‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 4)Chapitre 11 sur 72 · HENRI DE GAND · texte numérisé non relu

HENRI DE GAND

partie de la substance même de chacun de nous, et que les rmsons séminales des choses se trouvent aussi dans la nature, où elles constituent la réalité des choses secondes (^).

Dans le livre intitulé Quodlibcta, son chef-d'œuvre, que Gerson plaçait sur le même rang que la Somme de saint Thomas, Henri attribue au temps deux propriétés particulières, qu'il appelle la subjectivité et Vobjectivité, qualifications que l'on croirait ne dater que de la philosophie allemande f).

On trouve dans ses écrits des aphorismes de l'aristotélicien arabe Al-Kendi, dénoncé par l'Église comme peu orthodoxe. Il suffit de citer les suivants : « Les individus ne peuvent se soustraire à la domination des causes secondes, et, animés par le même souffle, par la même vie, ils sont des particules de la même matière, la matière universelle. La force étant l'acte par excellence, elle gouverne la masse, lui imprime tous ses mouvements et, par conséquent, exerce l'influence déterminante dans la génération de tout composé f). »

Ce sont là des sentences qui seront accueillies avec faveur par la plupart des théologiens de la secte réaliste, quand on aura pris soin de leur en dissimuler l'origine : elles ne les révolteront que dans les cahiers des téméraires, comme Amaury de Bène et autres semblables (*).

« Henri de Gand est souvent obscur ; il semble même avoir cherché à l'être, craignant, sans doute, d'offenser par quelque proposition malséante son ancien condisciple, le docteur angélique (saint Thomas); mais sa doctrine, dégagée de toutes les équivoques, de tous les artifices du langage, est une glose platonicienne des aphorismes d'Aristote. De son temps, beaucoup s'y trompèrent; mais quand Duns Scot vint, de 1304 à 1508, reprendre, commenter l'une après l'autre les thèses du docteur solennel et lui emprunter ses principaux arguments

(n F. Lajard, l. c, p. 179.

(2) Id., p. 178.

(3) Hauréau, De la philosophie scolastique, Paris, 1851, t. I, p. 364 et 365. (') Id., ibid., p. 365.

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contre le péripatétisme ontologique de saint Thomas, alors tous les yeux s'ouvrirent et l'école dominicaine reconnut avec effroi qu'elle avait élevé, nourri dans son sein un de ses plus dangereux adversaires. C'est au titre de platonicien qu'Henri de Gand obtint, au xv* siècle, les hommages enthousiastes de Pic de la Mirandole et qu'il fut ensuite adopté jusqu'au XVII® siècle, dans quelques écoles, comme le plus beau génie de la scolastique, comme le meilleur, le plus sûr et le plus éclairé de tous les maîtres f). »

Henri de Gand fut honoré d'un suffrage qui vaut à lui seul tous les autres, celui de Bossuet. « Quelle idée, dit Huet, ne prend-on pas du philosophe flamand, lorsqu'on entend l'aigle de l'éloquence chrétienne, le dernier des Pères, portant la parole devant des théologiens du siècle de Louis XIV, placer le nom du docteur solennel à côté des plus grands noms de l'Église gallicane f)? »

Et cependant, à cette époque où la raison s'essayait déjà à secouer le joug de la foi, où les plus illustres esprits se produisaient à côté de saint Thomas d'Aquin, où des réformateurs audacieux s'élevaient du sein même de l'Église, où des discussions à outrance passionnaient les écoles, Siger de Brabant, le maître du Dante, qui le retrouve plus lard au Paradis, avait été obligé de se défendre contre des accusations d'hérésie f).

« Alighieri, dit M.Victor Le Clerc, au milieu de la lumière éclatante de son Paradis, entend une voix qui lui apprend de quelles âmes illustres il est environné : « A ma droite, « c'est mon frère et mon maître, Albert de Cologne; et moi, « je suis Thomas d'Aquin. Si tu veux savoir qui sont les « autres, que tes yeux suivent mes paroles à travers la céleste

(') Hauréau, Delà philosojiJde scolastique, t. II, p. 276 et 277.

(*) Huet, art. Henri de Gand, dans les Belges illustres, t. III, p. 83.

(3) M. Le Clei'c a confondu en un seul personnage Siger de Brabant et Siger de Courtrai. Cette erreur a été rectifiée par M. Potvin, dont les conclusions ont été généralement admises. Voy. Bulletins de l'Académie, 2*^ série, t. XLV, 3. (Note des éditeurs.)

