‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 4)Chapitre 14 sur 72 · LE ROMAN DU UENAUD · texte numérisé non relu

LE ROMAN DU UENAUD

Mais écoutons quelques traits du poète :

« De môme que le loup traite l'agneau, de même les fripons récompensent ceux qui les servent et leur font du bien. Alors qu'on laisse monter ces gens au premier rang, la justice et l'honneur sont réduits à rien...

« On oublie les anciens services. D'avides fripons sont élevés en grade et la sagesse est repoussée. Aussi les grands commettent-ils de jour en jour plus d'erreurs, car lorsqu'un manant s'élève et devient plus puissant que ses voisins, il ne sait plus lui-même ce qu'il fait. Il oublie son origine, ne s'apitoie sur le malheur de personne et n'écoute nulle prière, à moins qu'elle ne soit accompagnée d'un présent. Tout ce qu'on entend dire, c'est : Donnez, donnez! Ah! combien d'ignorants personnages sont aujourd'hui à la cour auprès du maître, l'environnant de demandes et de flatteries ; mais s'il s'agissait d'une oreille pour lui sauver la vie, ils le laisseraient plutôt mourir que de la donner...

« Les trompeurs, lorsqu'ils sont puissants, ont le droit d'accuser les autres; ils font leur volonté et sont redoutés. Ils volent par ci, ils dévorent par là. Ils se montrent les os de leur proie encore dans la gueule, et personne n'ose trouver à y redire. On vante tout ce qu'ils font. Chacun leur tient un langage flatteur, les uns pour n'avoir rien à soufi'rir de leur part, les autres pour partager le gâteau avec eux, dans l'occasion...

« Combien d'individus ne trouve-t-on pas qui sont pires que le chien de mon apologue, et qui, au milieu des cours et dans le sein des villes, vendent la liberté et les droits du peuple, les abandonnant au premier venu, parce qu'ils espèrent trouver leur avantage dans une pareille conduite...

« Soit dans l'état ecclésiastique, soit dans le monde, on adopte les principes du renard ; tous suivent la même voie et le prennent pour exemple. Il a laissé une nombreuse postérité qui monte constamment en honneur et en puissance...

L\ SATIRE ET LES PREMIÈRES HÉRÉSIES

« Celui qui n'a pas l'adresse du renard ne vaut rien dans le monde actuel et n'obtient ni crédit ni place, mais s'il peut employer les mêmes moyens, il monte et chacun s'empresse de le pousser. On voit plus de renardeaux de nos jours qu'on n'en vit jamais, bien qu'ils n'aient pas la barbe rousse. La justice est mise de côté ; la bonne foi et la vérité sont repoussées, et nous ne voyons, dans les places, qu'avarice, méchanceté, haine et envie. Enfin, ils ont tout pouvoir. Eux et leur reine, dame Orgueil, gouvernent le monde. A la cour du pape comme à celle de l'empereur, chacun cherche à s'emparer de ce qui appartient à son voisin, et à se mettre en faveur à l'aide de la force, de la bassesse ou de la lâcheté. On ne connaît que l'argent : ce métal est plus aimé que Dieu, et l'on n'est guidé que par la puissance du numéraire. Qui apporte de l'argent est bien reçu et ses désirs sont exaucés les premiers...

« L'impudence, la méchanceté et la luxure ne sont plus aujourd'hui qu'un jeu parmi le clergé. Le pape, aussi bien que l'empereur romain, est entré dans l'ordre de Renardie (^). »

Dans un poème latin antérieur, les attaques contre le clergé sont bien plus violentes. Le loup {Isengr'm) y apparaît toujours en qualité d'abbé stupide, ignorant et glouton. Notre étonnement augmente si on réfléchit que l'auteur était moine et qu'il harcèle de la manière la plus impitoyable le clergé, les ordres religieux, les synodes, la vie des couvents, Rome et sa suprématie spirituelle et sa soif inextinguible de l'or. Saint Bernard lui-même n'est pas ménagé. Et cependant l'auteur n'était rien moins qu'un homme irréligieux : il fait l'éloge des prélats vertueux de son temps, dont il cite les noms et dont il est l'ami et le confident. Il comble des mêmes éloges l'ordre des bénédictins, auquel il semble avoir appartenu.

Dans le Couronnement du Renard et dans le Renard li nouvel,

(') WiLLEMS, Reinaert de Vos, traduction de M. Delepierre, p. 287-332.

AUTRES POfeiKS SATIRIQUES.

de Jacques Giélce, de Lille, la satire s'accentue et va jusqu'à faire parodier l'exconimunicalion par l'arcliiprètre, qui est l'àne, hue aussitôt après par le Renard.

Le poème se termine par l'apothéose universelle de la Renardie.

