ÉLOGE DE LA FOLIE
Qui jamais se serait douté, si ces grands hommes ne nous l'eussent appris, que c'est hérésie de dire que : tu bous^ marmite ou la marmite bout sont deux manières de s'exprimer qui signifient la même chose? Ils connoissent tous les coins et recoins de l'enfer, et ils vous en font une description topographique, comme s'ils venoient d'en sortir. Ils créent de nouveaux mondes à leur gré. L'empyrée est leur ouvrage... Ils ne voient que les dieux au-dessus de leur grandeur, quand on les appelle respectueusement iws maîtres. »
Voulez-vous le portrait du pédant ? « De tous les hommes, ce serait sans contredit la classe la plus chétive, la plus à plaindre et la plus disgraciée des dieux, si je f) ne venais mitiger les misères de leur triste profession par les accès d'une agréable folie. Ce ne sont pas seulement cinq furies^ selon le proverbe grec, mais bien mille qui les poursuivent. Toujours affamés, toujours dans la poussière de leurs écoles, que dis-je, de leurs prisons, ou mieux encore de leurs étables, ces pauvres sires vieillissent avant l'âge, au milieu d'un troupeau d'enfants, assourdis par leurs cris et asphyxiés par leurs exhalaisons. Ce qui ne les empêche pas, grâce à moi, de s'estimer les premiers des hommes. Il fait beau les voir s'admirer de bonne foi, lorsque d'un mot, d'un regard, ils font trembler leurs marmots éperdus, qu'ils les déchirent à coups de verges et de férules, et les punissent en vrais despotes à tort et à travers. Involontairement on pense à l'âne revêtu de la peau du lion. Écoutez-les : leur crasse est la suprême élégance; les senteurs de leur chenil ne sont que musc et ambre; leur misérable esclavage, une royauté qu'ils ne voudraient pas troquer contre celle de Phaîai'is ou de Denys le Tyran. Leur bonheur atteint son apogée, lorsqu'ils croient avoir trouvé un nouveau mode d'enseignement. Ce qu'ils enseignent alors n'est qu'impertinence toute pure; qu'importe! ils ne s'en croient pas moins supérieurs à tous
(*) Cest la Folie qui parle.
les Palémon et les Donat. Ce qu'il y a de plus remarquable chez eux, c'est le talent de fasciner les mamans naïves et les papas imbéciles, qui leur croient sur parole la science qu'ils se donnent. En fait d'érudition, ils se contentent de peu; ils sont amplement satisfaits s'ils rencontrent dans quelques manuscrits vermoulus le nom de la mère d'Anchise, s'ils y découvrent un mot étrange et inconnu au vulgaire, ou déterrent quelque part un bout de pierre antique aussi fruste que possible. Oh ! alors, grand Jupiter, quelle joie! quelle superbe! que d'éloges! On dirait qu'ils ont vaincu l'Afrique ou pris Babylone d'assaut. Mais leur véritable triomphe, c'est quand ils peuvent saisir l'occasion de vous débiter leurs petits vers insipides autant qu'insensés! Pour peu qu'on les admire, ils se croient volontiers des Virgile. Rien au monde ne vaut la comédie de deux de ces pédants se renvoyant les louanges et les admirations et se grattant réciproquement. Mais qu'un lapsus échappe à l'un d'eux, et que son adversaire, plus clairvoyant, s'en aperçoive, quelle comédie alors! Quelle lutte, quels glapissements, que d'invectives (*)! »
Vient ensuite le tour des rois : « Ces beaux messieurs ne songent qu'à leurs plaisirs. Pour éviter toute inquiétude, ils n'écoutent que leurs flatteurs... Figurez-vous maintenant un homme (comme sont à peu près tous les rois) qui ignore les lois, qui soit ennemi du bien public, vrai égoïste et esclave des voluptés, ennemi du savoir, de la liberté et de la vérité, sans souci pour le salut, et qui n'ait pour règles que ses fantaisies et son intérêt. Tel qu'il est, donnez-lui le collier de la Toison d'or, qui est l'emblème de la réunion des vertus; placez sur sa tête une couronne enrichie de pierreries, destinée à apprendre qu'il doit avoir une âme souverainement héroïque ; mettez-lui en main le sceptre, symbole de justice et d'incorruptibilité ; ajoutez la pourpre, indice de l'amour pour la patrie : s'il vient à comparer tous ces dehors avec
(<) Traduction de M. Lejal, p, 89 et 90.
