‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-Bas (volume 4)Chapitre 8 sur 72 · ALAIN DE LILLE, LE DOCTEUR UNIVERSEL · texte numérisé non relu

ALAIN DE LILLE, LE DOCTEUR UNIVERSEL

même le lieu où il a enseigné. Ce qui est certain, c'est qu'il mourut en 1202, dans un âge avancé. Ses ouvrages prouvent qu'il s'était fait remarquer par des connaissances très étendues, et son poème philosophique YAnliclmidianus figure au nombre des meilleures pi'oductions littéraires du moyen âge; il eut tant de vogue qu'un siècle après on l'expliquait encore dans les collèges, le regardant comme une production digne du siècle d'Auguste.

Mais ce sont particulièrement les Maximes (') d'Alain et son Art de la foi cal/iolique f) qui nous intéressent ici. Ce dernier travail doit être considéré comme son œuvre capitale, car il chercha à y traiter des doctrines principales de l'Église d'après une méthode rigoureusement scientifique et dans une forme imitant les démonstrations mathématiques. Ce livre, dédié au pape Clément III, est de l'année 1187 f).

A l'exemple de Richard de Saint-Yictor et de Pierre Lombard, Alain s'efforça de réfuter les hérétiques, non par l'autorité de l'Église ou par les articles de foi, mais par des raisons scientifiques (^). Il est même supérieur à Richard de Saint-Yictor en sagacité et en finesse dialectiques. Souvent ses thèses frisent le panthéisme f) ou suppriment, à la manière des mystiques, toutes les affirmations positives sur Dieu f); mais, une fois arrivé à cette limite extrême, il sait battre en retraite avec une habileté rare et, cà cet effet, on le voit se rabattre « sur la nécessité où nous sommes, d'après lui, de ne pouvoir rapporter la simple unité de Dieu qu'aux choses de ce monde et de ne pouvoir parler de Dieu que sous

(') Elles se trouvent dans Mingarelli, Anecdotorum fasciculus (Rome 1756), sous le titre de ReguJœ de sacra Iheologia. On les connaît encore sous celui de Maximœ theologicœ.

(-) Ars cailiolicœ fdci, dans Pezius, Thésaurus anecdotorum nov., t. I, p. 2, f. 476 et suiv.

(3) RiTTER, Gcschichie der Philosophie, t. VII, p. 592-594. {'') DeArte, prol., f. 475.

(^) Par ex. : » Deus est sphceraintelligibilis, cujus cenlrum ubique, circumferentia nusquam. — Quicquid est in Deo, Deus est. »

(8) Omnes affirmcUiones de Deo dictce incomparatœ, negationes vero verœ.

LES PREMIÈUES irÉKÉSIES ET LA SCOLASTIQUE.

ce rapport, c'est-à-dire que comme être des êtres (^), bien que d'un autre côté cet être ne soit pas véritablement reconnu f) ». Il faut convenir que si tout cela constitue une dialectique adroite, c'est à tort que l'auteur a donné à son livre le titre pompeux d'fltrL Ce qu'il y a de plus digne d'attention dans sa méthode, c'est qu'il se permet une assez grande liberté de penser et que ses tendances sont éminemment morales. C'est, en effet, de l'amour de Dieu qu'il fait dériver la nécessité de la création d'êtres raisonnables f ) ; de sa justice, la nécessité de leur liberté (^). De là aussi, suivant lui, les aspirations de l'homme vers Dieu et vers la réalisation du bien par la vie morale, la raison et l'amour f).

La 62^ de ses règles renferme cette assertion singulière sur la volonté de Dieu, « que Dieu veut le mal en ce sens qu'étant la bonté et la puissance infinies, il n'en laisse pas moins le champ libre à une multitude de maux, contrairement à cette puissance et à cette bonté, contrairement même à ses conseils et à ses ordres f) ».

Au surplus, si Alain croit avoir prouvé toutes les vérités de la religion par des motifs purement rationnels, il se trompe, non pas qu'il n'ait beaucoup fait, mais parce que ses démonstrations sont trop confuses, trop bizarres et souvent même trop faibles pour qu'on puisse le placer bien haut à cet égard Ç).

A cette époque, beaucoup de théologiens voyaient à regret la philosophie renverser cette thèse traditionnelle : « La théologie est la maîtresse ; la philosophie, avec tous ses arts et

(') Soins Deiis vere existit, id est simpliciter et immutahiliter ens ; cetera autem nonvera sunt, quia nunquam in eodem statu persistunt .

(2) RiTTKR, p. 594-596.

(3) De Arte, lib. II, prop. 4.