« Cependant la renommée du Renard s'est au loin répandue sur la terre, tellement que tout le monde veut l'avoir avec soi, les gens d'Église surtout. Les Jacobins l'ont demandé et ils veulent le placera la tète de leur ordre; le Renard refuse cette position et leur donne son fils aîné Reynardel, qui devient ainsi général des Jacobins. Aux Cordeliers, qui l'ont requis à leur tour, il donne son second fds, Roussel, qui devient ainsi général des Cordeliers. »

Les deux ordres étaient ennemis : Renard va les rapprocher.

« La querelle s'était envenimée au point qu'elle dut être portée devant le pape et les cardinaux. Mais le saint-père et son conseil ne pouvant parvenir à accorder les deux parties, on propose que le Renard soit coupé en deux et que l'ordre des Hospitaliers et celui des Templiers en aient chacun la moitié. Ceci, comme on pense bien, n'est pas entièrement du goût du Renard, qui offre une transaction. Il mettra une robe mi-partie qui, d'un côté, sera des Hospitaliers et, de l'autre, des Templiers; il aura la moitié de la barbe rasée, de sorte que, d'un côté, il ressemblera à un Templier, tandis que, de l'autre, il aura l'apparence d'un Hospitalier complet; et, ainsi tenant de l'un et de l'autre, il sera à la fois général des deux ordres. Cette transaction est adoptée. Alors la Fortune le couronne et le place au haut de sa roue, d'où il brave impunément la justice et les lois. Depuis ce moment, tous les vices régnent sur la terre ; le monde est devenu l'empire de Renardie (^).

Cette satire fut comme le prélude de toutes les violentes

(') Van Hasselt, Essai sur l'histoire de la poJsia française en Belgique, p. 51-52. — PoTViN, c, ten. XVII.

LA SATIRE ET LES PREMIÈRES HÉRÉSIES

attaques dirigées par les écrivains du xiii^ et du xiv" siècle contre les papclarts. L'un écrivait :

Papelart et Béguin Ont le siècle honni ;

l'autre accusait les clercs d'avoir pris pour épouses trois pucelles : Charité, Justice et Vertu ; puis de les avoir déflorées, répudiées et remplacées par trois autres, dont

La première a nom Trahison, Et la seconde Hypocrisie, Et la tierce a nom Simonie.

« C'est là un des traits du caractère du xii* siècle, qui fut une époque de rénovation au moyen âge. La liberté, qui bien souvent y dégénérait en une inconcevable licence et en un cynisme efli'éné, se continue dans le xiii* siècle, oii non seulement elle se propage dans les chants des poètes, mais aussi se drape dans le manteau de vingt sectes d'hérétiques, des Stadings, des flagellants, des fratricelles, des apostoliques; ' où le Roman de la Rose prêche la communauté des femmes avec une impudeur inouïe (^). »

La même hardiesse est partout, dans les satires, dans les fabliaux, même au théâtre qui s'établit dans le temple f).

Une opposition autrement redoutable pour l'Église devait être celle des Vaudois. Au xii* siècle, beaucoup d'entre eux, persécutés par l'archevêque de Lyon, étaient arrivés en Flandre. En 1160, Pierre Valdo ou plutôt Valdes ou Valdez f), marchand de Lyon, s'était associé avec deux prêtres pour la traduction de l'Évangile et des autres livres de l'Écriture sainte en langue vulgaire. Des laïques se réunirent autour de lui pour s'édifier réciproquement sur ces livres et se communiquer leurs impressions. Valdo n'avançait encore aucun dogme con-

(*) Van Hasselt, l. c, p. 52 et 53.

Altmeyer citait ici de longues pages sur les fabliaux, empruntées à Nos premiers sircles littéraires, par M. Ch. Potvix. (Note des éditeurs.)

(3) Voir Herzog, Die romanischen Waldenser, Halle, 1853, p. 112-117.

l'opposition religieuse : les VAIDOIS aux PAYS-BAS. 53

traire au catholicisme. Ce qu'il y avait de nouveau chez lui, c'était qu'un laïque cherchât à se familiariser avec la Bible età en répandre la connaissance dans les masses. Aussi, le clergé catholique s'alarma-l-il de cette propagande en voyant les Vaudois s'appuyer, dans leurs prédications, sur les textes formels des saintes lettres. Ce fut ce principe biblique qui les poussa plus tard jusque dans le protestantisme du XVI* siècle. Cependant, ils s'attachaient particulièrement à l'étude du Nouveau Testament, qu'ils traduisirent tout entier et s'efforcèrent de mettre en harmonie avec l'Ancien. Leurs interprétations étaient à la fois littérales et allégoriques, comme celles de l'Église

