LES IDÉALISTES : HENRI DE GAND, LE DOCTEUR SOLEISNEL
très étudiatits en théologie, que venait de fonder Robert de Sorbon. Là, ses principaux émules furent Guillaume de Saint- Amour, Gérard d'Abbeville, Odon de Douai, qui, comme lui, contribuèrent à jeter un grand éclat sur l'enseignement de la théologie et de la philosophie dans cet établissement, devenu si célèbre, par la suite, sous le nom de Sorbonne (^).
Henri prit une part considérable aux longs démêlés qu'eut l'université de Paris «ivec plusieurs ordres religieux et à la discussion des questions théologiques qui s'agitèrent de son temps. C'est surtout depuis la mort de Thomas d'Aquin, arrivée en 1274, que son rôle dans l'université semble avoir eu de l'importance. Il devint alors le chef d'une école idéaliste, dont les doctrines étaient en opposition avec certaines opinions de Thomas et le furent, un peu plus tard, avec celles de Duns Scot f). En partant de cette donnée, on peut dire que Henri de Gand a rempli l'époque intermédiaire entre ces deux philosophes, et qu'il a joué un rôle original dans l'histoire de la scolastique. Saint Thomas avait disparu en 1274. Depuis cette année jusqu'à l'arrivée de Duns Scot dans l'université de Paiîs, vers le commencement du xrv* siècle, les historiens, au moins p.ar leur silence, semblent admettre une sorte de lacune dans le mouvement intellectuel ; cette lacune n'existe pas : Henri de Gand domine dans l'intervalle. Cela est tellement vrai que Duns Scot, pour établir ses propres idées, fut obligé de livrer bataille à la doctrine de Henri de Gand, alors répandue non seulement en France, mais en Italie et en Allemagne f).
Henri de Gand appartenait à l'école philosophique des premiers Pères de l'Église et particulièrement de saint Augustin. Comme eux, il croyait que l'alliance de la vérité théologique et de la vérité philosophique ne pouvait être que féconde ; il
(*) F. Lajabd^ Histoire littéraire de France, t. XX, p. 147. (*} lo., ibid., p. 147, 148 et 100. — Henri de Gand mourut archidiacre de Tournai le 29 juin 1293 ; il y fut enseveli dans le pourtour de la cathédrale. C) Huit, Nouveiks archives histo^nques, etc., t. I, p. 340.
représentait l'une empressée à tendre la main à l'autre et à la nourrir d'une divine espérance (^). Ennemi des distinctions et des subtilités de la scolastique, il s'eflForça de faire prévaloir cette école idéaliste, dont les principes, en se propageant peu à peu, ont fini par dominer en Europe. Il tonna contre l'ignorance des curés de son temps, les désordres et l'esprit de prosélytisme des moines ; il plaça ouvertement l'Écriture au-dessus de l'Église, l'évidence de la raison au-dessus de la lettre de cette Écriture. Il soutint avec la même hardiesse que les indulgences n'ont aucun effet indépendamment des dispositions intérieures de ceux qui les reçoivent (*).
Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que, dans un siècle de féodalité, ce puissant génie enseigna le dogme imprescriptible de la souveraineté du peuple. « Si, dit-il, le prince donne des ordres évidemment injustes^ les'sujets ont un premier devoir à remplir, celui de travailler à la révocation de ses ordonnances ; s'ils ne peuvent l'obtenir, si le prince est incorrigible, les sujets doivent procéder à sa déposition plutôt que de le supporter, et ils sont déliés de l'obéissance f). »
Il est curieux d'entendre Henri de Gand se prononcer sur la grande question de la propriété. « Tout, dit-il, ne peut pas être commun entre tous ; la société personnelle ne peut être anéantie sans entamer la société humaine elle-même. D'un autre côté, les biens particuliers de l'individu ne peuvent lui appartenir de manière qu'il ne soit point obligé à contribuer au bien commun, quand les circonstances l'exigeront dans l'intérêt de tous (^). »
Peut-être, en établissant ces principes, le docteur solennel pensait-il aux tendances communistes des Albigeois ; peut-être
(*) HuET, l. c, p. 98.
Cj Id., Recherches historiques et critiques sur la vie, les ouvrages et la doctrine d^ Henri de Qand, Brux., 1838, p. 180.
(') « Quod si non sit omnino spes correctionis in isto (principe vel quolibet siiperiori), debent subditi agire ad depositionem superioris potius quam tolerare istum, et non obedire. •• (Hubt, /. c, p. 185 et 186.)
