‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 135 sur 182 · SON LIVRE SUR LA VAXITÉ DES SCIENCES · texte numérisé non relu

SON LIVRE SUR LA VAXITÉ DES SCIENCES

première de ces villes, par la voie de la presse, son fameux, livre de la Vanité des sciences. Quoiqu'il eût été imprimé avec l'approbation des docteurs en théologie et avec privilège de l'empereur, il ne lui en aurait pas moins suscité de graves difficultés, sans la mort de Marguerite d'Autriche, qu'avaient excitée contre lui les scolastiques et les moines. La malveillance de la duchesse pour Agrippa ne l'empêcha pas de faire, lorsqu'elle mourut, l'éloge de sa vie, qu'il dédia à Jean de Carondelet, archevêque de Palerme, chef du conseil privé. Ce que les moines n'avaient pu obtenir de la défunte, ils s'appliquèrent à l'arracher à ses deux neveux, Charles et Ferdinand. Mais, en dépit de ses persécuteurs. Agrippa livra à l'impression le premier livre de sa Philosophie occulte (1531), qu'il adressa à Herman de Wied, archevêque de Cologne^ Quoique ce prélat eût accueilli la publication avec une haute satisfaction, l'auteur n'osa pas faire paraître les deux autres livres : il craignit d'augmenter les clameurs poussées par les moines dans les cabinets des grands, du haut des chaires évangéliques , dans toutes les familles et dans toutes les sociétés particulières Q.

Si, dans Erasme, l'esprit scientifique suit en toute liberté les tendances réformatrices de son siècle. Agrippa représente davantage l'élénjcnt populaire, qui, uni aux progrès de la Renaissance, conduisait aux mêmes résultats, du moins par rapport à la critique et à l'essence de la religion. Dans le livre De rinceriitude cl de la vanité des sciences, il s'appli(|ue à prouver cette idée populaire que toutes les sciences ne sont que vanité, qu'elles engendrent aisément la folie et qu'il n'y a rien de plus pernicieux qu'un savant vaniteux. Celte idée s'était manifestée chez les hussites, dans les agitations causées à Wittenberg par les excentricités de Karlstadt, et elle se conserva dans plusieurs sectes mystiques, entre autres dans celle des anabaptistes. Elle était bien plus sérieuse qu'on

(1) Meinkiis, p. 319-336.

m CORNEILLE AGRIPPA ET SES DISCIPLES.

ne se le figure, îi une époque où la religion et la science étaient connue serrées dans un étau; où, sous la pression d'un pédantisnie grotesque, la nature et la saine raison mena- 4;aient de s'éteindre. Le livre d' Agrippa eut le précieux avantage de conduire à la critique et, par là, d'avancer la science. 11 est vrai qu'il contient des opinions singulières, fruit de l'esprit inquiet et ardent de l'auteur; mais on y retrouve toujours l'écrivain aussi savant que spirituel dont les coups portent rarement à faux. Humaniste et contempteur du système monacal, il le battait constamment en brèche Ç).

Aussitôt après l'apparition de Luther, Agrippa s'était prononcé en faveur de ses tendances réformatrices, sans jamais cependant se convertir à la nouvelle religion. Il soutenait que le bonheur de l'homme n'est pas dans la science, mais dans la probité; que la bonne volonté seule relie Thomme à Dieu ; que l'État même est malheureux par la science, pour le motif que les savants y veulent toujours avoir le haut du pavé et qu'ils méprisent et dominent le peuple (*;.

Agrippa se plaît aussi à promener sa férule sur le dos des grammairiens et des théologiens qui, en se clouant à la letti*e morte de l'Écriture, en oublient le sens et l'esprit et qui, pour de misérables disputes de mots, avaient causé le schisme des Eglises d'Orient et d'Occident et, récemment encore, les plus violentes querelles sur l'Eucharistie f).

Dans le 08* chapitre de ce livre, il attaque les riches églises du catholicisme, qu'il dit avoir été construites avec la sueur des pauvres : « Dieu ne demeure pas dans les temples élevés par la main de l'homme. Le cœur des mortels pieux, voilà le temple de l'Être suprême. Le Christ nous a envoyés faire nos prières dans nos chambres, et non pas dans les églises; lui-même n'allait pas, à cet effet, dans la synagogue, mais sur la montagne. Dieu veut être adoré en esprit et

(*) Hagkn» Deutschlands iiter. it, rdig, VerhâHm'sse in Reformations ZciUdter, Erlangcn, 1844, t. III. p. 258-260.

(«) Hagen, t. m, p. 260 et 261.