En H84, le pape Lucius IIÏ, pour les punir de leur persistance dans leurs convictions, lança contre eux les foudres du Vatican, et cette rigueur fut renouvelée en 1215 par Innocent III et par le quatrième concile de Latran. Les Vaudois n'en continuèrent pas moins de prêcher ; mais tout en montrant à cet égard de la désobéissance envers l'Église, ils ne reniaient aucun de ses dogmes fondamentaux et étaient loin de rompre toute mesure avec elle. Ce que l'Église leur reprochait, c'était de prêcher qu'il n'y avait point de milieu entre le Ciel et l'Enfer ; que le serment était un péché mortel ; qu'il fallait se confesser à Dieu et non pas aux prêtres, qui cependant avaient le pouvoir de donner l'absolution et étaient obligés d'aider les fidèles de leurs conseils et de faire pénitence f).

Les Vaudois continuaient d'occuper une place dans le catholicisme, bien qu'à certains égards ils en eussent franchi les limites. La différence qui existait entre eux et les catholiques n'était pas l'hérésie; ils étaient séparés les uns des autres comme bons et mauvais catholiques. Aussi, jusqu'à l'époque de la réforme protestante, les rapports des Vaudois avec l'Église romaine ne se rompirent jamais complètement,

(') Herzog, /. c, p. 117-131.

(*) Herzog, l. c, p. 147-173, 210, 347 et 348. — Bossuet, Histoire des variations, œuvres complètes, Paris, 1840, t. IV, p. 185.

LA SATi:tE ET LES PIIEMIÈUES IIÉUÉSIES.

parce que leurs convictions religieuses avaient le catholicisme pour fondement. Leur position tenait le milieu entre l'union et l'indépendance. Et d'abord, ils ne reconnaissaient pas de pontife suprême placé au-dessus des autres prêtres. Le Christ seul était pour eux ce pontife. Ils n'admettaient qu'une hiérarchie d'évêques, d'anciens (prêtres) et de diacres. Leurs prêtres étaient des missionnaires ou vivaient en conmmn, d'une sorte de vie claustrale. Il y avait aussi des femmes qui suivaient cette règle (^).

Après leur proscription par le pape Lucius III et par le concile de Latran, mais sui tout après leur dispersion dans divers pays de l'Europe, les Vaudois adoptèrent les mœurs et les idées de diverses sectes, et à leurs anciens dissentiments avec le catholicisme ils en ajoutèrent d'autres f). Ainsi ils attendaient le Paradet, annoncé par le Christ, et avec lui une société nouvelle, une nouvelle Église, où toute violence, toute distinction, toute inégalité seraient inconnues; où les tribunaux et les lois seraient inutiles; où les hommes ne connaîtraient d'autre mobile de leurs actions que l'amour de Dieu et du prochain f).

En Belgique, les Vaudois paraissent s'être unis aux Cathares et aux sectateurs de ïanchelin. En 1182, ils furent cruellement persécutés par le comte Philippe d'Alsace, sur la dénonciation de l'archevêque de Rheims. On tua beaucoup de monde pour avoir lejeté les sacrements de l'Église, le culte des images et le Purgatoire. On renouvela ces persécutions sanglantes en 1459 (^), liCl et 1491 dans Arras, où

(') Hkrzog. /. c, p. 205-209,

(■^) Voy. le ?av!iiit oiivi'age allemand de M. Diorkhoff sur les Vaudois. — Conf. GiESELER, t. Il, 2, p. 570 et suiv. — Voy. aii.ssi rarticlo Valdo dans la Biographie universelle de Michaud.

( ') Franxk, Rcjorrnatr.urs el pt'.bhcisle.t de l'Europe, p. 1G2.

(*j « En ceste année (1459;, on la ville d'Arras, advint un terrible cas et pitoyable que l'on nommoit vaudoisie, ne seay pourquoi ; mais l'on disoit que ce estoient aucunes gens, hommes et femmes, que de nuict se transportoient, par vertu du diable, des places où ils e.-itoient, et .soubdainement se trouvoient en aucuns lieux, arrière des gens ès bois ou ès désers là où ils se trouvoient en très grand nombre,

LKS V.VI DOIS.

un grand nombre de nobles avaient embrassé les nouvelles idées hérétiques. Les persécuteurs, conlondiuit la vaudcrie avec la sorcellerie, représentaient les sectaires comme vivant dans l'intimité du diable, (pii présidait leurs réunions tantôt sous la forme d'un singe, tantôt sous celle d'un chien, pratiquant la conmuniaulé des femmes, égorgeant de jeunes enfants pour faire de leur graisse des onguents destinés à détruire la santé des honmies et la fécondité de la terre. Ils les accusaient de ravir la lumière au soleil, de provoquer la foudre et les éclairs et de chevaucher dans les airs. Un de leurs adversaires les plus acharnés fut Alain de Lille. Leurs idées, propagées par des traductions flamandes de l'Écriture sainte, passèrent de la Flandre en Hollande, oiî elles enfantèrent plus tard l'anabaplisme (').

