‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 130 sur 182 · BERNARD VAN ORLEY · texte numérisé non relu

BERNARD VAN ORLEY

(lire le motif? Quels étaient ces mystérieux services qu'elle jugeait si agréables? On l'ignore (^).

En 1527, les Yan Orley furent poursuivis comme ayant assisté à des prêches clandestins. Bernard, son père, sa mère, sa femme et son frère comparurent devant les inquisiteurs, avec Jean Coninxloe, peintre médiocre, et d'autres artistes obscurs. On leur infligea des amendes, et en outre, on les condamna à monter sur un échafaud, dressé devant l'église Sainte-Gudule. Après cette triste cérémonie, Bernard Van Orley fut destitué, sans cependant que Marguerite d'Autriche laissât de l'employer. Marie de Hongrie lui rendit sa charge de peintre officiel Q.

c< Les tableaux de Bernard Van Orley sont devenus assez rares. Le Musée de Bruxelles en possède deux, dont l'un appartient à la première époque de ce maître ; il représente le Christ soutenu par la Vierge, qui plie sous le poids de la douleur. Madeleine, saint Jean et deux disciples, qui se trouvent sur le second plan, expriment avec beaucoup de vérité le même sentiment. Sur les volets on voit les portraits des donateurs et de leur nombreuse famille; celui du père et de sept fils sous le patronage de saint Jean-Baptiste, celui de la mère et de cinq filles, sous le patronage de sainte Marguerite. L'ensemble est peint sur fond d'or. La beauté de l'expression, la vigueur du coloris, la finesse de l'exécution, le ton mâle qui règne dans tout le tableau, la perfection des détails et le goût des ajustements, font regarder cette œuvre comme la plus belle production que le Musée possède en ce genre »f). Van Orley a fait plusieurs cartons pour les verrières de Sainte-Gudule ; celles qui ornent les baies des portails latéraux furent exécutées d'après ses dessins et placées en décembre 1557. Le vitrail du nord représente Charles-Quint

(') Conf. MicHiELS, t. V, p. 74.

(') GoKTHALS, Histoire des lettres, des sciences et des arts en Belgique, Bruxelles, 1842, t. m, p. 53-54.

ilO MVIU.IUIITK I>\m TUICIIE F.T LA UE?ÎAISSA>CE DANS LES PAYS-B-VS.

et sa femme; le vilrail du sud, Louis de Hongrie el Marie, sa veuve. Van Orley fournit également le carton de la verrière peinte pour la chapelle du Saint-Sacrement de Miracle (^).

Une riche collection de dessins exécutés par cet artiste se trouvait, à l'époque du bombardement de Bruxelles, chez Pierre Van Orley, un des descendants de Bernard. Les projectiles environnèrent la maison de flammes; pour sauver ses effels les plus précieux et surtout son trésor artistique, Pierre les transporta dans Thabitatioud'un ami, laquelle lui semblait moins exposée. Mais le destin se fit un jeu de tromper sa prudence : la maison où il chercha un refuge devint la proie do lelénient destructeur; la sienne, par une espèce de prodige, fut soustraite à ses ravages. Ce désastre anéantit les importantes esquisses et ruina la famille f).

Marguerite habitait de préférence Malines;elle n'aimait pas beaucoup Bruxelles (^. Bruxelles était, au contraire, la ville chérie de Teuipereur, qui se souvenait toujours avec gratitude de rh(»roï(iue assistance que les Bruxellois lui aviaiieut prêtée en loil (^). Quand il y résidait, il se complaisait dans son riche palais, dont les salons étaient couverts de somptueuses tentures sorties des manufactures nationales de Martini et de Nonne et où se massaient avec un art infini For, Targent, le velours et le satin cramoisi f). C'était là encore que Ton voyait briller les aiguières, bassins et tasses dorées, ainsi que les tranchants, flacons eijecloirs d'argent dus à l'industrieuse habileté de Van der Perre, de Bruxelles f).

Malines, la résidence habituelle de l'archiduchesse, était

(*) MiCHIRLS, t. V, p. 93.

(*; In., t. V, p. 79. — GoETHAi^, t. m, p. 52-54.

(^) Ce fut elle qui s*opposu formellumont à ce que Ton transférât dans la cajûtale le grand conseil de Malines. — Sous elle, la constitution communale de Bnudllflt « telle que lavaient créée ou sanctionnée les ducs de Brabant et, après eux, les duci de Bourgogne, subit dos modifications imi)ortanteâ *. (V. Gachard, Docutnents iHtklits, etCp t. I, p. XXVI.)