'^) Hagen. p. 262 et 263.

DE LA VA?IITÉ DES SGIE>XES. 123

vérité, et non pas dans les actions corporelles et dans la chair (^). »

Puis, c'était le tour des inquisiteurs. Après avoir rappelé qu'avant le xn* siècle « jamais on n'avait torturé ou brûlé un homme que du consentement du pape », Agrippa dépeint la coiuluite de l'inquisition de son temps en ces termes :

« Si le prévenu, se mettant sur la défensive, tâche de se justifier et de soutenir son opinion par l'Écriture, ou par de bonnes et solides raisons, aussitôt ces révérends inquisiteurs, l'interrompant d'une voix furieuse et tonnante : « Il ne s'agit pas ici, disent-ils, de disputer devant une chaire d'école, contre des bacheliers et des étudiants. Vous êtes devant vos juges et vous comparaissez à leur tribunal ; ce n'est pas à vous h former des raisonnements ni à plaider votre cause; il n'est question que d'une demande, et vous devez y répondre simplement : voulez-vous vous en tenir aux décrets de l'Église romaine et renoncer à votre opinion? » Le prévenu, refusant d'acquiescer, déclare-t-il qu'il persiste dans son sentiment, alors, lui représentant les terribles suites de sa prétendue opiniâtreté : « Ce n'est, disent-ils, ni avec les argumens, ni par des écrits qu'il faut combattre les hérétiques; les seules armes qu'on doit employer contre ces amis du diable, ce sont les flammes d'un bûcher ardent. »

«Ainsi, un malheureux qui n'est nullement convaincu qu'il a tort, qui ne sait et ne peut pas penser autrement qu'il pense, et qui croît selon sa conscience et sa bonne foi, on le force d'abjurer, c'est-à-dire de ne point voir ce qu'il lui est impossible de ne pas voir; et s'il tient ferme jusqu'à la fin, ces moines le proclament déserteur de l'Église, le livrent au bras séculier, comme ils disent, aux mains de la justice civile, pour être brûlé vif, disant avec l'apôtre : Otez le mal qui est au milieu de vous. Cependant, l'Église gouvernait autrefois avec un si grand esprit de douceur, et les évéques de Rome avaient

l'; Hagkn, p. 203 et 264.

liG rOR.\EILLE AGKIPPA £T SES DISCIPLES.

tant (le ciéiiiencc que, comme Gratien Ta démontre dans la ^Iiialrioiiio distinction de la conséci*ation, on ne punissait point de mort le néophite relaps et retond)é dans le judaïsme, <^t (pron n'ordonnait aucun châtiment ou du moins point de supplice contre le bl«isphème. Et le fameux Bërenger, que, par rapport au mystère prodigieux et absolument contradictoire (le la transsubstantiation, nous devons détester et condamner connue un monstre d'hétérodoxie, voire au feu le plus brûlant de l'enfer, ne voyons-nous pas que, quoiqu'il fût retourné, comme un scélérat, au vomissement de son hérésie, non seulement il ne fut point occis, mais qu'il fut encoi*e maintenu dans sa dignité d'archidiacre.

« Mais dans notre malheureuse et perverse génératfon, la plus léj?cre erreur vous mène droit au fagot, et quelquefois, pour le moindre crime, ces bourreaux ou du moins ces lieutenans criminels des soi-disant pères et pasteurs des enfants du Père céleste livrent un pauvre chrétien au terrible supplice (lu feu. Vous me direz : « Cette sévère et rigoureuse discipline convient au triste et tunmltueux état où l'Ëglise se trouve aujourd'hui ». Mais pendant qu'on pratique une violence si horrible, si criante contre la raison et l'humanité, et cela pour maintenir l'andiitieuse et imaginaire infaillibilité des pa[K?s, (pi'on ne laisse donc point périr la vraie et solide dévotion !

« D'ailleurs, ces inquisiteurs de la dépravation hérétique sont souvent eux-ni(>mes des maîtres fripons; et rien ne les emp(}che de tomber aussi dans l'hérésie. Et c'est ce qui a donné lieu à la nouvelle constitution de notre saint-père Clément. Ceux donc qui ont vocation pour ce digne emploi de l'inquisition, ces chiens de chasse, ou, pour mieux dire, ces gros et méchans matins que le pape lâche sur l'hérésie, pour peu qu'ils veuillent se conformer à l'esprit de l'Évangile, ne doivent pas employer contre les hérétiques des albumens obscurs et embarrass(\s, des syllogismes contentieux : ils doivent tacher, avec douceur, avec une charité chrétienne

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