Pendant ce temps, la persécution contre les Vaudois ne

hommes et femmes, et trouvoient illec un diable en forme d'homme duquel ils ne véoient jamais le visage, et ce diable leur lisoit ou disoit ses commandemens et ordonnances, et comment, et par quelle manière ils le dévoient aorer et servir, puis faisoit par chacun d'eux baiser par derrièi'e, et puis il bailloit à chacun un paon d'argent, et finalement leur administroit vins et viande, en grand largesse, dont ils se repaissoient ; et puis tout à coup chacun prenoit sa chacune, et, en ce point s'estaindoit la lumière, et cognoissoient l'un l'autre charnellement ; et ce fait, tout soubdainement se retrouvoit chacun en sa place, dont ils estoient partis premièrement.

" Pour ceste folie furent prins et emprisonnez plusieurs notables gens de ladite ville d'Arras et autres moindres gens, femmes folieuses et autres et furent tellement gehénez et si terriblement tormentez, que les uns confessèrent le cas leur estre tout ainsi advenu, comme dit est. Et outres plus, confessèrent avoir veu et cogneu en leur assemblée plusieurs gens notables, prélats, seigneurs et autres gouverneurs des bailliages et de villes, voire tels selon commune l'enommée que les examinateurs et les juges leur nommoient et mettoient en bouche, si que, par force de peines et de tourmens, il les accusoient et disoient que voirement ils les y avoient veuz. Et les aucuns ainsi nommez estoient tantost après prins, et emprisonnez et mis à torture tant et si ti'ès longuement et par tant de fois que confesser le leur convenoit, et furent ceux-cy, qui estoient des moindres gens, exécutez et bruslez inhumainement. Aucuns autres, les riches et plus puissans, se racheptèrent par force d'argent pour éviter les peines et les hontes que l'on leur faisoit. n (^Chroniques de Monstrelet, ad ami. i4o9, f. 83 verso et 84 recto.)

(') DiERcxsENS, p. 273. — Ypey et Dermoi t, Aanteekenmgen op de geschiedenis der Nederlandsche hervormde Kerk. Bréda, 1819, t, I, p. 48, 360 et 361. — Blaupot TEN Cate, Geschiedhundig onderzoek naar den Waldenschen oorsprong der Nederlandsche doopsgezinden. AmsterdaiB, 1847, p, 48-52.

LA SATIRE ET LES PREMIÈRES HÉRÉSIES

s'endormait pas : Robert le Bulgare, moine, ainsi appelé d'un des noms donnés aux Yaudois, dont il avait abjuré la croyance, se fit nommer inquisiteur par Grégoire IX et poursuivit avec rigueur ses anciens coreligionnaires. Il en fit brûler et enterrer vifs plus de cinquante, en trois mois; il raffina leurs supplices. On vit en Flandre des klompdraegers ou kloeffers (^) livrés aux piqûres des abeilles après avoir eu la moitié du corps écorché. Leur foi ne se démentait pas \^ns ces tourments f).

n 1459, on brûla à Lille un schisinatique portugais nommé Alphonse. Il marchait demi-nu, portait la barbe longue et les cheveux négligés. « Vivant dans la pauvreté et dans la mortification, il était presque toujours occupé à prier Dieu. Il prétendait que depuis saint Grégoire le Grand, il n'y avait plus, dans l'Église, ni pape, ni évêques, ni prêtres légitimement ordonnés, et que le corps de Jésus-Christ n'était point véritablement dans l'eucharistie f). » Alphonse avait fait une propagande telle, que le magistrat de Lille appela, pour le combattre, un célèbre théologien de ce temps, nommé Jean le Fel, qui- prêcha aussi contre les Turlupins,sur lesquels, toutefois, la vue du bûcher fut plus puissante que les sermons de ce docteur (^). Cette même année, au commencement de novembre, on brûla à Langres, comme Yaudois, un ermite nommé Robinet de Vaux, natif d'Hébuterne dans l'Artois. « Ce malheureux laissa échapper, au milieu des tortures, les noms de Déniselle et du vieux maître Jean Lavite, peintre et poète, connu sous le sobriquet d'Abbé de peu de sens. L'inquisiteur fait arrêter Déniselle, femme de folle vie, qui demeurait à Douai. Cette femme, après avoir supporté courageusement la question, qu'on lui avait appliquée plusieurs fois,

('j C'était sous ce nom que les Vaudois étaient connus en Belgique : il signifiait porteurs de sabots.

(2; Mertens et ToRFS, p. 408.