LES THOMISTES : SICER DE IJKARANT.

« guirlande. Ce sourire de flamme est celui de Gralien, qui « a rendu de tels services à l'un et à l'autre droit, que la vie « bienheureuse l'en a récompensé. Après lui, brille dans nos « rangs ce Pierre qui oflVit, comme le denier de la veuve, « son trésor à la sainte Église. Vois ensuite resplendir l'ar- « dent génie d'Isidore de Bède, de Richard, que ses extases « élevèrent au-dessus de l'homme. Celui sur lequel ton regard « m'interroge est un esprit qui, dans ses graves méditations, « eût voulu devancer la mort trop lente; c'est l'éternelle « lumière de Siger, qui, professant dans la rue de Fouarre, « mit en syllogismes d'importantes (') vérités (^. »

Ainsi, Siger de Brabant a mérité que son nom fût placé à côté de ceux de Bède le Vénérable, de Pierre Lombard, de Richard de Saint -Victor, et consacré par l'autorité presque divine d'un tel panégyriste. « Les vers où Dante honore Siger d'un si pompeux éloge par l'organe de saint Thomas pourraient être un motif de croire qu'il fut toute sa vie et qu'il avait été de bonne heure un des plus chers disciples du célèbre dominicain. Celui-ci, en effet, que nos contrées environnaient surtout d'une admiration respectueuse, que la comtesse de Flandre avait consulté sur la conduite à tenir à l'égard des juifs de ses États, et qui se trouvait àValenciennes en 1259 pour le chapitre général de son ordre, put connaître et encourager quelques jeunes théologiens de notre pays, appelés ensuite, sous son patronage, à se présenter aux grandes épreuves des écoles parisiennes. Mais les faits les plus anciens auxquels on puisse rattacher le nom de Siger de Brabant forcent de supposer, au contraire, qu'il ne devint thomiste qu'après avoir été l'adversaire de saint Thomas. Maître en théologie de la maison de Sorbonne, il avait été

(') On plutôt suspectes : invidiosi.

Essa ê la luce eterna di Sigieri,

Che, leggendo nel vico degli Strami,

Sillogizzô invidiosi veri.

[Bimna Commedia, Paradiso, canto X, v. 136.) (*) Victor Le Clerc, Histoire littéraire de la France, t. XXI.

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LES PREMIÈRES HÉRÉSIES ET LA SCOLASTIQUE

même un des premiers coopérateurs de Robert de Sorbon, qui fonda son collège pour les étudiants pauvres vers 1250 et vécut jusqu'en 1274. Or, cette société se déclara, dès son origine, l'antagoniste des ordres mendiants, dont Thomas était le glorieux appui.

« Lorsqu'il y eut comme un soulèvement de l'Église de France contre les deux ordres, celui de Saint-Dominique et celui de Saint-François, envoyés par Rome pour travailler en commun avec les clercs séculiers à la direction des âmes ; lorsque les métropolitains de Rouen, de Sens, de Rlieims, de Bourges et presque tous les évêques, interprètes alors fidèles de l'esprit public, demandèrent au pape, dans leurs conciles provinciaux ou diocésains, de les délivrer de ces étrangers qui envahissaient de toutes parts la prédication, l'enseignement, la confession; lorsque, malgré saint Louis, qui protégea un instant cette milice ultramontaine, la faculté de théologie de Paris, la Sorbonne se mit à la tête de la résistance et produisit une foule d'ouvrages énergiquement hardis, où ne furent épargnés ni Thomas, ni Bonaventure, ni les plus puissants défenseurs des nouvelles congrégations; lorsque le peuple même répéta par la ville les chants satiriques de Ruetbœuf , sur le long discord :

Entre la gent Saint Dominique Et cils qui lisent de logique,

maître Siger de Brabant paraît s'être distingué dans la lutte contre les frères, contre celui-là même qui devait un jour, selon le poète italien, lui décerner l'éternelle couronne (').

« Avant de devenir thomiste f), il est à croire que Siger s'était déjà fait remarquer dans les débats publics de la faculté de théologie, et qu'il avait mérité, par les grades qu'il y obtint, la dignité de chanoine de Saint-Martin de Liège. Il faut

(') Victor Le Clerc, Histoire littéraire delà France, t. XXI, p. 97-101.

(2j u De telles conversions furent alors très fréquentes : le respect du Saint-Siège, les égards pour les préférences de l'autorité temporelle, la crainte de perdre de riches prébendes, purent agir sur les esprits. » (Leclerc, p. 112.)

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