‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 4)Chapitre 62 sur 72 · ÉRASME ET L\ PRÉDICATION · texte numérisé non relu

ÉRASME ET L\ PRÉDICATION

avec une verve aristophanesqiie de l'extravagance des théologiens de l'un et l'autre parti

Au XVI* siècle, l'éloquence de la chaire, la grande éloquence , de Chrysostonie semblait être descendue dans la tombe. Ce qu'on appelait prédication n'était, au rapport d'Érasme, qu'une mosaïque d'absurdes allégories, de légendes apocryphes, de froides citations, de moralités triviales, souvent mêlées des plus dégoûtantes obscénités. Orateurs latins, français et flamands, tous parlaient le même langage et, à très peu d'exceptions près, avaient converti la tribune évangélique en un théâtre burlesque, quand elle n'était pas une scène tumultueuse f). « C'est pourquoi, dans VËloge de la Folie, la narquoise déesse ne craint pas d'escalader cette tribune. Un de ces prédicateurs était un si rude théologien que Scot semblait revivre en lui. Prêchant sur le nom de Jésus, il démontrait avec une admirable sagacité que tout ce qu'on pouvait dire était renfermé dans les lettres de ce mot. Il n'a que trois terminaisons, il est donc le symbole de la trinité. La chose est évidente. La première terminaison est un S, la seconde un M, la troisième un V; c'est ici le grand mystère. Ces trois lettres vous indiquent que Jésus est le principe, le moyen et la fin. Voici du plus merveilleux encore : la géométrie n'a rien de plus sublime. Ce nom, composé de cinq lettres, se divise en deux parties, en retranchant la lettre du milieu S, que les Hébreux appellent SYN. Or, SYN en langue écossaise signifie péché, d'où il suit très clairement que Jésus est celui qui ôte les péchés du monde f). »

Érasme était si pénétré du besoin de réformer l'art des prédicateurs qu'il ne refusait ses conseils et ses secours à aucun d'eux, pas même aux plus obscurs. Un de ses amis, curé à Besançon, étant un jour fort embarrassé d'un sermon et

(*) SCHMIDT, p. 34-80.

(*) GuiLLO.v, Répertoire universel des sciences, des lettres, etc., t. IX, p. 390. (') De Reiffenberg, Archives philologiques, Louvain, 1827, t. II, p. 80 et 81.

d'une messe qu'il avait à composer pour la féte de N.-D. de Lorette, pria le philosophe de se charger de ce travail. Érasme se fit un plaisir et un devoir de satisfaire à sa demande. Ce sermon et cette messe existent encore (').

Le traité sur le libre arbitre, où Érasme défendit, en lo2i, avec tant de science et de talent les dogmes de l'Église catholique sur cette grave question, loin d'imposer silence à ses ennemis, les moines et les théologastres, lui valut de leur part un redoublement de criailleries. C'est qu'ils avaient un instinct juste du rolc d'Erasme. Ils distinguaient très bien l'alliage de rationalisme qui se mêlait à ses professions de foi et ne voulaient pas d'un catholique qui traitât ses croyances comme une propriété personnelle. Ils continuaient de l'envelopper dans la même proscription que Luther, avec lequel, cependant, ce traité le brouillait à jamais. « Érasme avait pondu les œufs, disaient-ils dans leur grossier langage, Luther avait éclos les poulets. Luther était un pestiféré. C'était Érasme qui avait apporté le germe de la peste. Érasme était un soldat de Pilate, le dragon dont parlent les psaumes. » — « Il eût été bon, criait un moine, que cet homme ne fût jamais né ! » Manière indirecte de demander le bûcher pour abréger la durée de ce malheur (-).

Ces déclamations dataient de la publication de la bulle de Léon X contre Luther. En ce temps-là, un cordelier, suffragant de l'évêque de Tournai, attaqua h. Bruges, pendant

(^) Ils se trouvent clans le Tcatro historico délia santa Casa Nazarena du P. V. Martorelli. Rome, 1735, 2 vol. in-fol. — Voj'. Essai sur l'éloquence de la chaire, par Gros de Besplas, Paris, 1767, in-12, p. 321.

(2j Erasmi 0pp., t. III, f. 275, 1632 et 1668. — De Burign'y, t. II, p. 107. — NiSARD, p. 114. — ScHELTEMA, Gcschicdcilis en letterhundig Mengahoerh, Amst., 1817, t. II, 3, p. 274. — Conf. Determinatio facultatis Theologicœ in schola parisiensi super quani pl tirimis assertionibiis (notamment le célibat des prêtres et les peines des hérétiques) Des. Erasmi Roterodami (Anvers, 1531, in-S"). — Desiderius Erasmus Roterodamus novaturicns, sive Luiheranorum, Calvinistarum, Syheslriumque Jansenistarwn prodromus, auctore Reinkro Vichet, Bruxcllensi, canonico Norhertino Beatœ Mariœ in Tongerloo (anno 1690, in-10). — Conf. Apologie ou justification d'Erasine, par M. l'abbé Marsolier, chanoine et ancien prévôt de l'église cathédrale d'Usés, Paris, 1713, in-8°.