(•■') De Rosny, Histoire de l'abbaye de Loos. Lille, 1838, p. 76 et 77. (') h)., ibid.

l'LKSIXUTION DES VAUDOIS EN llELCiiyi E.

finit par succomber et confesse tout ce qu'on veut : elle s'accuse de vauderie et reconnaît l'Abbé de peu de sens pour son complice. Celui-ci, cependant, avait dérouté les limiers de saint Dominique et commençait à respirer dans la retraite qu'il avait choisie à Abbeville; mais l'inquisiteur fait tant qu'il le découvre. Il se rendit aussitôt dans cette ville, arrêta Lavite et le ramena dans la cité d'Arras le 25 février 15C0. Là, les bourreaux l'attendaient avec la question du chapelet ; le poète le savait : craignant d'être trahi par ses forces et de compromettre ses amis par des aveux arrachés à la douleur, il voulut se couper la langue avec un canif et se fit une blessure qui l'empêcha de parler pendant longtemps. Mais l'inquisition ne se laisse point arrêter : ce sera par écrit qu'il fera ses aveux et qu'il nommera ses complices ; en effet, ce pauvre vieillard (^) confessa qu'il avait été en vauderie et qu'il y avait vu beaucoup de gens. Cette confession eut lieu devant les vicaires de l'évêque d'Arras, absent, c'est-à-dire devant Pierre Duhamel, archidiacre d'Ostrevant; Jean Thiébault, officiai; Jean Pochoii et Mathieu Duhamel, secrétaire de l'évêché, Jacques Dubois, docteur en théologie, doyen en l'église de Notre-Dame; tous les cinq chanoines d'Arras. Plusieurs personnes furent aussitôt arrêtées; mais les vicaires généraux se décident à les renvoyer tous sans nulle punition. Dubois s'oppose à cette résolution ; range à son parti le frère mineur, Jean Faulconnier, évêque de Baruth, suffragant de l'évêque d'Arras, et va trouver à Péronne le comte d'Étampes, capitaine général des marches de Picardie pour le duc de Bourgogne. Le comte vint à Arras, rappela aux vicaires les ordres que Philippe le Bon leur avait donnés, leur commanda de faire leur devoir ou qu'autrement il s'en prendrait à euxmêmes. Les vicaires généraux cherchèrent à se soustraire à cet ordre rigoureux. Toutes les confessions des prisonniers accusés de vauderie furent envoyées par eux à deux ecclésias-

(') Il pouvait avoir de 60 â 70 ans.

LA SATIUE ET LES PREMIÈRES HÉRÉSIES

tiques renommés par leur pieté et leur savoir. La réponse de ces ccclésiasliqucs fut que les Vaudois repentants ne méritaient pas la mort. L'évèque d'Amiens les jugeait plus sainement encore : il pensait que les malheureux, à qui des bourreaux dictaient les aveux, n'avaient pas fait et ne pouvaient pas même laiie ce dont ils s'accusaient.

« Jean Taincture , docteur en théologie, qui demeurait à Tournai, écrivit, de concert avec d'autres notables clercs, un beau traité sur la vaudcrie, dont la publication eut pour effet de faire relâcher les prisonniers qu'on détenait à Tournai sous ce prétexte. Mais le fanatisme du doyen d'Arras s'en ébranla peu. Le procès des prisonniers vaudois s'instruisit de nouveau devant un tribunal où vinrent siéger tous les clercs de la ville et cité d'Arras et quelques laïques, tels que Gilles Flameng et Mathieu Paille, avocats de Beauquesne. Le lendemain (9 mai), l'Ablié de peu de sens, Dcnisclle, quatre autres femmes du peuple et le cadavre de Jean Lefebvre, sergent des échevins, qui s'était étranglé la nuit dans sa prison, tous les cinq coiffés d'une mître où était la figure du diable adoré par un Vaudois, furent amenés sur un échafaud dressé dans la cour de lu maison épiscopale; l'inquisiteur les prêcha devant une foule immense, accourue de douze lieues à la ronde. Jean Lavite, ainsi que ces femmes infortunées, répondit affirmativement à chacune des charges sur lesquelles on l'interrogeait, et, après celte confession, la sentence fut prononcée par laquelle on les rendait à la justice laïque comme pourris, indignes de se trouver avec les membres de la sainte Église, et déclarait tous leurs biens confisqués. Déniselle fut remise au magistrat de Douai, celui d'Arras eut les quatre autres femmes et le cadavre ; l'Abbé de peu de sens fut rendu au prévôt et aux échevins de la cité. Tous moururent avec courage, protestant de leur innocence jusque sur le bûcher et vouant à l'exécration publique Gilles Flameng, dont les fallacieuses promesses leur avaient extorqué l'aveu d'un crime imaginaire.

l'EusftciTK» nr.s vm dois.