(*) Quodlibeta, Paris, Badins, 1518, 1, qu. 18 ; IV, qu. 20.
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aussi avait-il en vue le farouche égoïsme d^s barons et des seigneurs de son temps, que les rois de France durent souvent contraindre par la force des armes à sacrifiéir une pailie de leurs intérêts privés à la commune patrie. Or, suivant le docteur, c< la loi fondamentale d'un Ëtat est que, dans toutes les relations politiques, le bien général, supérieur au bienêtre privé et par son importance et par son étendue, soit préféré au bien-être particulier. C'est pourquoi la droite raison ordonne de sacrifier jusqu'à la vie quand le bien-être de l'Ëtat le commande. Mais si l'individu se doit ainsi à l'Ëtat, l'Ëtat, à son tour, est obligé de garantir les droits des personnes, de protéger les propriétés privées avec autant de soin et d'énergie que les propriétés communes et publiques (^) ».
Henri de Gand a soulevé une autre question, très délicate pour l'époque, il s'est demandé si la dîme est de droit évangélique : « Le précepte de la dîme, nous dit le Docteur solennel, était inscrit dans l'ancienne loi. Mais ce n'est pas une raison pour qu'il fasse partie de la nouvelle. En effet, les cérémonies judaïques établies par l'ancien législateur se sont évanouies devant la loi de grâce et d'amour. H n'est resté de la législation de Moïse que ce qui était conforme à la loi naturelle. Car l'Ëvangile a pour but de nous ramener aux principes de la loi naturelle, en les faisant paraître dans leur jour véritable et en y ajoutant quelques conseils de perfection. Il s'agit, par conséquent, de savoir si l'institution de la dîme est fondée sur le droit naturel, ou si c'est une pure observance légale qui doit passer avec toutes les autres. Or, on ne peut nier qu'il ne soit très conforme à la loi naturelle que ceux dont le temps est consacré tout entier au service des autels reçoivent du public les choses raisonnablement nécessaires à leur subsistance. Voilà ce que prescrit la loi morale. Mais quant à la quantité de la contribution, fixée au dixième des biens, et non pas au huitième ou au douzième,
(•) Quodlibeia, XI, qu. 18 ; XII, qu, 13 ; I, qu. 20. — Schwartz, Henri de Qand. (Métnoires couronnés de l* Académie, m-8°, t. X, p. 51 et 52.) .
c'est là un point de pure discipline, que l'ancienne loi n'a pas légué à la nouvelle. Voilà donc ce qu'il faut répondre à la question : la dtme est de droit évangélique, si l'on entend par là une obligation de subvenir aux besoins des ministres de la religion ; car toute fonction mérite salaire ; mais la dîme n'est pas de droit évangélique, ni naturel, en tant que fixée à telle ou telle quantité ; sous ce rapport, elle appartient au droit positif humain ('). »
Dans la Somme de théologie, celui de tous les ouvrages sortis de la plume de Henri qui nous fait le mieux connaître ses opinions tliéologiques et philosophiques, le docteur s'attache particulièrement à la démonstration de cette thèse : « Le ûdèle ne croit pas à l'Écriture à cause de l'Église; il croit à l'Église à cause de l'Écriture. » On se tromperait fort, néanmoins, si l'on supposait que l'auteur de cette thèse exige des fidèles qu'ils suivent constamment l'interprétation littérale des livres sacrés, au risque de blesser le sens commun. II invoque, au contraire, sur ce point, l'opinion de saint Augustin et, avec une indépendance d'esprit bien digne d'être remarquée, mais dont les exemples, chez les théologiens du xni' siècle, sont peut-être moins rares qu'on ne le suppose communément, il décide « qu'il faut connaître la raison pour savoir si l'on doit de préférence s'en rapporter à l'Écriture ou à la raison (*) ».
Après avoir défendu plusieurs autres thèses, Henri de Gand examine si l'existence de Dieu peut être un objet de science, et il conclut que l'être infini est essentiellement incompréhensible et que, par conséquent, l'idée de Dieu ne peut être le sujet propre de la science du philosophe ^.
11 est aisé de comprendre, dès lors, que Henri de Gand est un adversaire déclaré du panthéisme, cette variété de l'athéisme; il le combat en établissant que Vintcllect est une
(') Apud HuBT, NouMlUsarchioes, etc., p. 334 et335.