I]NSTITlTION DU PRINCE CURÉTIEN. 273
lui-même, je crois qu'il craindra que quelque malin ne s'en amuse comme d'un jeu théâtral f). »
Érasme est encore plus explicite dans son traité de Y Institution du prince chrétien. « Il y a des princes qui choisiront avec soin ceux à qui ils donneront la charge de dresser un beau cheval, un oiseau ou un chien. Mais ils croient qu'il n'importe guère à qui ils commettront l'éducation de leurs enfants, les abandonnant souvent à des précepteurs auxquels un plébéien tant soit peu doué de cœur ne voudrait pas confier les siens... Un bon prince excelle, à la vérité, sur les autres hommes; mais il est de la même race. C'est un homnie libre qui commande à des hommes libres, et non pas à des bêtes... Si vous êtes le maître de vos sujets, il faut nécessairement qu'ils soient vos esclaves. Prenez garde alors que vous n'ayez, suivant l'ancien proverbe, autant d'ennemis que d'esclaves... Que si la nécessité contraint le prince de lever un impôt sur le peuple, c'est le devoir d'un bon, roi de mettre ordre à ce que les petites gens n'en reçoivent point d'incommodités. Car, pour ce qui est des riches, il est quelquefois bon de les obliger à vivre frugalement f). »
Le plus amusant et le plus singulier de ces pamphlets est Scarabeus aquilam quœrit, allusion à la fable dans laquelle l'escarbot, pour se venger de l'aigle, détruisit ses œufs, et qui a pour moralité que le plus puissant peut être exposé au ressentiment du plus faible. Érasme revient à la charge contre les rois avec encore plus de fiel et de nàordant qu'ailleurs. On ne trouve rien, dans le Contre un de la Boétie, de plus violent, de plus sanglant, contre le gouvernement royal que cette longue tirade : « Qu'un physionomiste tant soit peu intelligent examine avec attention la tête et les traits de l'aigle, ses yeux rapaces et méchants, cette courbure menaçante du bec, ces joues cruelles, ce front farouche : n'y reconnaîtra-t-il pas aussitôt l'image d'un roi, d'un roi plein
(^) Traduction de Bavrett, p. 182-186.
{*) Institutio principis christiani (Bàle, 1518, in-4°), p. 14, 47, 56, 99 et 100.
de magnificence et de majesté? Ajoutez-y cette couleur sombre et de funeste présage, cette voix désagréable, saisissante, épouvantable, et ce cri menaçant qui fait trembler tous les autres animaux. Il suffit, pour reconnaître ce type, de savoir combien sont redoutables les menaces des princes, lors même qu'elles sont proférées en plaisantant. A ce cri de Taigle, le peuple entier tremble, le Sénat s'efface, la noblesse rampe, les juges s'assouplissent, les théologiens sont muets, les juristes approuvent, les lois et les constitutions ploient : droit, religion, justice, humanité ne sont plus que de vains mots. Et ainsi, lors qu'il existe tant d'oiseaux au doux ramage, aux accents mélodieux, le cri sauvage et inharmonieux de l'aigle seul a plus de pouvoir que tous les autres. »
Puis, Érasme donne tout à fait carrière à son imagination, met en scène différents animaux et résume ainsi sa pensée : « De tous les oiseaux, l'aigle seul a paru aux sages le vrai type de la royauté : il n'est ni beau, ni musical, ni bon à manger; mais il est carnassier, glouton, pillard, destructeur, batailleur, solitaire, haï de tous, fléau de tous f ). »
Après avoir ainsi versé sa bile contre ceux qui sont représentés par l'oiseau royal, l'auteur attaque avec autant de violence que de mépris ceux qui les entourent.
