‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 3)Chapitre 62 sur 70 · LES « LETTRES DES HOMMES NOIRS · texte numérisé non relu

LES « LETTRES DES HOMMES NOIRS

Les moines d*Allemagne ne s'y trompèrent pas comme ceux d'Angleterre et de Brabant ; ils sollicitèrent du pape un bref qui ordonnât de brûler le livre et ses auteurs quand ils seraient connus, car ces pamphlets avaient paru sans nom d'auteur f).

Sous cette caricature du mauvais latin des scolastiques, les théologiens et les inquisiteurs de Cologne sont particu* lièrement maltraités. On y rencontre un prêtre, type de l'époque, borné, vulgaire, plein d'une sotte admiration de lui-même. Il y a là, sans grand génie poétique, une vérité pleine de traits frappants et de fortes couleurs. Des moines, adversaires de Reuchlin, s'y entretiennent à leur façon des affaires du temps et des sujets théologiques. Ils adressent à leur correspondant les questions les plus niaises et les plus inutiles ; ils lui donnent les marques les plus naïves de leur ignorance, de leur incrédulité, de leur superstition, de leur esprit bas et vulgaire, de la gloutonnerie grossière avec laquelle ils font de leur ventre un Dieu, et en même temps de leur orgueil et de leur zèle fanatique et persécuteur. Ils lui racontent plusieurs de leurs aventures burlesques, de leurs excès, de leurs dissolutions et divers scandales de la vie d'Hoogstraeten, de Pfefferkorn et d'autres chefs de leur parti f).

Ces lettres étaient faites pour plaire à Voltaire : aussi en a-t-il inséré une notice dans un de ses innombrables pamphlets f). Il ne doute nullement que Rabelais ne les ait eues sous les yeux en écrivant son Gargantua et son Pantagruel; en effet, c'est souvent, à la langue près, le même style et le même tour de pensée. Et ce qui ajoute un nouveau poids à cette conjecture, c'est que Rabelais semble avoir voulu, à son tour, ridiculiser le héros des Epistolœ obscurorum virorum, lorsque, au chapitre VII dxxPantagruel^il place le livresuivant

(*) Db Rbiffbnbero, L c, p. 52.

(«) Merlb d'Aubiqné, p. 166. — Ranre, 1. 1, p. 278. — Db Rbiffbnbbrg, ib,

(») Mélanges littéraires. Paris, 1827, 1. 1, p. 294.

dans la bibliothèque de Saint-Yiclor : Callibastratorium caffardice auctore M. Jacoho Hochsiraten hœreticomeira. Ici, les allusions personnelles et le latin des lettres, rien ne manque.

Comment s'étonner de la hardiesse de ces pamphlets, lorsque la catholique Italie en avait fourni les modèles ? Ange Politien n'avait-il pas dépassé Hutten et Luther, en attaquant les moines ? Et que dire de Pontano, directeur de l'académie de Naples, qui, dans ses satires, évoquait de sombres d'évêques et de cardinaux pour les faire se confesser avec une effronterie que Pétrone n'aurait pas osé employer aux soupers de Trimalchion (^) ? Ce n'est pas sans motifs qu'on a dit que les Lettres des hommes noirs annoncent Voltaire. Elles ont l'esprit incisif et la liberté de langage. Deux siècles avant Voltaire, l'ironie, au service du bon sens, avait triomphé et les ordres mendiants ne s'en sont jamais relevés.

On les a revendiquées quelquefois pour fteuchlin et pour Ërasme; mais, dès le premier moment, amis et ennemis furent d'accord pour reconnaître, dans une partie au moins, la main qui avait écrit le Triomphe de Capnion^ et la critique moderne a mis le fait hors de doute f).

Ortwin de Graes, à qui ces lettres étaient adressées, était dans le pays de Munster (448). C'était un prêtre éclairé, qui, dans les Pays-Bas, jouissait de l'estime et de la confiance du public. Il se fâcha tout rouge contre les auteurs anonymes du terrible pamphlet et se posa carrément en face de ces obscurs vauriens et de leurs scandaleuses épîtres f).