HAINES COISTRE ÉUA.SiME.

plusieurs heures, Érasme et le réformateur de Witlemberg. Il les appelait des bètes, des ânes, des souches. Dans un autre sermon, il avança que dans les livres d'Erasme il y avait des hérésies. Un magistrat présent à ce sermon alla voir le prédicateur, pour savoir de lui dans quel endroit des livres du philosophe se trouvaient ces pi-étendues hérésies. « Je ne les ai pas lus, dit-il; j'ai, à la vérité, voulu lire ces paraphrases, mais la latinité en était trop élevée, et je crains que cela ne l'ait conduit à quelque hérésie »

A Anvers, un franciscain publia un livre dans lequel il comparait Luther, Zwingle et OEcolampadc aux soldats de Pilate clouant le Christ sur la croix. Il ajoutait Érasme à ces réformateurs, soutenant que son but était le même; que la seule différence entre eux était qu'il avait écrit en plaisantant ce que les autres avaient avancé d'une manière sérieuse. A Paris, un docteur appliqua ouvertement à Érasme et à Luther ce texte de la Bible : « Vous foulez aux pieds le lion et le dragon, » et cette allusion plut tellement aux moines, que non seulement ils la répétèrent dans leurs réunions, mais encore la jugèrent digne d'être reproduite f).

Le nonce du pape, Aléandre, semblait encourager la haine des moines; car il exprimait son étonnement au pape de ce qu'on laissât vivre Érasme, le fauteur de tous les troubles de l'Allemagne, tandis qu'on égorgeait des milliers d'hommes compromis pour leur foi dans la guerre des paysans (1525). Aussi y eut-il contre lui une recrudescence de fureurs monacales : c'était un renard qui avait ravagé la vigne du Seigneur; un Lucien qui, par ses moqueries, avait fait plus de mal que Luther. A Constance, un docteur avait placé dans sa chambre le portrait d'Érasme, afin de pouvoir le couvrir de crachats; les prédicateurs de Louvain allèrent

(') De Bukigny, p. 107 et 108.

(5) Erasmi Epist., f. 1489. — M. Adami, Yitœ cruditormn, Francof. ad M. 1705, Yita Erasmi, f. 46.

jusqu'à défendre la lecture de ses écrits, sous peine d'excommunication, même à ceux qui en avaient reçu l'autorisation formelle du pape (').

« Auparavant, dit Érasme f), on n'était hérétique que lorsqu'on différait de l'Évangile ou des articles de foi. Aujourd'hui, c'est bien autre chose : si vous avez le malheur de différer de Thomas ou des sophistes de l'école, vous êtes hérétique; si vous soutenez ce qui ne leur plaît pas ou ce qu'ils ne comprennent pas, vous êtes encore hérétique. Oui, la tyrannie des carmes et des dominicains est telle qu'elle menace les couronnes et la tiare. Si le pape fait tout ce qu'ils veulent, il est, à leurs yeux, plus que le bon Dieu; si, au contraire, il entrave leurs intérêts, il est moins que rien. »

Malheureusement pour Érasme, la théologie aux Pays-Bas était alors dans un état qui inspirait à la fois la colère et la pitié. Presque tous ceux qui la professaient, loin de comprendre les textes originaux de l'Écriture et des Pères, ne connaissaient pas même les caractères de la langue grecque. On s'appliquait si peu à la lecture des saintes Lettres, qu'Érasme pouvait citer des théologiens qui avaient dépassé l'âge de quatre-vingts ans sans avoir jamais lu l'Évangile, et la langue dans laquelle ils s'exprimaient n'était qu'un affreux jargon hérissé de barbarismes f).

Les livres grecs étaient si rares que, dans toute l'Allemagne, on possédait à peine un Nouveau Testament dans cet idiome (^).

On n'ignore pas que le grand philologue, contemporain d'Érasme et professeur à l'université de Louvain, le célèbre Vives, a donné une bonne édition de la Cité de Dieu de saint Augustin. L'épître dédicatoiie à Henri VHI d'Angleterre est

(1) Adami, Vt'/œ eruditorum, Francof. ad M. 1705, Yita Gri/nœi, f. 417. (^) V. L. Seckendorf, Commentarius hislorico-poUHcus de lutheranismo , Francfort, 1692. f. 97.

(») De Burigny, t. II, p. 489 et 490. (4) Id., ibid., p. 497.

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