C'est merveille de voir l'accord unanime des penseurs de tous les temps contre ces existences parasites et malfaisantes connues sous le nom de courtisans. Ils ne pouvaient échapper à la censure d'Érasme. « Et les courtisans, qu'en dirons-nous? Que ce sont, en général, les hommes les plus rampants, les plus serviles, les plus bêtes et les plus abjects et en même temps les plus superbes... Ils sont charmés d*eux-mêmes, pourvu qu'ils puissent dire : te roi notre maître, lui faire un compliment bien tourné,... être bien fardés et adroits flatteurs... Leur faste me fait quelquefois soulever le cœur.
(•) Hallam, Histoire de la littérature de VEierope pendwU le XT*, xvi« et XVII* siècle, Paris, 1839, t. I, p. 287-289.
l'escarbot. 273
J'éprouve cet effet lorsque je vois une de leurs nymphes se croire une divinité,.-, et tous s'enorgueillir en proportion du poids de la chaîne qu'ils portent au cou f ). » '
Le népotisme et une dissolution de mœurs inouïe avaient envahi la cour de Rome, mêlée à toutes les guerres que les rivalités des souverains avaient déchaînées sur l'Italie. Ërasme se montre inexorable pour les papes. « S'ils s'avisoient de se conformer à Jésus-Christ,... de prendre pour règles sa pauvreté, ses travaux, sa doctrine, sa croix, son détachement du monde,... ne seroient-ils pas les plus malheureux de tous les hommes? Qui voudroit payer cette dignité au poids de l'or ? Qui voudroit la conserver par le fer et le poison? Si la sagesse... que dis-je? si un grain de ce sel dont parle le Sauveur les reveilloit, à quel dépouillement ne seroient-ils pas réduits? Tant de richesses, d'honneurs, de triomphes, de bénéfices, de places dont on dispose ; tant de revenus, d'indulgences, de chevaux, de mulets, de gardes, de délices... eh bien ! Il faudroit renoncer à tout celapour se vouer aux veilles, aux jeûnes, aux larmes, à l'étude, à la pénitence et à mille exercices pénibles. Et puis, que deviendroient tant d'écrivains, de copistes, de notaires, d'avocats, de promoteurs, de secrétaires, d'écuyers, de banquiei*s, d'amis Bonneau... j'ai failli dire un mot plus gaillard f)...
a II y auroit de l'inhumanité, ce seroit une horreur, un sacrilège, de ramener au bâton et à la besace les princes souverains de l'Église, ces vraies lumières du monde. Pour le travail du ministère, ils s'en déchargent sur saint Pierre et sur saint Paul, qui ont du temps de reste, et ils ne s'en réservent que l'éclat et les plaisirs... Aussi n'y a-t-il pas d'homtmes sur la terre qui mènent une vie plus délicieuse, plus exempte de souci. Ils croient faire assez pour Jésus- Christ lorsque leur sainteté, leur béatitude étale l'appareil
(») Traduction citée, p. 186 et 187.
(«) i&irf., p. 192 et 193.