(^) Ihid., prop. 8.

f ) Ibid., prop. 7. — RiTTER, p. 596-598. (0) RiTTER, p. 601.

(') TenneiMann (t. VIII, 1, p. 288-313; a donné une analyse détaillée des œuvres d'Alain.

LA SCOLASTIQUE AlUSTOTÉLIQUE, DAVID DE DINANT.

toutes ses sciences, n'en est que la servante. » — Cliose inévitable cependant dès que les théologiens-pliiIoso[)hes franchissaient les limites posées par la hiérarchie de l'Eglise et que les dogmes du catholicisme étaient ébranlés, au lieu d'être fortihés par l'application de la philosophie. Or, parmi les philosophes de cette catégorie, figure un élève d'Amaury de Chartres, ou de Bène dans le pays chartrain, David de Dinant, qui enseigna à Paris et mourut avant 1210. L'un et l'autre introduisaient les doctrines d'Érigène dans l'enseignement de la théologie et furent condamnés comme hérétiques. D'après ces philosophes. Dieu et la matière première sont des êtres simples, d'où il résulte qu'il y a identité entre eux, car on ne peut concevoir de différence entre des êtres simples. Donc, Dieu est la matière première ; donc tous les êtres sont Dieu, et dès lors Dieu est tout; le créateur et la créature ne sont qu'une seule et même chose. Les idées créent et sont créées. Dieu est dit la fin de toutes choses, parce que toutes choses doivent revenir en Dieu pour reposer immuablement en lui et pour demeurer avec lui en un seul individu immuable. Tout est un et tout est Dieu. Dieu est donc l'essence de toute créature (^).

Les écrits de David de Dinant furent anathématisés et brûlés en 1209. Ceux de son maître eurent le même sort. Condamné de son vivant, Amaury avait été forcé de se rétracter et était mort de chagrin en 1205. Ses disciples furent cruellement persécutés à Paris en 1210 : on épargna les moins coupables, quelques-uns furent enfermés ; les chefs, y compris David, livrés au bras séculier, expièrent leur témérité au milieu des flammes, sur la même place où s'élèvent actuellement les halles de Paris. On enveloppa dans la même proscription la physique et la métaphysique d'Aristote, ainsi que les commentaires arabes de ses livres, traduits en latin. La mémoire d'Amaury fut également condamnée et

(•) Tennemann, t. VIII, p. 314-325. — Aktaud, Répertoire, etc., t. XIX, p. 118.

32 LES PREMIÈRES HÉRÉSIES ET LA SCOLASTIQUE

ses ossements arrachés de leur sépulture pour être jetés à la voirie.

Il est vrai que ces sectaires avaient prêché la réhabilitation de la chair en plaçant sur la même ligne et en confondant dans une même substance la matière et l'esprit ; ils avaient proclamé l'émancipation des passions en soutenant que tous nos désirs sont légitimes et que toutes nos actions sont indifférentes devant Dieu ; ils avaient, enfin, annoncé une loi nouvelle qui devait succéder à l'Évangile, comme celui-ci avait pris la place de l'Ancien Testament. Cette loi était celle du Saint-Esprit ou de l'Amour, par laquelle toute contrainte devait être abolie chez les hommes (^),

Cependant, cà dater de l'an 1250, le triomphe de la philosophie était assuré : ce furent surtout les franciscains et les dominicains qui, en s'en emparant et en l'adaptaut à la théologie, commencèrent le second âge de la scolastique, lequel déifia le philosophe de Stagire aux dépens des belleslettres et du bon sens f).

Ce fut à cette époque que parut dans la chaire de Saint- Victor f) un esprit supérieur et entouré d'éclat, Hugues d'Ypres (^), dont la Belgique peut s'enorgueillir à juste titre. Thomas d'Aquin le regardait comme son maître. Dans la solitude du cloître, il enseignait à ses religieux la philosophie, telle que les Pères l'avaient établie. « C'est à cette sagesse que, d'après Hugues, la philosophie doit rester soumise, comme la raison doit se subordonner à la foi f). L'âme

(») DoM Bouquet, Rerurn gallic. script., t. XVII, f. 83; t. XVIII, f. 714. — Thomas Aqvif^., Summa theoL, qu. III, art. 8 ; qu. XX, memb. 2; qu. XIX, memb. 1, art. 2. — Martène et Durand, Thésaurus anecdotorian, t. IV, p. 163. — Hauréau, Delà x>hilosop}iie scolastique, t. I, p. 394 et 409. — Franck, Réformateurs etpublicisf.es de l'Europe, p. 13 et \ A.— Biographie unive7~selle, art. Amaury de Chartres, — Histoire littéraire de la France, t. XVI.

C) GiESELER, t. II, 2, p. 409-418.