Le fanatisme trouva l)iontôt un puissant auxiliaire dans la cupidité des courtisans (pii étaient pai'venus à (aire appli([uer à ceux d'Ari as la conliscation de leurs biens pour le cas particulier de vaiiderie, nialij;ré les privilèges dont ils jouissaient. On iunuola des victimes d'un rang plus élevé et surtout celles (pii se reconnuandaient par leui- grande loi tuue. Dès lors, la résistance ne se Ibrnuila plus seulement en vaines protestations d'innocence. On avait beau ajoutei aux prétendus crimes des Vaudois en leur attribuant toutes les calamités publiques, comme on venait de le faire; ces horribles supplices avaient (ini par éveiller dans la population une vive sympathie pour les victimes. La persécution apportait, d'ailleurs, une gêne immense au commerce d'Arras, parce que les aubergistes refusaient le logement aux marchands de cette ville, et que leur crédit était anéanti par les craintes que chacun avait de les voir arrêter comme Vaudois et prononcer contre eux la confiscation de tous leurs biens. Le parlement de Paris, le roi de Fiance, le pape môme s'interposèrent entre les bourreaux et les victimes. Au mois de juin 1461, le parlement déchargea de toute condamnation Colard de Beaufort, riche et vieux (') chevalier, convaincu de vauderie par l'inquisition d'Arras f) ; il est mis en liberté avec quelques-uns de ses

(') Il .avait 72 ans.

(-) • Et dit ledit inquisiteur que ledit soigneur de BeaufFort avoit consenti au \oulloir de méchantes femmes et que, par leur eubort, il avoit pris un bastonchier et oingt ledit bastonchier et ses mains d'ung oigneraent qu'on lui avoit baillié, et puis mis ledit baston entre ses jambes, fust porté par l'ennemy d'enfer à une lieue près d'Arras en la vaulderie, et illecq présens tous ceux qui y estoient, feit hommaige au diable d'enfer, lequel y estoit et présidoit en forme de singe et baisa au diable la patte; et combien que le diable lui requist son âme, il ne lui donna que quatre de ses cheveux de sonchief; ce fait, en icelle place cognut une femme carnellement, et ne fust point ladite femme nommée; et dit encoires ledit inquisiteur que ledit seigneur deBeaulfort avoit esté par doux autres fois encoires en ladite vaulderie ety estoit allé à pied, en plein jour, après dîner, et y estoit le diable en forme de quien, et là le preschoit le diable et disoit qxi'il n'y avoit monde que cestuy où nous sommes, et n'avoient point d'âme aultre que les bestes, et quant ils mouroient, tout mouroit. » (J. Du Clercq, Mémoires, etc. Bruxelles, 1823, t. III, p. G3 et 64.)

LA S.VTIKE ET LES PHEMIÈUES HÉRÉSIES.

compagnons trinforlime,et le trop confiant vieillard continue d'habiter les lieux qui obéissent à ses juges implacables; bientôt traduit de nouveau, sous le prétexte le plus frivole, devant le tribunal sanguinaire, ses cendres dispersées au vent attestent la puissance et l'orgueil de ces hommes barbares. Cependant, l'évêque d'Arras, Jean Geoffroy, en faisant son entrée dans la ville épiscopale vers la Toussaint de 1461, comme légat du pape , désavoue la conduite de ses vicaires et dépose son secrétaire. Faulconnier est arrêté et conduit en prison dans la ville de Bourgogne, où il avait reçu le jour; Paille va s'établir à Paris, et Flamcng, qui n'était pas aimé dans Arras, se retira à Douai. Dubois, attaqué d'aliénation mentale, comme il se rendait à Corbie, fut ramené à Paris, où il mourut après une longue et douloureuse maladie. Et, toutefois, ce ne fut qu'en 1491 que les héritiers de Beau fort et de Jean Touquet, riche bourgeois et échevin f), obtinrent un arrêt du parlement qui réhabilitait tous les Vaudois condamnés par la cour spirituelle, ordonnait la restitution des biens confisqués et imposait de fortes amendes aux juges des victimes. En outre, on porta à la connaissance du public que, le 18 juillet, il serait prononcé, dans la cour du palais épiscopal, par un docteur en théologie'de l'université de Paris, qui exposerait en partie l'arrêt du parlement...

Le prédicateur Geoffroy Broussart prit, pour texte du sermon qu'il prononça devant un concours inmiense de peuple, ces paroles de David : Eriidimini, qiiijuclicatis terram. Chacun festoya de grand cœur ce jour tant souhaité; il y eut bannières, étendards, jeux et ébattements sur le petit marché d'Arras. Mais les bourgeois n'avaient pas attendu l'arrêt du parlement pour llétrir les persécuteurs : au milieu de leur toule-puissance, lorsque les bûchers fumaient, des rôles (le papier furent répandus dans la ville. Un poète y exha-

(') Il avait été brûlé avec de Beaufort.