Ortuinus Gratins se perdit en se plaçant à côté de Pfefferkorn, dont on disait qu'il avait rédigé les écrits des moines

0; AuDiN. Vie de Uon X, t. II, p. 41-43, 45-57.

(*) Strauss, p. 263 et 264. — Ernst Mû.vok, dans son édition des Epistolœ, p. 3 et suiv. de l'introduction. - Chauffour-Kestner, t. I, p. 56. Strauss a démontré que Hutten a principalement collaboré à la seconde partie des pamphlets.

(') Ego Orlhuinus a Grœs, ex antiqua GrcUiorum familia, diœcesis Monast, id proptcr obscuros nebulones et fœdas eorum epistolas, a sede Apostol. jam pridetn condemnatas non sine causa dixerim, etc. Apud de Reipfexberg, L l,, p. 51. Voy. Van der Aa, Biog. Woordenbœh, t. VII, p. 374.

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partisans de l'ancienne école. Il appartenait cependant bien plus à l'école de Reuchlin, car il expliquait à Cologne les classiques anciens et en édita même plusieurs. Son style n'a absolument rien de commun avec le style des EpistoUe obscurorum virorum;s'il est, comme on le suppose, l'auteur AnFasciculus rerum expetendarum et fugiendanim^ il appartient beaucoup plus aux libres-penseurs qu'aux hommes noirs. Il est vrai que, vivement irrité contre les Epistolœ, il appela les foudres de l'Église sur la tête de leurs auteurs; il est vrai encore qu'il écrivit contre eux ses Lamentationes (^) dans la langue des Epistolœ ; mais pour le juger avec impartialité, il est nécessaire de tenir compte de l'état d'excitation où l'avaient mis des attaques imméritées f).

Il est permis de penser que le jugement du pape fut moins sensible aux auteurs que celui d'Érasme. Tant que les lettres furent manuscrites, le philosophe y avait pris goût plus que personne; mais quand elles furent publiées et que la tempête éclata, il se hâta d'écrire que ces lettres lui déplaisaient fort, qu'il en appréciait la fine ironie, mais que toute personnalité lui était odieuse f).

Le motif de cette conduite d'Érasme fut, sans doute, que la lutte s'était engagée au-dessus de la tête de Reuchlin et des humanistes, en ce sens que Hutten s'était laissé emporter à des récriminations contre ce qu'ils avaient ménagé jusqu'ici et ce qu'Érasme ménagea toujours : la papauté même {^).

La lutte soulevée par les Epistolœ dura jusqu'en l'an 1520, où les dominicains de Cologne furent forcés par Sickingen de se soumettre à la sentence de l'évêque de Spire; puis elle se perdit dans les combats tout autrement orageux de la réformation luthérienne f).

(*) Lanieniationes obscurorum mrorum Epistola D, Erasmi Roterodomi,qutd do obscuris sentiai, etc. Cologne, 1549.

{«) MoHMKE, Zeitschrift fiirdte historische Théologie, t. XIÏI, p. 114-122. (*) Chaufpour-Kestner, t. I, p. 57.

(*) MuNCH, Œuvres de Hutten, t. II, p. 407 et suiv. — Chauffour, t. I, p. 57 et 58. {*) Dk Wette, t. I, p. 196 et suiv. — Gieseler, t II, 4, p. 535-537.

Au fond, c'était la même querelle : une chicane de bibliographie ou de grammaire pouvait conduire à la guerre contre le vieux catholicisme monacal, et, par conséquent, soulever la question de la réforme; mais quand vinrent les scandales de la vente des indulgences, le combat s'engagea ouvertement.