pontifical et presque théâtral pour faire quelques cérémonies ou lancer des anathèmes... Surtout quand il s'agit de les lancer sur les impies qui entreprennent d'écorner et de rogner le patrimoine de saint Pierre. Cet apôtre, qui a dit à son maître : Nous avons tout quitté pour vous suivre, a aujourd'hui de vastes domaines, des villes, des tributs, des douanes, un empire. Lorsque ses successeurs, dévorés du zèle de la maison de Dieu, s'arment du fer et du feu pour conserver tout cela, ils croient défendre en apôtres l'épouse de Jésus-Christ et la venger de ses ennemis. Comme si elle en avoit de plus pernicieux que des pontifes impies dont le silence laisse oublier le Sauveur, dont les lois intéressées l'enchaînent, qui couronnent sa doctrine par des interprétations forcées, qui le crucifient une seconde fois par leur vie scandaleuse (^). » « Les nations n'échappent pas plus que les individus à la folie commune ; chaque peuple se proclame le premier de la terre : les Anglais allèguent leur beauté, leur goût pour la musique, la magnificence de leurs festins ; les Français leur courtoisie, et les Parisiens se disent les théologiens les plus adroits du monde. Que répond l'Italie ? Je tiens le sceptre de l'éloquence, et tandis que l'Europe entière est encore plongée dans la barbarie, je suis la reine de la civilisation. Les Juifs et les Turcs se donnent pour les vrais croyants ; les Espagnols ont le monopole du courage ; les Allemands se prévalent de leur taille robuste et sont fiers d'être des pédants. Les Hollandais et les Brabançons trouvent seuls grâce devant la folie et reçoivent d'elle le prix de sagesse, les premiers parce qu'ils ne s'offensent pas d'une épithète populaire qui les traite d'insensés, les seconds parce qu'ils deviennent plus fous à mesure qu'ils vieillissent et qu'ainsi la triste aiTÎère-saison, qui abat le courage des autres hommes, n'altère pas leur gaieté f). »
(t) Traduction citée, p. 191-197.
(*) RoTTiER, La vie et les travaux d* Erasme, mém, couronnés de VAcad, Collection in-8«, t. VI, 1885, p. 85 et 86.
ÉRASME JUGE SOCItVTE ET PLATON. 277
Sous une forme légère et gracieuse, Érasme a su apprécier quelques hommes et quelques faits de l'antiquité avec la sagacité de la critique moderne. Avant le prodigieux Groote, il a signalé fort ingénieusement le côté faible de la philosophie de Socrate et de Platon (^).
On a entendu de nos jours un prêtre du Christ s'ériger tout à coup en foudre de guerre et faire retentir, en pleine paix, les voûtes de Notre-Dame de Paris des accents les plus belliqueux. Au \\f siècle, il aurait sans doute été du nombre de ceux qu'Érasme a châtiés en ces termes : « L'Église chrétienne a été fondée dans le sang, cimentée par le sang et agrandie par le sang ; ils s'en autorisent pour tirer le glaive pour elle, comme si le Christ n'était plus là pour protéger les siens. Et cependant ils devraient savoir que la guerre est une chose si cruelle, qu'elle était digne tout au plus des bétes féroces; si insensée, que les poètes la donnent pour une inspiration des Furies; si mauvaise, qu'elle entraîne après elle la perturbation des mœurs ; si injuste, que les plus grands brigands la pratiquent le mieux; si impie, qu'elle est entièrement contraire au Christ. Les papes savent tout cela, mais ils n'en font pas moins la guerre. Vous voyez des vieillards décrépits retrouver l'ardeur de la jeunesse, prodiguer leurs trésors, braver la fatigue et ne reculer devant rien, pour se donner le plaisir de renverser à leur aise les lois, la religion, la paix et toutes les choses humaines. Et il se trouve de savants panégyristes pour décqrer cette frénésie patente des beaux noms de zèle, de piété, de courage, et pour prouver qu'on peut tirer l'épée et en percer les entrailles de son frère sans se départir de cette charité parfaite dont tout chrétien doit user envers son prochain f). »
VÊloge de laFoliCj qui, du temps même de son auteur, eut vingt-sept éditions et qni a été traduit dans toutes les langues de l'Europe, a contribué plus que tout autre livre à
(') Éloffe de la Folie, traduction de M. Lejal, p. 42-47. *) Traduction citée, p. 122.