(') Dans le prieuré de ce nom, situé bors des murs de Paris.

(4j II était né dans le voisinage d'Ypres. [Histoire littéraire de la France, t. XII, p. 1 et 2.)

(■^} De eruditione did . , lib. 1, c. 1 ; lib. 11, c. II.

HUGUES D'YPKliS, MAITRE DE THOMAS d'aQUIN.

humaine arrive à celte philosopliie par degrés, par ascensions successives (^). C'est au moyen de ses facultés qu'elle doit tendre à la connaissance du nionde, d'elle-même et de Dieu. Tout, dans le monde matériel, offre des tiaces, des symboles de la divinité; mais la connaissance de soi-même surpasse de beaucoup celle du monde sensible, parce que l'àme est infiniment élevée au-dessus de la matière. Dans la nature extérieure, l'élément intelligible est voilé et doit être mis à nu par la rélïexion et la méditation; dans elle-même, l'âme le contemple immédiatement et sans ombi es ; elle s'élève avec promptitude et sûreté à l'intuition du souverain bien, auquel tendent toutes ses aspirations, pour lequel elle est créée par Dieu, qui est lui-même ce but recherché et ce bien suprême. Aussi Hugues déclare-t-il la vie contemplative supérieure à la vie active, parce que la contemplation rapproche davantage l'àme de Dieu, l'unit plus intimement à lui et la rend plus propre à enfanter la vraie vertu et la véritable science f).

« Lire, non pour apprendre, non pour connaître et pour louer Dieu; dédaigner l'action comme le savoir, et ne faire des efforts que pour s'élever au-dessus de la terre sur les ailes de la contemplation, tel était le fond des doctrines de l'école de Saint-Victor. Cet entraînement vers le mysticisme succédait aux grandes agitations philosophiques qui avaient secoué la première moitié du xn^ siècle; il venait après la proscription qui avait frappé dans Abélard des témérités de langage plutôt que de pensée, apiès la censure qui avait condamné dans Gilbert de la Porrée quelques expressions rendues coupables par les interprétations des commentateurs plus que par l'intention de l'auteur. Par ces coups, terribles alors, l'Église montrait

(') De a7iima, \ih. U, c. 15.

(^) De anima, Prolog. — Schwartz, Mémoires couronnés et autres de V Académie de Bruxelles, t. X, p. 14 et 15. — Conf. Laforêt, Revue catholique, t. I, 3, p. 370-379.

LES PREMIÈRES HÉRÉSIES ET LA SCOLASTIQUE

qu'elle ne voulait tolérer aucun écart, fût-il involontaire, au milieu des voies de la plus rigoureuse orthodoxie. Les esprits, intimidés, cherchèrent alors d'autres moyens d'expansion au mouvement naturel et indestructihle de l'intelligence humaine. Certains se précipitèrent dans le mysticisme, dont l'école de Saint-Victor devint le foyer et dont Hugues resta, jusque dans le cours du siècle suivant, l'oracle le plus renommé et le plus écouté (^). «

Hugues avait reçu de la nature un génie heureux qui lui eût permis de suivre, à son choix, les traces d'Ahélard ou celles de Denis l'Aréopagite; mais toutes ses facultés étaient dans un si parfait équilihre qu'il ne sentait point sa conscience troublée par l'antagonisme toujours douloureux de la raison et du sentiment. H lui était donc également impossible d'approuver le mysticisme de son ami Bernard de Clairvaux, qui rejetait les études philosophiques, ou le scolasticisme d'Ahélard, qui ne tenait aucun compte du sentiment religieux ; mais, comme il n'était pas de force à lutter contre ces deux tendances hostiles, il entreprit de les concilier en s'appliquant à assigner à chacun des deux éléments de la vie spirituelle la place qui lui convient. Suivant sa théorie, le mysticisme forme une sphère supérieure de la vie religieuse et n'est soumis au contrôle de la raison que dans ses écarts. Malheureusement, Hugues agit contre ses excellentes intentions, en introduisant dans le mysticisme spéculatif de l'Occident les rêveries du pseudo-Denis l'i^réopagite et en ressuscitant ainsi le néo-platonisme, qui s'allia bientôt, en Europe, comme il l'avait déjà fait en Orient, aux doctrines mystiques les plus extravagantes. Le premier, il essaya de réduire le mysticisme en système scientifique, en prenant pour base la psychologie, entreprise qu'il était réservé à Gerson de mener à bonne fin. Ce sont Hugues d'Ypres et

(') Frédéric Lock., sur Hugues de Saint-Victor, nouvel examen de ledition de ses œuvres par Hauréau, dans la. Revue européenne, t. XVI, p. 177.

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