En 1520, Hutten dédia à l'archiduc Ferdinand, frère de Charles-Quint, contre Grégoire Vil, un écrit qu'il avait trouvé dans la poussière de la bibliothèque de Fulde. Plus que jamais il était décidé à combattre Babylone. 11 ^'imaginait que Charles-Quint lui-même devait être hostile au pape, qui avait favorisé de toute son influence François P% son compétiteur à l'Empire, son rival détesté. Décidé à frapper un grand coup, il publia sa Triade romaine. « Trois choses, dit-il, maintiennent le renom de Rome : la puissance du pape, les reliques et les indulgences. Trois choses sont rapportées de Rome par ceux qui y vont : une mauvaise conscience, un estomac gâté, une bourse vide. Trois choses ne se trouvent pas à Rome : la conscience, la religion, la foi au serment. Les Romains se rient de trois choses : la vertu des ancêtres, la papauté de Saint-Pierre, le jugement dernier. Trois choses sont en abondance à Rome : le poison, les antiquités, les places vides. Trois choses y manquent complètement : la simplicité, la modération et la loyauté. Les Romains vendent publiquement trois choses : le Christ, les dignités ecclésiastiques et les femmes. Ils ont horreur de trois choses : le concile général, la réforme de l'Église et le progrès des lumières. Trois choses peuvent guérir Rome de tous ses vices : la disparition de la superstition, la suppression des offices romains et le renversement de toute l'organisation de la curie. Trois choses sont communes à Rome : la volupté, le luxe et l'orgueil. Rome a trois sortes de citoyens : Simon le magicien. Judas Iscariote et le peuple de Gomorrhe {^). »

(*) RANRE.t. I,p. 429 et 430. — Chauffour-Kestner, t. I, p. 91-105. — Spach, p. 568 et 569.

IIUTTm ET SA ce TRIADE ROMAINE ». 303

Cette publication produisit une immense sensation en Allemagne et aux Pays-Bas ; mais elle brouilla son auteur avec l'archevêque de Mayence, qui jusqu'alors s'était montré son protecteur. Hutten se rapprocha de Luther, qu'il avait d'abord dédaigné; puis, comptant toujours sur Charles-Quint, il partit pour Bruxelles, où se tenait l'archiduc Ferdinand, dans l'attente de l'empereur (1520), Il lui paraissait impossible que Charles, élu malgré le pape, et qui semblait vouloir porter flèrement toutes les couronnes réunies sur sa tête, ne saisît pas cette occasion, unique dans l'histoire, de terminer à son profit la guerre séculaire du sacerdoce et de l'Empire. La faveur dontSickingen jouissait à la cour impériale augmentait encore ses espérances, car personne n'ignorait les engagements pris envers les novateurs par le bouillant chevalier du Palatinat. Mais où Hutten voyait un encouragement donné au fervent sectateur des idées de réforme, il n'y avait qu'un calcul politique.

Charles- Quint avait voulu s'attacher un homme qui représentait l'ancienne chevalerie avec éclat, et que la noblesse saluait en Allemagne comme son modèle. Quant au pape, si Charles-Quint n'avait été qu'empereur d'Allemagne, il l'aurait peut-être franchement accepté comme ennemi (^), sauf à préserver l'institution même de la papauté ; car, sur ce point, son catholicisme et sa politique, qui avaient pour base les pays les plus catholiques de la terre, l'Italie, l'Espagne et son monde colonial, l'auraient empêché de prêter l'oreille à des projets destructifs. En ce moment, d'ailleurs, il avait besoin de ménager le pape, parce qu'il lui était utile dans ses desseins sur l'Italie.

Hutten ne put rester longtemps à Bruxelles. Dès son arrivée, on l'avait averti que les légats de Léon X en voulaient à sa vie. Il résista longtemps ; mais enfin il fut obligé de partir en toute hâte. Il rencontra, dit-on, Hoogstraeten

(«) Chauppour-Kestnkr, t. I, p. 120-122.

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sar le grand chemin ; Tinquisiteur, effrayé, tomba à genoux et recommanda son âme à Dieu et aux saints, ce Non, dit le chevalier, je ne souille pas mon glaive de ton sang. » Il lui donna quelques coups du plat de son épée et le laissa aller en paix (^).