(*) Archives rfw royaume. Conseil de l'Etat et Audience, registre 69, fol. 494. {*; Ibid., f. 518.

(") Ibid., f. 520.

MICUEL VAN COXIE. 111

alors une des plus belles villes des Pays-Bas. Le palais qu'elle y occupait n'était pas moins somptueux que celui de l'empereur à Bruxelles. C'était là qu'elle donnait fêtes et ballets à ses intrépides gentilshommes flamands, tout ruisselants de perles et de rubis, en dépit des sévères ordonnances de Charles-Quint, C'était plaisir à les voir se délasser des fatigues de leurs rudes campagnes de France et d'Italie dans le Joyeux de Bruxelles ou dans les Filles à marier (^).

La richesse de la ville, la présence de la cour, les étrangers qui affluaient dans les hôtels, le grand nombre d'habitants et la prospérité de leur commerce devaient stimuler énergiquement les hommes de mérite. Un usage adopté à cette époque n'y contribua pas moins. Pour décorer les murs, on avait graduellement substitué, dans les riches demeures, au cuir de Cordoue des toiles peintes à la détrempe. Ces toiles se vendaient en rouleaux, non seulement dans les magasins, mais dans les marchés publics et dans les foires. Leur préparation occupait à Malines plus de cent cinquante ateliers, indépendamment d'un grand nombre d'autres à Courtrai et en différentes villes. Quoique les images dont on les ornait fussent surtout des œuvres industrielles, un labeur si considérable entretenait le goût de la peinture et habituait une foule de jeune gens à manier le pinceau. Les plus intelligents devenaient des artistes.

Malines semble donc avoir été le chef-lieu de l'école de transition qui forma le passage entre le style de Bruges et le style d'Anvers. Ce fut au milieu de ces circonstances favorables que se développa Michel Van Coxie, père de cet autre Michel, qui fut l'élève de Bernard Van Orley (^.

Le premier de ces deux peintres était estimé de Marguerite d'Autriche et des seigneurs qui l'environnaient ; on n'avait pas, dans le pays, une moins bonne opinion de ses talents. Il était de race noble. 11 enseigna lui-même à son fils les

{}) Noms de certaines basses-danses.

(*) MicHiELS, t. V, p. 216-217.

i\i MAI\(;rKI\ITE h AUTniCIlE ET LA RENAISSANCE DANS LES PAYS-B.iS,

éléments du dessin et de la peinture. Mais, n'ayant pas exploré tout le domaine de l'art, il ne pouvait le conduire bien loin et il le plaça sous la direction de Bernard Yan Orley f), qui eut ainsi la gloire de former ce peintre, si connu par sa grâce raphaélesque.

Marguerite employa aussi Jean de Mabuse, elle l'appela notamment à Malines et lui confia la tâche ingrate de restaurer les anciennes peintures de son cabinet.

Parmi les artistes qui avaient fixé l'attention de Mai^erite, il faut citer encore Vermeyen et Ilorebout.

Jean-Corneille Vermeyen, né en 1500, à Beverwyk, non loin de Harlem, accompagna Charles-Quint à Tunis, dont il peignit le siège et la prise f). Bruxelles et Arras étaient remplis de ses tableaux et de ses portraits. Il mourut eu 1559 à Bruxelles ; il fut enterré dans l'église de Saint-Géry, où il y avait de lui une résurrection du Christ, surmontée de la figure de Dieu le Père.

Gérard Horebout, auteur de ces beaux diptyques tant admirés de ses concitoyens, naquit vers 1498 à Gand et mou* rut en 1541 f). En 1516, Marguerite d'Autriche reçut de lui certaines peintures et d'autres ouvrages. Entre cette année et 1518, il fit pour elle un livre d'heures, et trois ans après, le portrait de Christiern II de Danemark, qui voulut introduire les institutions de la Belgique dans les vieilles aristocraties du Nord Scandinave, et que ces tentatives de réforme précipitèrent du trône et forcèrent de se réfugier chez nous (^.

La même année, 1521, il exécuta pour la même princesse seize belles histoires bien enluminées, en une paire de riches heures sur parchemin. 11 avait encore tracé dans cet ouvrage sept cents lettres d'or, fait écrire un certain nombre de feuil-

(«) MicHiELS, p. 217-218.