278 ÉRASME ET LES nOMXES DE SO?i TEMPS.
fortifier le xrf siècle dans ses tendances anticléricales. Naturellementy il attira sur Ërasme les haines irréconciliables des moines et surtout des théologiens de Louvain ; mais les papes Adrien VI et Clément VII imposèrent silence aux récriminations des uns et des autres et le frère de Charles-Quint^ Farchiduc Ferdinand d'Atitriche^ donna son approbation aux idées émises dans XÊU>ge de la Folie et dans XlnstitiUion du prince chrétien. Toutefois, comme Ërasme le dit lui-même, le pape etTempereur ne pouyaient pas le préserver de cette vermine f). Ferdinand lui écrivit entre autres, le 12 octobre 1524, (c qu'il n'y a personne avec qui il s'entretienne plus volontiers qu'avec lui, qu'on ne trouve point d'hérésies dans ses ouvrages et qu'on n'y apprend point à favoriser le schisme et les anté* christs; qu'on n'y voit point non plus de ces flagorneries que ses calomniateurs ont Timpudence de lui reprocher; qu'il ne respire que cette douceur et cette modération si dignes de ceux qui ont été élevés à l'école de Jésus-Christ ; qu'il y reprend les princes, les évéques et les souverains pontifes ; qu'il leur apprend à vivre d'une manière digne du christianisme dont ils font profession; mais qu'il le fait d'une façon qui n'offense personne et dont on n'a pas lieu de se plaindre ; qu'il n'y a que des hérétiques, des apostats et d'impies déserteurs de la foi qui puissent le calomnier; mais qu'il doit s'en consoler, puisque cela lui est commun avec les pères de l'Église les plus saints ; qu'une grande récompense l'attend dans le ciel ; que quand il aura achevé sa carrière, il recevra, comme saint Paul, qu'il a tant aimé, la couronne de justice f). »
Il y avait environ septante-deux ans que le pape Martin V avait consenti à l'établissement de l'université de Louvain, lorsque Éiasme y vint pour la première fois (1502). W n'y
(«) Erastni opéra, t. III, f. 826 B; 827 D; 931 C; 1093 E; 1191 A; 1428 G. Conf. 463 B; 484 A; 721 C; 765D. E; 814 A; 812 0; 821 E. — Recuéiil de quelques pièces pour servir à la continuation des fastes académiques de VunivenUé de Louvain, (Lille, 1783, in-4®.) — JoUtin, Life of Erasmus, London, 1758-60, t. I, p. 417.
(*) Marsollier, Apologie ou justification d'Erasme, Paris, 1713, p. 22-26.
ÉRASME A l'u.XIVERSITÉ DE LOUVAliX. 279
apportait pas encore le titre de doclor buUaius, qu'il reçut plus tard à Turin. Il fut créé docteur en 1503 et immatriculé à Louvain le 51 août 1516. Il fit différents séjours dans cette vilje et y étudia la théologie sous Adrien Floriszoon, depuis le pape Adrien VI; il y donna même des leçons de littérature, mais sans être membre du corps académique, quoique le magistrat de Louvain lui eût ouvert une chaire (^). Ces leçons valurent à l'Université 3,000 étudiants de plus f). Charles- Quint encourageait fortement l'étude du droit et favorisait ainsi l'essor des grands jurisconsultes du temps,, qui introduisaient dans l'enseignement la méthode historique. L'Université de Louvain eut plus de 2,000 étudiants en droit. En honorant le professorat, en récompensant les talents de ceux qui en étaient chargés, en donnant accès dans ses conseils aux hommes qui avaient marqué par leurs travaux intellectuels, il rendit le savoir indispensable à quiconque prétendait aux grandes dignités de l'Ëtat. La noblesse ne craignit plus de déroger en s'instruisant ; ce fut alors qu'on vit les familles patriciennes de nos anciennes communes s'empresser d'envoyer dans la lice de l'école ceux de leurs enfants qu'elles destinaient à perpétuer utilement l'éclat de leur nom jusque dans les fonctions de nos magistratures municipales, d'où ils se disposaient à aspirer ensuite aux plus hautes fonctions f).