1»U0TESTAT10NS ImN FAVEI R DKS VAL'DOIS.

lait une noble indignation, en des vers dont voici des extraits :

Les traîtres remplis de grande envie, De convoitise et de venin couvers, Ont fait régner ne scay quelle vauldrie, Pour Guider prendre, à tort et à travers, Les biens d'aulcuns notables et expers, Avec leurs corps, leurs femmes et chevanche, Et mettre à mort des gens d'estat divers, llach ! noble Arras, tu as bien eu l'advanche !

L'inquisiteur à sa blanche barrette Son nez velu et sa trongne maugrine Des principaulx a esté à la feste, Pour pauvres gens tirer à la géhenne ; Mais il ne sçait qu'ung peu qu'on lui machat Tout son dcsir cstoit, et son pourchas, D'avoir biens meubles tenus en sa saisine Paisiblement, mais il ne les a pas.

Sacotin Maupetit, sergent du roi, fut soupçonné d'être l'auteur de cette ballade et d'autres libelles diffamatoires. Le duc de Bourgogne le fit arrêter; mais Sacotin s'enfuit, se rend prisonnier à Paris, y est acquitté et remis en liberté par le parlement.

Le crédit des juges ecclésiastiques, qui avait été assez puissant pour faire différer pendant ti ente ans la justice due k leurs nombreuses victimes, ne leur manqua pas encore, quand il s'agit de faire exécuter certaines clauses de l'arrêt relatives aux amendes (^).

En 1482, à Tournai, un prédicateur célèbre, nommé Jean- François Angeli, avait émis en chaire plusieurs propositions sur l'administration du sacrement de la pénitence, l'extension des privilèges des religieux et le mépris de la juridic-

(') Cet épisode est tiré, en grande partie, des Mémoires de J. Du Clercq, t. III, p. 10 et suiv. Je l'ai donné d'après ces Mémoires, mais surtout d'après M. Foitelle, qui l'a traité d'une manière complète dans les Archives historiques et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique, t. III, p. 413-418.

LA SATIRE 1/r I.KS PliEMifcUES HÉRÉSIES.

tion des curés. Ces propositions ayant été déférées au jugement de la faculté de philosopliie de Paris, celle-ci en censura quatorze (').

Beaucoup de Vaudois éniigrèrent de la Flandre dans l'Overyssel, en Frise f) et en Hollande. Encore de 1520 à 1550, il en partit de la Flandre et du Brabant pour l'Overyssel et la Twenthe, où ils apportèrent leur industrie des toiles et des draps. Ainsi la famille flamande de Warnaars fit connaître la fabrication linière à Almcloo. Ils devinrent dans ces parages les précurseurs des baptistcs [doopsgczindcn) du xvf siècle, qu'il ne faut pas confondre avec les anabaptistes [Iterdoopers, wederdoopers) de Munster et d'Amsterdam f).

Au xiii^ siècle, le midi de la France était un foyer d'où débordaient de nombreuses hérésies, professées surtout dans les villes d'Albi, de Béziers, de Carcassonne, d'Avignon, de Narbonne, de Tarascon, de Montauban, de Beaucaire et de Toulouse. Le pape Innocent III (1208) prêcha contre elles une guerre d'extermination à laquelle vinrent se joindre, en 1215, les horreurs de l'inquisition qui livra les malheureux Albigeois aux légats du pape chargés de conduire cette guerre. D'un autre côté, le quatrième concile de Latran imposa aux synodes épiscopaux le devoir de rechercher et de punir régulièrement une ou deux fois l'an les hérétiques, et, en 1229, le concile de Toulouse acheva l'organisation de cette inquisition épiscopale, dont l'origine remonte au \f siècle

En 1232 et en 1255, la cour de Rome fit un pas de plus : Grégoire IX nomma les dominicains : inquisiteurs pontificaux

(*) FoppEWS, Histoire ecclésiastique des Pays-Bas, mamiscrit, f. 2633.

(-j M. Teii Cate n'admet cette émigration que pour la Fiise orientale et la rejette absolument pour la Frise occidentale, où il ne reconnaît qu'une transmission intellectuelle des doctrines vaudoises.

(') Blaupot tkn Cate, Geschiedenis der doopsgezinden in Friesland, p. 4-12, 53-54 ; et Geschiedenis der doopsgezinden te Groningen, Omryssel en Oust-Friesland, p. 1-33.

(') GiESEi.ER, t. II, 2, p. 579-593, etc.