(•) Karel VanMandkr, Het schiidersboeh, Haarlem, 1604, p. 224.

(3) MicHiELS, t. V, p. 413^14.

(*; Id., t. V, p. 407-408, et mon Uvre cité, p. 187-188.

COMLVD MEYT, ALBERT DUUER. 113

lels, et peint deux vignettes, La gouvernante lui demanda ensuite un modèle de verrière pour Téglise de Galilée à Gand. Elle le chargea aussi de se rendre à Bruges et d'y faire achever le manuscrit d'un autre bréviaire. Elle l'employa encore vingt jours à un petit jardin en fleurs de soie que les noimes du monastère de Galilée exécutaient pour elle dans un coffre (*).

La cour de Marguerite recevait aussi le grand sculpteur Conrad Meyt, a qui l'on doit l'admirable monument érigé à la mémoire de l'empereur Maximilien I, dans la cathédrale d'Iuspruck f). En 152G, cet artiste entreprit, aux frais de la gouvernante, l'exécution des statues d'albâtre des trois splendides monastères de Notre-Dame de Brou, à Bourg-en-Bresse près de Lyon. Il était Suisse de naissance, mais il habitait déjà les Pays-Bas en 1514,

Parmi les statuettes qui ornaient le magnifique tabernacle de l'église abbatiale de Tongerloo, construite entre les années 1558 et 1549, celles des trois sybilles étaient également sorties du ciseau de Meyt f).

Pendant l'immense splendeur artistique de ce règne, le célèbre fondateur d'une grande école de peintres allemands forma le projet de visiter les Pays-Bas. On connaît le voyage d'Albert Diirer; sa réception à Anvers par la confrérie de Saint-Luc; sa visite à l'atelier de Quentin Metsys; sa présence à l'entrée solennelle de Charles-Quint à Gand, le 23 septembre 1520; son séjour à Bruxelles, où il fut fêté par le seigneur de Nassau; sa liaison avec Meyt, Van Orley, Patenier, Erasme; sa visite au palais de Malines, où. Marguerite lui permit de voir ses tableaux et sa «librairie»; sa disgrâce auprès d'elle, si bien qu'elle ne lui offrit rien en échange de

(') MiciiiKLS, t. V, p. 408-409.

{^) Van Hassklt, Revue de Btntxelles.

(^) PiNciiART, notos sur Crowe et Cavalcaselle, Les aiicie^is peintres flamands, Bruxelles, 1802, t. III, p. cccxvii.

T. II

il4 m.\iu;i'krite: i/altriciie et la re^iaissance daks les pays-bas.

ce qu'il lui avait ofTert et refusa même d'acheter le portrait i\c (-harles-Quint qu'il avait peint (^); la froideur qu'il trouva à Bruxelles; ses portraits peu ou point payés; l'accueil que lui fit Christiern H, dont il fit le portrait; l'offre des magistrats d'Anvers de se fixer dans cette ville avec une pension annuelle; son départ enfin dev.int la persistance de Charles- Quint et de Mai^guerite à ne monti^er au grand artiste aucun intérêt.

Quoique Marguerite ouvrit ses salons aux poètes, aux musiciens et aux peintres ; quoiqu'elle cultivât elle-même avec succès la poésie, la musique et la peinture ; quoiqu'elle sut si bien

Chanter et rii*e,

Dancer, jouer, tout bien lire et escrire,

Peindre et iH)urtraire, accorder monocordes, etc.,

elle ne cessait de se lamenter sur l'ennui mortel qu'elle traînait après elle comme un linceul de plomb :

Deuil et ennuy nie |H>i'séculent tant, Que mon esprit à coniiïorlcr s estent Tous les regretz que Ton searoit penseur, Et n'est vivant cpii en si^eut dispenser, (^ar en mon cas peisonne riens n'entend.

Pounpioy non ne veuil-je morir?

Pounjuoy non ne voy-je quérir La fin de ma doulente vie, Quant j'ayme qui ne nf ayme mye.

Et sers sans guerdon acquérir?

Je n*ay deuil que je ne suis morte :

Ne doy-je pas vouloir morir?...

(') V. Udiqiiicii von Albiœcht DruKK, etc., Nuremberg:, 1528. — Ai.f. Micbiels, nistuire citée. — riKN.s, Histoire de la ville (TAnvers. — Van Hasselt, Reçue de Bruxelles^ décoiTibre 1838 et janvier 1830. — Pi.vchart, déjà cité. — Le cabinet de radiateur d de f coUiqKatVo, t. 1, etc.