Ami d'Ërasme, versé dans les langues grecque et latine, orateur et poète, Busleyden (^ nous représente cette partie considérable de la noblesse belge qui, au milieu des hautes positions civiles et religieuses ou des loisirs de l'opulence, se
(*) Db Rbipfbnbbrg, Mémoires de l* Académie de Belgique^ t. VII, p. 1, 2, 7 et 8.
(*) J. VoiGT» d&ns Ristorisches Taschenbuch ooji Raumer, Leipzig» t. II, p. 265.
(3) Spinnael, Trésor national, t. II, p. 281. — Hbnne, Histoire du règne de Charles-Quint, t. V, p. 64 et 145.
(*) Le manuscrit 15676 de la Bibliothèque de Bourgogne renferme Hieronymi Buslidii Carmina, Epistolœ et Orationes,
coinplaisait dans l'étude des sciences et des arts. II était originaire du Luxembourg et appartenait à une famille comblée des faveurs des princes qui avaient gouverné les Pays-Bas. Il naquit à Arlon, vers 1470, de Gilles Busleyden, conseiller d'État et trésorier sous Philippe le Bon et Charles le Téméraire (^).
La famille de Busleyden, ou de Bauschleyden, portait, depuis trois siècles environ, ce nom emprunté à une localité du Luxembourg, à proximité de Bastogne et à environ huit milles de la ville de Luxembourg. Elle y avait, d'ancienne date, exercé des droits seigneuriaux.
Gilles avait eu quatre fils : Gilles, François, Jérôme et Valérien. Gilles, vicomte de Grimberghe et conseiller de la chambre des comptes du Brabant, sérieusement mêlé aux affaires du temps, se montra fidèle aux généreuses traditions de sa famille. François fut précepteur de Philippe le Beau et archevêque de Besançon. Valérien est peu connu et mourut avant Jérôme, le plus célèbre de tous. Encore à la fleur de l'àge, celui-ci occupa (8 février 1503) un siège au conseil souverain de Malines et cumula les fonctions de conseiller et de maître des requêtes. L'empereur Maxiinilien P' le chargea d'importantes missions diplomatiques auprès de Jules II, François P' et Henri VIII. A Malines, sa maison était un musée qui excita l'admiration du chancelier d'Angleterre, Thomas Morus, habitué cependant aux splendides collections des grands de son paysf).
L'université de Louvain, dit Badoai*o (% ambassadeur vénitien à la cour de Bruxelles, de 1355 à 1557, était plus célèbre par les 5,000 étudiants qui y étaient réunis que par son organisation ou par l'éclat qu'elle jetait sur les lettres.
(*j Nêve, Le collège des Trots-langues ^ dans les Mémoires couronnés de V Académie de Belgique, t. XXVIH, p. 38.
(*) Appelée Bonlaide en français; Bauschleiden ou Bauscbleyden en allemand.
(5) Reifpenberg, Archives philologiques, t. V, p. 100 et 101.
(*) Relations des ambassadeurs vénitiens, publiées par Gachard [Mém. de VAcad., t. XXVII), p. 84.