LA doctrim: dks alhu.eois or cathaues.

permanents, el ils eoninicncèrcnt aussitôt leur sanglant office. Connue l'Eglise ne pouvait pas verser le sang, les princes, les lois et les empereurs étaient tenus de prêter main-forte à ses terribles juges. La sainte Inquisition ou le saint Office, connue on l'appelait, perfectionné encore par les successeurs de Grégoire IX, devait dépendre immédiatement du souverain pontife, rechercher les hérétiques et leurs adhérents el prononcer sans appel sur leurs biens, leur honneur et leur vie. Jamais ce tribunal ne faisait comiaître le dénonciateur ni les témoins; l'instruction du procès était secrète et les inquisiteurs pouvaient eux-mêmes appliquer la torture (').

L'hérésie de Cathares ou Albigeois avait été introduite en Belgique vers 1025, par des missionnaires italiens f), dont le principal s'appelait Goiulolphe. Ces hérétiques n'admettaient que les livres du Nouveau Testament, rejetaient les sacrements du baptême et de l'eucharistie, avaient leurs ministres et croyaient pouvoir conférer le Saint-Esprit par l'imposition des mains, condamnaient le mariage, se prononçaient contre la vénération de la croix, contre le culte des saints, contre la nécessité des églises et des ordres sacerdotaux; enfin, plaçaient la perfection devant Dieu dans le renoncement au monde, dans la simplicité d'une vie consacrée au travail et dans l'exercice de la charité. Leur base étant le Nouveau Testament, ils prétendaient en conserver les doctrines et les rites; n'attiibuaient aucune importance aux sacrements institués par l'Eglise, mais avaient introduit la coutume de se

(') Bullnriumord. prœdiccU., t. I, p. 37. — Mansi, t. XXIII, p. 74 et 265. — De Ladkière, Ordonnances des Roys de France de la troisième race, t. I, p. 50. — PiCGNA, Comment, ad Eijmcricum, n° 124. — Bullar. 7nagn. Innocent. IV, 9 et 15 ; Urban. IV, n° 8. — Concil. Narhon. ann. can. 26 ; Concil. Vi7iens. ajin.

1311 (Clcmmtin. V, tit. III, c. 1.)— Martkne et Durand, Thes. anecdot., t. V, p. 1795. — GiESELER, t. II, 2, p. 593 et 594.

(*) Le premier noyau de cette secte s'est formé au x"^ siècle parmi les Slaves de la vallée du Danube. Des moines bulgares introduisirent en.suite ses doctrines dans les retraites ignorées des Balkans et dans les îles désertes de la côte orientale de l'Adriatique. (Hldry-Menos, Revue des Deux Mondes, 1868, t. LXXIV, p. 472 et 473.)

L\ SATIRE ET LES PREMIÈRES HÉRÉSIES

laver entre eux les pieds, à l'iniitatioii du Christ, qui les avait lavés à ses disciples pour leur donner une leçon d'humilité. Dans l'origine, les Cathares, surtout les Cathares orientaux, professaient un dualisme qui se composait d'un petit nombre de dogmes et de préceptes, lesquels étaient la distinction entre un bon et un .mauvais principe ; la condamnation de l'Ancien Testament comme œuvre du démon ; l'opinion que Jésus-Christ n'a qu'un corps apparent, le rejet du baptême d'eau, la communication du Saint-Esprit par l'imposition des mains, la condamnation du mariage et de la nourriture animale, le refus de croire h. la présence de Jésus-Christ dans la cène et de vénérer les images et les croix. Le dualisme, qui faisait la base de ce système, était absolu, c'est-à-dire qu'il admettait l'existence de deux dieux éternels indépendants l'un de l'autre. De bonne heure déjà se montra aussi une tendance à le mitiger par la doctrine d'un seul Dieu, créateur du démon lui-même, quoique étranger à la formation et au gouvernement du monde matériel. Les partisans de cette doctrine vénéraient, outre le Dieu suprême, deux de ses fils, dont l'un gouverne le monde céleste et l'autre le monde visible, ou bien ils ne rendaient un culte qu'au chef du monde supérieur, tout en ne méprisant pas le démon, de peur de s'exposer à sa vengeance, ou bien encore ils ne se souciaient que de ce dernier et lui adressaient leurs prières pour être heureux dans ce monde. Cette opinion grossière et barbare, qui rappelle le plus vivement les superstitions du paganisme, reléguait au second plan les préceptes moraux, tandis que, dans le catharisme occidental, les préceptes ascétiques et l'opposition aux usages et aux pratiques de l'Église catholique figuraient au premier plan (').

Toutefois, celle-ci est allée aussi loin que toutes les autres sectes sur ce terrain dualiste du bon et du mauvais principe,

(') C. ScHMiDT, Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois. Strasbourg, 1849, t. I, p. 55 et 8-10.

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