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LA RENAISSA^CE ET LA SCOLASTIQUE

des plus grands écrivains du xvi" siècle, le Bruxellois Marnix de Sainte-Aldegonde , nous a laissé un tableau aussi piquant que véridique des questions absurdes qu'elle proposait aux candidats ensciences etpourle doctorat, à l'université de Louvain. Erasme et Perizonius n'en parlent pas avec plus d'indulgence. Elle ne devait plus se relever de la condamnation qui, dès lors, s'attacha à son nom.

Il va sans dire que la réaction produite par la Renaissance devait rencontrer, d'une part, de nombreux contradicteurs, de l'autre, des défenseurs aussi énergiques qu'intrépides. Parmi ces derniers, figure un des plus grands hommes d'église du XV* siècle, iEiieas Sylvius Piccolomini, qui fut plus tard le pape Pie II et dont le témoignage ne saurait être suspect. Il est curieux de l'entendre répondre, aux objections des théologiens contre l'étude des classiques anciens, qu'il ne faut pas rendre les poètes responsables de la pluralité des dieux, que l'on ne doit en accuser que l'esprit de leur temps. « Qui, de nos jours, ajoute-t-il, serait assez insensé pour faire un sacrifice cà Hercule ou à Jupiter, par la raison qu'ils figurent dans des poèmes? Or, les écrivains anciens, en peignant les faiblesses de leurs dieux et les vices de la société païenne, que font-ils autre chose que de montrer les dieux et les hommes tels qu'ils sont? L'Écriture sainte ne renferme-t-elle pas ellemême des histoires aussi scandaleuses que la littérature profane? Le commencement du monde est souillé par un fratricide. Sodome et Gomorrhe périssent par les plus honteuses voluptés. Loth s'enivre et commet deux incestes. Joseph est vendu par ses frères ; Juda a des fils de sa bru ; Samson s'endort dans les bras d'une courtisane; Jephté sacrifie sa fille; Athalie verse le sang innocent; David, l'élu de Dieu, se souille par des trahisons, des adultères et des meurtres ; Ammon abuse de sa propre sœur et tue son frère ; Salomon devient idolâtre au milieu de ses femmes légitimes et illégitimes. Cependant, nous lisons ces histoires et nous en retirons de bons fruits, parce que nous y trouvons la

INTRODUCTION

mauvaise fin d'une mauvaise vie el la bonne fin d'une bonne vie. Il n'en est pas autrement des poètes et des prosateurs de l'antiquité païenne. Combien, d'ailleurs, ceux-ci ne nous ofîront-ils pas d'excellentes règles de conduite, de sublimes leçons de moi'ale,qui peuvent soutenir hardiment le parallèle avec les meilleures doctrines du christianisme (^)? »

La Renaissance a acquis, depuis, une signification plus élevée que celle qu'on lui attribuait anciennement ; elle n'est plus aujourd'hui une simple rénovation des études, la substitution des bonnes méthodes naturelles aux méthodes artificielles. Nous y voyons un mouvement universel qui servit la Réforme par ses pamphlets, par son érudition, par ses traductions des Écritures, mais qui ne s'allia jamais exclusivement au protestantisme : « Dans la lutte des deux religions, elle ne vit, dès les premiers jours, qu'un moyen de faire triompher un de ses principes, la liberté pour tous d'adorer Dieu selon leur raison et leur inspiration intime f). »

Sous ce rapport, on peut dire que les défiances qu'elle inspirait à l'Église étaient souvent fondées, au moins en Italie, car l'admiration et l'imitation de l'antiquité compromirent, dans ce pays, l'attachement qu'on y avait voué au catholicisme, et les études nouvelles provoquées par la Renaissance y furent autant d'excitations et de moyens propres à faire examiner de plus près les doctrines religieuses qui jusque-là avaient dominé le monde. Il est vrai que les humanistes italiens ne négligeaient rien pour éviter, au moins en apparence, tout contact avec la théologie ; un seul d'entre eux ne garda pas cette prudente réserve ; le Romain Laurent Valla (140G-1457) montra l'action immense que les études historiques pouvaient exercer sur les opinions religieuses. La donation de Rome, faite aux papes par l'empereur

(*) Lettre de Piccolomini à Stein, lettre III, dansHAGEN, Deutschlandsliterarische und religiôse Verhdltnisse im Reformations zeitalter, t. I, p. 86-89. (^) MoNTÉGUT, Revue des Deux Mondes, t. VII, p. 667 et 668 (1857).

L\ RENAISSANCE HOSTILE A l'ÉGLISE.