LES BUSLEYDEN ET LE COLLÈGE DES TROIS-LANGLES. 28i
Mais qu'aurait dit ce diplomate s'il avait connu cet établissement avant les efforts d'Érasme pour l'améliorer, alors qu'on y applaudissait à tout rompre la latinité barbare (^) de Menneken Virulus ou Viruli (*), fondateur de la pédagogie du Lis et, en 1447 et 1465, recteur de l'Université, dont la prose rappelait les vers de maître Anselme, pour l'intelligence desquels il fallait avoir recours à la Perle des Perles [Gemma gemmartim), au Calliolicon, au Bracliiloquium, au Mammœtraetiis ? Qu'aurait-il dit avantla création du collège des Trois-Langues, due à Jérôme Busleyden et au philosophe de Rotterdam f)? Jérôme Busleyden se vit bientôt en possession de dignités ecclésiastiques dont quelques-unes comportaient des bénéfices considérables. Pourvu de bonne heure d'un canonicat à l'église métroplitaine de Malines, il devint successivement chanoine de Sainte- Waudru à Mons etde Saint-Lambert à Liège, trésorier de Saint-Gudule à Bruxelles, archidiacre de Notre- Dame de Cambrai, prévôt de l'église de Saint-Pierre à Aire. Cette immense fortune, Jérôme la consacra à l'acquisition de collections scientifiques et à l'encouragement des bonnes études. Ce zèle et ce goût littéraire lui survécurent ; car, avant de mourir (27 juin 1517), il avait richement pourvu par un testament à la dotation d'un enseignement des trois langues savantes, latine, grecque, hébraïque, lequel devait être institué à Louvain. Et, en effet, grâce aux soins de Gilles Busleyden et d'Érasme, le célèbre collège des Trois-Langues fut établi dans cette ville, en face du Marché aux Poissons f). Le 18 octobre 1520, les professeurs furent mis en possession du local; mais les cours étaient ouverts depuis le 1*"" septembre 1518 dans le couvent des Augustins.
Gilles Busleyden avait pour ami Jean Second, qui a chanté
(') On peut en juger par ses lettres imprimées en 1498, (*) Né vers 1413 à Cassel, mort en 1493.
{^) Nève, Le collège des Trois-Langues , etc.
(*) Dans une maison qui avait une issue sur la place des Augustins et une autre dans la rue des Ecriniei*s.
cette liaison dans une ode et qui était à la fois sculpteur, peintre et poète.
Cest une chose remarquable que l'amour des beaux-arts dans ce siècle était la passion des honmies bien nés. La théologie même et Tétude des lois ne paraissaient point alors incompatibles avec la culture des lettres, et les plus célèbres jurisconsultes, comme les plus savants théologiens, se délassaient de leurs fastidieuses occupations dans le commerce des muses (^).
Quelques biographes ont voulu rapporter à Érasme Thonneur d'avoir érigé le collège des Trois-Langues ; mais le spirituel humaniste n'a que le mérite d'avoir pressé les plus actifs d'entre les membres de l'Université de remplir les volontés de Jérôme Busleyden et d'avoir ainsi puissamment contribué à élever ce temple aux muses (*).
Le nouveau collège eut à lutter contre de nombreuses difficultés : il y eut d'abord des démonstratioifô hostiles aux professeurs. On ne se contenta pas de les noircir auprès de leurs confrères et de leurs amis ; on intimida les jeunes gens qui fréquentaient leurs cours et recherchaient leur société. Des étudiants de la faculté des arts de l'université, excités par leurs maîtres ou par leu* mépris naturel pour les belles-lettres, prenaient plaisir à crier partout : Nos non loquimur lalinum de foro piscium, sed loqmmur latinum matris nostrœ facuUatis f), cri de l'ignorance baii)are et jalouse. Les flèches des adversaires du collège étaient spécialement dirigées contre Érasme parce que c'était lui qui, par son zèle et son dévouement, avait contribué le plus à soh établissement. C'était contre lui, comme contre les langues savantes, un concert de déclamations et d'invectives, organisé avec un admirable accord par les ennemis de la Renaissance.
(ï) toi que mon cœur préftre / — A tout ce que fat (Tamis, etc. Tra^inction libre de LoRAUx, p. 78.
C) NftVB, Analectes pour servir à Vhistoire de Loiœain, n® TX, p. 17- IB. (») MoLANUS, t. I, p. 588.
