humain et pour ne faire de tous les peuples qu'une seule famille f). Le même esprit philosophique et humanitaire éclate dans ses Méditatiom sur ta prière, éditées à Anvers en 1538.

« Lorsque la féodalité et la chevalerie furent mortes, et

(>) Franckkn, p. 148.

(«) Id., p. 44.

(*J Id.. p. 44 et 45.

(*) Ad sapieiittam iniroductto (Anvers, 1531, mais daté de Bruges, 1524;, opp., t. II, f. 70-94.

(^) De Bosch-Kempbr, p. 19-21.

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