ALAIN DE LILLE, LE DOCTEUR UNIVERSEL
même le lieu où il a enseigné. Ce qui est certain, c'est qu'il mourut en 1202, dans un âge avancé. Ses ouvrages prouvent qu'il s'était fait remarquer par des connaissances très étendues, et son poème philosophique YAnticlaudianus figure au nombre des meilleures productions littéraires du moyen âge ; il eut tant de vogue qu'un siècle après on l'expliquait encore dans les collèges, le regardant comme une production digne du siècle d'Auguste.
Mais ce sont particulièrement les Maximes (^) d'Alain et son Art de la foi catholique (*) qui nous intéressent ici. Ce dernier travail doit être considéré comme son œuvre capitale, car il chercha à y traiter des doctrines principales de l'Église d'après une méthode rigoureusement scientifique et dans une forme imitant les démonstrations mathématiques. Ce livre, dédié au pape Clément III, est de l'année 1187 f).
A l'exemple de Richard de Saint-Victor et de Pierre Lombard, Alain s'efforça de réfuter les hérétiques, non par l'autorité de l'Église ou par les articles de foi, mais par des raisons scientifiques (*). Il est même supérieur à Ricliard de Saint-Victor en sagacité et en finesse dialectiques. Souvent ses thèses frisent le panthéisme f) ou suppriment, à la manière des mystiques, toutes les affirmations positives sur Dieu (^ ; mais, une fois arrivé à cette limite extrême, il sait battre en retraite avec une habileté rare et, à cet effet, on le voit se rabattre « sur la nécessité où nous sommes, d'après lui, de ne pouvoir rapporter la simple unité de Dieu qu'aux choses de cr^ monde et de ne pouvoir parler de Dieu que sous
(*) Elles se trouvent dans Mingarelli, Anecdotorum fascicuîus (Rome 1756), sous le titre de Reguîœ de sacra theologia. On les connaît encore sous celui de Maximœ theologicœ,
(^) Ars catholicœ fidei, dans Pezius, Thésaurus anecdotorum nao., t. I, p. 2, f. 476 et suiv.
P) RiTTER, Geschichte der Philosophie, t. VII, p. 592-594.
(*) DeArte, prol., f. 475.
(^) Par ex. : «• Deus est sphcerainielligibilis, cujus centrum ubique, circumferentia nusqtcam. — Qutcquid est in Deo, Deus est, n
(®) Omyies affirmaliones de Dec dictœ incomparatœ, negaiiones vero verœ.
ce rapport, c'est-à-dire que comme être des êtres Q, bien que d'un autre côté cet être ne soit pas véritablement reconnu (^ ». Il faut convenir que si tout cela constitue une dialectique adroite, c'est à tort que l'auteur a donné à son livre le titre pompeux d'ar^ Ce qu'il y a de plus digne d'attention dans sa méthode, c'est qu'il se permet une assez grande liberté de penser et que ses tendances sont éminemment morales. C'est, en effet, de l'amour de Dieu qu'il fait dériver la nécessité de la création d'êtres raisonnables f) ; de sa justice, la nécessité de leur liberté (^). De là aussi, suivant lui, les aspirations de l'homme vers Dieu et vers la réalisation du bien par la vie morale, la raison et l'amour f).
La 62* de ses règles renferme cette assertion singulière sur la volonté de Dieu, « que Dieu veut le mal en ce sens qu'étant la bonté et la puissance infinies, il n'en laisse pas moins le champ libre à une multitude de maux, contrairement à cette puissance et à cette bonté, contrairement même à ses conseils et à ses ordres (^ ».
Au surplus, si Alain croit avoir prouvé toutes les vérités de la religion par des motifs purement rationnels, il se trompe, non pas qu'il n'ait beaucoup fait, mais parce que ses démonstrations sont trop confuses, trop bizarres et souvent même trop faibles pour qu'on puisse le placer bien haut à cet égard Ç).
A cette époque, beaucoup de théologiens voyaient à regret la philosophie renverser cette thèse traditionnelle : « La théologie est la maîtresse ; la philosophie, avec tous ses arts et
(*) Solus Deiis vere existit, id est simpliciter et immiUabiliter ens; cetera autem non vera swU, quia nunquam in eodem statu persistunt.
(«) RiTTER, p. 594-596.
(•^) Be Arte, lib. II, prop. 4.
(^) Ibid,, prop. 8.
(5) Ibid., prop. 7. — Ritter, p. 596-598.
(0) Ritter, p. 601.
(') Tennemann (t. VIÏI, 1, p. 288-313; a donné une analyse détaillée des œuvres d'Alain.