ÂDTERSÀIRES IW COLLÈGE DES TROlS-LANCtES 283
Ërasme eut recours à une de ses fictions les plus ingénieuses pour signaler les motifs de cette guerre : quand il consulta, ditril, les astrologues à ce sujet, ils lui répondirent que tout le mal provenait die l'éclipsé de l'année précédente. Cette éclipse eut lieu sous le signe du Bélier. Or, le Bélier exerce son influence sur le cerveau; ajoutez à cela que Mercure a été perverti par le voisinage de Saturne, et les personnes soumises à Mercure, comme le sont les docteurs de Lourain, se montrent précisément les moins accommodantes... La déesse Acte semble avoir mis le désordre dans l'Université, c'est une véritable conspiration contre les belles-lettres (^). Ces plaisanteries et les satires où il les représenta plus attachés à la dignité de leur robe qu'à la gloire du Christ, aigrirent profondément ces hommes; ils le poursuivirent avec un impitoyable acharnement, n'épargnant ni sa cendre, ni sa mémoire. « Ses écrits les plus innocents furent taxés d'hérésie et, en 1522, la faculté de théologie chargea Jean Heutennius, de Nalînnes, de dresser un état de tous les passages qui lui sembleraient mériter une censure. Heutennius apporta à ce travail tout le zèle d^un inquisiteur et tout le pédantisme d'un théolc^ien. Ce recueil des prétendues turpitudes et obscénités d'Érasme, n'ayant pas été examiné par le concile de Trente, servit de fondement au fameux index expurgatoire du duc d'Albe. Ce fut le même Heutennius qui, chargé de revoir le manuscrit de la dernière édition de l'histoire de Flandre, <ie Meyer, y supprima entre aratres l'éloge d'Érasme, que la postérité y a rétabli. Cet emportement se perpétua dans l'université de Louvain, qui, à la fin du xvm* siècle, approuvait encore les calomnies dont la faculté de théologie avait usé contre le spirituel publiciste f). »
Quant aux machinations dirigées contre le collège des Trois-
(*) Nève, Mémoire cité, p. 61-65.
{^) De Reifpenberg, Notices et extraits des manuscrits de la BibUothêque de Bourgogne y cités par M. Henné, Histoire de Charles- Quint, t. V, p. 35.
Langues, Érasme y opposa la protection dont le pape et les cardinaux couvraient à Rome une institution semblable, ou bien il rapprochait les libéralités de la cour de France pour une foule de savants, de l'opposition que même les princes de rUniversité ne rougissaient pas de faire à l'enseignement gratuit des langues savantes, à peine établi. Il se plaisait à dire que Léon X et Henri VIII devraient être taxés de démence, si la sagesse et la raison étaient du côté des ennemis fougueux des lettres qui ne reculaient devant aucune énormité; il convenait, toutefois, que le nombre de ceux qui dirigeaient cette conspiration se réduisait à trois ou à quatre coryphées profondément stupides. Ce qui l'indisposait contre le corps même de l'Université, c'était l'autorité despotique à laquelle il semblait prétendre, alors que la célébrité plus grande que cette école devait uniquement aux belles-lettres datait d'un si petit nombre d'années. Les saines études, malgi'é tout, gagneraient de jour en jour et prévaudraient bientôt en dépit de quelques détracteurs acharnés. Voilà ce que prédit . Érasme (^).
Sa vigilance fut extrême toutes les fois qu'il eut à soutenir les vrais intérêts des études et à pourvoir aux besoins du collège de Busleyden. Sans y occuper aucune fonction, il se faisait le défenseur officieux de cette institution, par reconnaissance pour un de ses protecteurs f). Ce qu'on incriminait surtout dans le nouveau collège, c'était l'esprit qui présidait il l'enseignement de la grammaire et surtout l'application qu'on en faisait aux textes de l'Écriture et des Pères. A vrai dire, et quoiqu'il ne s'agît que delà lecture des anciens auteurs faite en concurrence avec celle des écrivains chrétiens, la question des classiques païens, comme on l'a dit de nos jours, comptait fort peu dans tout ce vacarme. Les déclamations publiques, les digressions polémiques faites dans les leçons des facultés, les insinuations et les entretiens privés rou-
(«) Nève, p. 65^6.
(*) Gilles Busleyden.