(*) F. Lajard, Histoire litUrair» dt la France, t. XX, p. 174 et 176.
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partie de la substance même de chacun de nous, et que les raisons séminales des choses se trouvent aussi dans la nature, où elles constituent la réalité des choses secondes (^).
Dans le livre intitulé Quodlibcta^ son chef-d'œuvre, que Gerson plaçait sur le même rang que la Somme de saint Thomas, Henri attribue au temps deux propriétés particulières, qu'il appelle la subjectivité et Vobjectivilé, qualifications que l'on croirait ne dater que de la philosophie allemande f).
On trouve dans ses écrits des aphorismes de l'aristotélicien arabe Al-Rendi, dénoncé par l'Église comme peu orthodoxe. Il suffit de citer les suivants : « Les individus ne peuvent se soustraire à la domination des causes secondes, et, animés par le même souffle, par la même vie, ils sont des particules de la même matière, la matière universelle. La force étant l'acte par excellence, elle gouverne la masse, lui imprime tous ses mouvements et, par conséquent, exerce l'influence déterminante dans la génération de tout composé f). »
Ce sont là des sentences qui seront accueillies avec faveur par la plupart des théologiens de la secte réaliste, quand on aura pris soin de leur en dissimuler l'origine : elles ne les révolteront que dans les cahiers des téméraires, comme Amaury de Bène et autres semblables (^).
a Henri de Gand est souvent obscur ; il semble même avoir cherché à l'être, craignant, sans doute, d'offenser par quelque proposition malséante son ancien condisciple, le docteur angélique (saint Thomas); mais sa doctrine, dégagée de toutes les équivoques, de tous les artifices du langage, est une glose platonicienne des aphorismes d'Aristote. De son temps, beaucoup s'y trompèrent; mais quand Duns Scot vint, de 1304 à 1508, reprendre, commenter l'une après l'autre les thèses du docteur solennel et lui emprunter ses principaux arguments
(^) F, Lajard, /. c, p. 179.
(•) Id., p. 178.
(3) Hauréau, De la philosophie scolastf que, Paris, 1851, t. I, p. 364 et 365.
(*) Id., ibid,, p. 365.
Contre le péripatétisme ontologique de saint Thomas, alors tous les yeux s'ouvrirent et Fécole dominicaine reconnut avec effroi qu'elle avait élevé, nourri dans son sein un de ses plus dangereux adversaires. C'est au titre de platonicien qu'Henri de Gand obtint, au xv* siècle, les hommages enthousiastes de Pic de la Mirandole et qu'il fut ensuite adopté jusqu'au XVII" siècle, dans quelques écoles, comme le plus beau génie de la scolastique, comme le meilleur, le plus sûr et le plus éclairé de tous les maîtres (^). »
Henri de Gand fut honoré d'un suffrage qui vaut à lui seul tous les autres, celui de Bossuet. « Quelle idée, dit Huet, ne prend-on pas du philosophe flamand, lorsqu'on entend l'aigle de l'éloquence chrétienne, le dernier des Pères, portant la parole devant des théologiens du siècle de Louis XIV, placer le nom du docteur solennel à côté des plus grands noms de l'Église gallicane f)? »
Et cependant, à cette époque où la raison s'essayait déjà à secouer le joug de la foi, où les plus illustres esprits se produisaient à côté de saint Thomas d'Aquin, où des réformateurs audacieux s'élevaient du sein même de l'Église, où des discussions à outrance passionnaient les écoles, Siger de Brabant, le maître du Dante, qui le retrouve plus tard au Paradis, avait été obligé de se défendre contre des accusations d'hérésie f).
« Alighieri, dit M.Victor Le Clerc, au milieu de la lumière éclatante de son Paradis, entend une voix qui lui apprend de quelles âmes illustres il est environné : « A ma droite, « c'est mon frère et mon maître, Albert de Cologne; et moi, « je suis Thomas d'Aquin. Si tu veux savoir qui sont les « autres, que tes yeux suivent mes paroles à travers la céleste
(') Hauréau, Delà philosophie scolastique, t. II, p. 276 et 277.
(■) Huet, art. Henri de Gand, dans les Belges illustres, t. III, p. 83.
(^) M. Le Clerc a confondu en un seul personnage Siger de Brabant et Siger de Courtrai. Cette erreur a été rectifiée par M. Potvin, dont les conclusions ont été généralement admises. Voy. Bulletins de l'Académie, 2* série, t. XLV, 3. (Note des