Quant au grand débat soulevé auparavant par Reuchlin, il s'était terminé, le 25 juin 1520, par une décision pontificale en faveur de Hoogstraeten, dont Reuchlin appela au pape, mieux informé. Mais les théologiens de Cologne se contentèrent de remporter la victoire sans en tirer parti, et cette issue du procès ne nuisit pas plus à la gloire du condamné qu^à la cause dont il était le représentant. Reuchlin mourut (50 juin 1522) comme il avait vécu, en catholique, et même, sur la fin de ses jours, il s'était fait recevoir dans l'ordre des Augustins f). Comme tant d'autres, en travaillant à la Renaissance, il avait préparé la Réforme.

Le nouveau mouvement imprimé à la littérature et à la religion depuis tant de siècles avait, dès le commencement du xvi% pris une telle extension qu'il dominait l'opinion publique. Le principe fondamental de ce mouvement était la liberté, un effort immense pour l'affranchir du joug où la tenaient enchaînée l'Église et l'école. Ce que l'on voulait^ c'était de remplacer la vieille et creuse idole de la scolastique par une science vivace, fondée sur l'étude des lettres grecques et latines; c'était de substituer aux superstitions du moyen-âge l'Écriture sainte comme source unique de la doctrine chrétienne; c'était une réforme de l'Église et du clergé; c'était la diminution du pouvoir exorbitant du sacerdoce sur les laïques et le triomphe des gouvernements nationaux sur le despotisme de Rome. Aussi l'ancien système fut-il attaqué tout à la fois par une triple opposition littéraire, religieuse et populaire.

(*) Meinkrs, Beschreibun</eii, etc., t. III, p. 198-200. — Merle d'Aubigné, p. 168. — Chaupfour-Kestner, p. 120-123.

(«) Geiger, p. 149, 150, 452 et 453.

CO?iCLUSIOM. 305

Cependant, quoique les hommes de cette opposition fussent généralement d'accord pour admettre l'Écriture comme base de la religion, il existait de grandes divergences, même parmi les plus chauds partisans des idées nouvelles, relativement à certaines questions religieuses. Les uns demandaient une amélioration ou une transformation de l'Église conformément aux principes évangéliques, mais en tenant compte de ses traditions et de ses institutions, de son passé et de son présent; ils désiraient la réforme des abus et non une révolution radicale, que les autres, au contraire, provoquaient de toutes leurs forces. Aux premiers appartenait Érasme^ aux seconds, Luther (^), qui finit par l'emporter. Or, malgré la grandeur de son génie et l'étendue de ses forces, Luther était loin d'être à la hauteur de l'esprit de réforme préparé par trois siècles de lumière. Son mysticisme, ses théories de la peccabilité des actions humaines, du servage de la volonté, de la justification par la foi, étaient même en opposition formelle avec les tendances philosophiques et politiques de cet esprit moderne. Aussi, pour lui, les philosophes de ce temps n'étaient que des épicuriens, des libertins, et leur représentant le plus distingué, le grand Érasme, que le prince des épicuriens et des libertins f). Et quant aux questions politiques, les paysans devaient apprendre à leurs dépens l'étroitesse de ses idées, la petitesse de ses sentiments et la violence de ses haines. '

En terminant ce livre sur la Renaissance dans les Pays-Bas, nous pouvons en embrasser l'ensemble. On y voit se révéler l'esprit d'un peuple qui produira Grotius et Van Helmont, Rubens et Spinoza; Rubens, qui dérobera aux cieux les pensées les plus sublimes du catholicisme et les traduira sur la toile en leur donnant une forme animée et vivante, avec cette richesse de génie et cette magie de pinceau qui firent de lui

(•) Hagen, t. I, p. 304 et 305.

C^) De Wette, t. III, p. 439. — Bretschneider, Corpus reformcUorum^ t. I • p. 1083, et surtout Hagen, t. II, p. 1-5. — Conf. Kampschulte, t. II, p. 9.

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