Constantin, était alors hautement affirmée et défendue par la cour pontificale. Valla s'éleva contre l'auteur du document apocryphe de cette donation avec toute l'âcreté de sa polémique, mais aussi avec beaucoup de logique et de sens. Il fut assez heureux pour se soustraire aux persécutions décrétées contre lui par le pape et les cardinaux f).

Le néo-platonisme, restauré à Florence (1440) par Gémiste Pléthon, de Constantinople, s'appropriait alors un syncrétisme qui, tout en se rattachant à l'Église, renfermait des thèses suspectes d'hérésie, et, soit à cause de son principe d'indépendance, soit à cause de sa vitalité interne, devait tôt ou tard encourir la disgrâce de Rome. On opposa à ce platonisme la doctrine d'Aristote, dont les défenseurs prirent une direction sceptique qu'ils communiquèrent aux humanistes de l'Italie et qui leur attira plus d'une fois la dangereuse accusation d'athéisme. Toutefois, ils parvenaient à s'y soustraire en se soumettant au jugement de l'Église. On ne pouvait attaquer impunément que la scolastique, bien qu'elle fût un des principaux soutiens du dogme ; parce que sa barbarie et son faux aristotélisme l'avaient rendue tout à fait ridicule f).

Comme l'a fait remarquer un grand historien moderne c'était alors pour la sainte Église un temps de richesse et de luxe, et, si l'on étudie la biographie des hommes qui ont joué, dans le catholicisme, un rôle politique ou littéraire, on est surpris du mélange de mœurs sybarites et de pensées audacieuses qu'on y rencontre. On croit vivre un instant au xviii" siècle : c'est le même enthousiasme pour les idées nou-

(') GiESELER, Lehrbuch der Kirchengeschichte, t. II, 4, p. 504.

(2) Jo. Franc. Pigi 0pp., 1. 1, f. 42, 76 et 82 ; t. II, f. 177 (Bâie, 1573).— Marsitius FiciNUS, In prœf. ad Plotinum. — Labbei Concil. coll., t. XIV, f. 187. — Guill. Batesii Yitœ selectorum aliquot virorum, p. 112. — Von der Hs.b.T)t:, Historialiteraria Rcformationis, 1. 1, p. 173. — Erasme 0pp. (Cleric), t. III, 1, f. 189 et 1015 ; t. III, 2, f. 1382. — AxGELi PoLiTiANi Epist., 1. IX, ep. 3. — Tennemann, Geschichte der Philosophie, t. IX, p. 54 etsuiv. — Gieseler, l. c, t. II, 4, p. 504-511.

(^) GuizoT, Cours d'histoire moderne, X.!^ leçon, p. 33 et 34. (Paris, 1828.)

INTRODUCTION

velles, c'est la même absence de croyances morales et religieuses. Les lettrés du \\f siècle sont vis-à-vis des prélats ce qu'étaient les philosophes du xviii^ vis-à-vis des grands seigneurs : ils ont, les uns et les autres, les mêmes opinions, les mêmes mœurs, la même insouciance de l'avenir (^).

Il faut noter aussi que cette époque de révolution intellectuelle est celle de la plus grande activité extérieure des hommes : c'est une époque de voyages, de découvertes, d'entreprises de toute sorte f). On apprit à mieux connaître la variété de la nature et de l'espèce humaine ; tout concourut à agrandir la sphère des idées et à diminuer celle des préjugés. Bientôt la bourgeoisie, éprise des conceptions du siècle, s'irrita d'avoir à partager les fruits de ses labeurs avec des castes parasites, et les nations, se faisant industrielles, de féodales qu'elles étaient en majeure partie, se dégoûtèrent des stériles disputes théologiques du moyen âge et ouvrirent les yeux au flambeau de la raison (^.

L'invention des armes à feu, en rendant égaux sur le champ de bataille le vilain et le noble, le fort et le faible, avait porté une atteinte mortelle à la chevalerie, en même temps que l'établissement des armées permanentes affranchissait les souverains de la dépendance des grands vassaux.

Mais une des causes les plus actives de séparation entre les temps anciens et les temps modernes, c'est l'imprimerie, inventée de 1456 à 1452. Cet art, en vulgarisant les lumières, jadis apanage exclusif de certaines catégories sociales, donna un essor inconnu à l'humanité, amena une ère nouvelle de science et de civilisation et fit de la presse, comme dit M. Nisard, « une tribune souveraine qui, du tropique au pôle, communiqua à la pensée la puissance de l'antique Forum ».

C'est ce qu'avait déjà fort bien compris un écrivain belge

(') GuizoT, Cours d'histoire moderne, XI^ leçon, p. 33 et 34. (Paris, 1828.)

(*) Id., ibid., p. 35.

f ) L. Blanc, t. I, p. 27 et 28.

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