TRISTESSES DE MAUGUEUITE, 113

Ailleurs, elle se lamente encore :

Me fauldra-il tousjours ainsi languir?

Me fauldra-il enfin ainsi morir?

Nul n'aura-il de mon mal congnoissance?

Trop a duré, car c est dès mon enfance.

Marguerite a exposé les causes de ses chagrins dans sa Complainte sur la mort de rempercur Maximilien, son père(^).

0 Atlropos, nul ne se pcult defFendre De ton fier dart, dont tu as mis en cendre Les quatre princes que au monde aymoye mioulx 3Iurdry les as trastous devant mes ieulx ! Les deux première si furent mes maris, Dont maintes gens eurent les cueurs marris, Prince dTspaigne et le duc de Savoye, Que plus bel homme au monde ne scjavoye : Encoires plus pour grever mon oultraige. Les prins tous deux en la fleur de leur eaige ;

Car à dix et neuf ans le prince Irespassa,

Et la mort malheureuse son josne cueur peii^a.

Au beau duc de Savove bien lui fiz de tes tours,

Car à vingt et trois ans lui fiz finir ses joure. Et le troisième, mon seul frère (*), esloit Roy des Hcspaignes et de Naples à bon droit. Las ! tu Tas mis en un semblable erroy ; Car tu n*espargnes prince, ne duc, ne roy. Pour le quatriesme, o Mort trop oultrageuse, Tu as eslaint la fleur chevalereusc Et as vaincu celluy qui fiist vainqueur, Maximilien, ce très noble empereur, Qui en bonté à nul ne se compère p).

Ainsi Marguerite se consume dans un sombre abattement ; elle languit dans une affection morbide; elle ressent cet affaissement des facultés de l'àme, cette satiété de toutes choses, cette sorte d'atonie qui lui fait souhaiter de sortir de c( séjour de larmes. Elle mourut en 1550.

(*) Ce prince mourut le 12 janvier 1519.

(^) Philippe le Beau, mort le 25 septembre 1506.

(') Archives du royaume, socrétairerio allemande.

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il() MVUr.lFJlITK D AITUICIIE ET L\ HENAISSANCE DANS LES PAYS-BAS,

Apres sa mort, les arts eurent le bonheur de voir lui succéder sa nièce Marie de Hongrie (1531-I5oo), qui chargea le Montois Jacques du Brœucq de relever a Binche et à Mariemont les châteaux détruits par les Français, qui ne le cédaient en rien, pour l'architecture et pour la richesse de Fornementation, à tout ce que les rois de France, Louis XII, François P' et Henri II, avaient construit avec le concours des plus grands artistes de leur siècle. A Binche, Michel Coxie avait été longtemps occupé à couvrir de ses belles compositions les murailles et les cheminées ; on n'y voyait que statues, bas-reliefs et ornements dus au génie de Jacques du Brœuc(|. Les parquets, les portes, les meubles étaient l'œuvre d'ébénistes allemands, qui avaient reproduit en incrustation le plan de la ville et du château de Binche. Marie avait rassemblé dans ce château des objets d'art sans nombre et des manuscrits d'une haute valeur. La lettre M couronnée apparaissait jusque sur les girouettes qui surmontaient les deux tours ornant l'entrée de l'édifice (^).

La princesse possédait encore un autre château, celui de Turnhout, où elle fit installer, en 1556, une bibliothèque de manuscrits, presque tous reliés avec luxe, que Philippe II réunit en 1551) à celle des ducs de Bourgogne, déjà enrichie par l'héritage de Marguerite d'Autriche. 11 ne paraît pas que le roi d'Espagne ait distrait de la succession de sa tante pour le donner au monastère de Saint-Laurent de l'Escurial, autre chose qu'un superbe évangéliaire de \f siècle, que la reine Marie avait rapporté de Hongrie, avec l'incomparable missel exécuté pour le roi par Mathias Corvin, en 1485 f).

Le château de Turnhout était surtout remarquable par le^ sculptures qui le décoraient ; c'étaient des productions de Conrad Meyt.

L'inventaire des meubles du château mentionne encore d'auties pièces de sculpture en marbre blanc, en jais, en

f) PiNCHART, Revue timi'srselle cle^f arts^ t. III, p. 128. .(') Id., ibi<J,, p. 128129.

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