ÉRASME TROP INDÉPENDANT POUR SUIVRE LUTHER
lans cet ouvrage, il se fût placé sur uu terrain plus large, ît qu'il eût suivi une marche beaucoup plus libérale que les >ectaires de la Réforme. Les petites Églises luthériennes qui Tenaient de se constituer et qui étaient fort intolérantes en natière de foi, mais bien humbles sous le joug des princes, tugmentèrent de jour en jour les antipathies d'Érasme pour !uUther et ses partisans. Il était trop indépendant et trop labile pour voir dans leurs doctrines le salut du présent et le l'avenir; il avait rêvé une tout autre réforme : le développement paciGque du christianisme par un progrès corres- >ondant des sciences et des lettres. Qu'importait à lui, ibre-penseur, que les anciens dogmes fussent remplacés ^ar d'autres? Ne pouvant entrer dans aucune des Églises nou- ^^elles, il préféra rester dans l'ancienne, malgré la réaction i laquelle elle se laissait entraîner.
c< Je ne suis jamais, disait-il, entré dans leurs églises (des vangéliques), mais je les ai souvent vus revenir de leurs seraons : il semblait que le démon se fût emparé d'eux; la olère et la fureur étaient peintes sur leurs visages. Ils ont boli les jeûnes; mais ils donnent dans la crapule*. • Ils ont ejeté les cérémonies sans que la religion y ait gagné. Les hiefs de ce parti, qui sont encore bien loin d'avoir les L chesses et la considération des évéques, ont tant d'orgueil mie, si on ne me laissait d'autre choix, j'aimerais encore mieux ^pendre des évoques que d'eux. Le gouvernement de l'emereur est plus doux que celui de quelques-uns de ces magis- ■"^ts évangéliques...
<c Si les vices chrétiens vous scandalisent, faites-nous voir %ie votre Église est sans tache et sans ride, et nous y entrei^nsC). »
Il parle aussi ouvertement des orthodoxes : « Il était 3rmis autrefois d'agiter diverses questions sur le pouvoir ta pape et sur les indulgences ; présentement, il y a du
^«) De Bubiony, t. IF, p. 311-314.
282 ÉRASME ET LUTUER.
danger :i hésiter sur des choses qui ne sont ni vraies ni pieuses. Autrefois, on ne chagrinait pas beaucoup ceux qui mangeaient de la viande les jours maigres, pourvu que ce fût en particulier; maintenant, quiconque mange un œuf dans le carême, même par raison de santé, est mis en prison comme hérétique, et court risque de la vie. On pouvait autrefois se mocpier impunément des moines et des théologiens : on les a présentement rendus si puissants qu'il est dangereux de dire la moindre chose contre eux f). »
Que Ton se garde cependant de croire qu'Érasme eût renié ses idées d'autrefois. Il est vrai qu'il vécut et mourut dans le catholicisme; mais cela ne l'empêcha pas de penser et d'écrire tout ce qu'il voulait, et toujours dans le même esprit. Voilà pourquoi il fut attaqué avec une égale fureur par les moines et par les réformateurs; des deux côtés, on lui reprochait de mépriser toute espèce de religion, et particulièrement le christianisme f).
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en fait de doctrines philosophiques, Érasme avait de beaucoup dépassé la réformation. Toutefois, s'il se montrait sévère à l'égard des évangéliques, il ne ménageait pas les reproches h leurs adversaires. 11 craignait que Luther une fois anéanti, le monde ne fut envahi par un nouveau pharisaïsme. Le triomphe exclusif de l'un ou l'autre système religieux lui paraissait un danger pour le véritable christianisme. Il aurait désiré qu'un prince supérieur, dominant les deux partis, eût pu les ramener 5 l'unité- Mais pour atteindre un but pareil, il aurait ii nécessairement se charger du rôle que Luther avait joué dam l'origine, faire un énergique appel à tous les principes <l liberté, s'appuyer sur les masses, exiger de haute lutte la des
(*) Dk BrRiGNY, t. II, p. 314 et 315.
(«) De Wkttk, Luther s Brief\ etc., t. III, p. 427 et 461. — Walch. t. XVII p. 2509, 2515 et 2516. — 0*rpus reformatoriimy t. I, p. 1083. — Sur les dernie iTiomentî (î'Krasme, voy. Annuaire de r Université de Louvain, 1852, p. 251-25( 1853, p. 245-261.
ÉRASME, SOLLICITÉ DE DÉFENDRE ROME, s'aBSTIENT. S83
iiction des abus et le rétablissement de l'Église universelle ir les bases les plus larges de TÉvangile illuminé des spleneurs de la Renaissance. Sa nature s'opposait à ce qu'il prît ne position si décisive ; ses idées étaient bien avancées, lais, pour en assurer le succès, il n'aurait voulu blesser per- )nne, et moins que tout autre les puissances de la terre, ussi, il ne se donna jamais cette mission et se tint dans une îuvre de juste milieu, qui répondait mieux à son caractère l à ses idées d'équilibre {^}.
Il y avait longtemps que le parti catholique sollicitait le hilosophe de se prononcer. Tous ceux qui avaient écrit Dntre Luther l'avaient fait avec peu de succès. On ne voyait lus qu'Érasme qui pût sauver l'Église romaine. Adrien VI, m ami et son compatriote, l'avait interpellé directement ar deux lettres consécutives f).
Il avait toujours fait très peu de cas de Luther et de sa îîence; lorsqu'il était encore cardinal, il les avait traités ^ec un dédain suprême dans une lettre adressée aux théoloîens de Louvain; il pensait que l'abolition des abus de Église suffirait pour faire rentrer Luther dans le néant f). aintenant, il en appelait à Érasme. Son silence dans une Lierelle qui intéressait l'Église le rendait suspect d'hérésie, isait-il, et il le conjurait de dissiper ce soupçon. Il ajoutait lîlle louanges pour le gagner, l'appelant l'unique et la derière espérance de l'Église, qui n'attendait plus que de lui m salut. 11 l'invitait à venir à Rome, d'où il lancerait avec lus d'autorité ses apologies catholiques, du pied de la chaire 3 Saint-Pierre. Le cardinal Campèze se joignit au pape. De ►utes parts, on écrivait à Érasme qu'il devait se hâter de )urir au secours de la nacelle du Christ, presque submergée )us les flots de l'hérésie (^.
(*) Hagex, t. m, p. 247-258. — G. Jortln, t. I, p. 274-277.
(•; La premiè 1*0 lettre est du mois de décembre 1522 ; la seconde, du 23 janvier 1523.
(') BuRMANNUSy Aiialccta, p. 447. — Gerdesius, Historia ecangelii renovati, 1. 1,
{*) Beausobre, t. III, p. 129. — NiSARD, Éloge de la (olie.
-2S( KUASME KT I.ITIIKIU
A toutos les sollicitations, Krasiue répondait par < ilélaites, s'exc'usant sur son àgc et sur la prévention ( savants aussi bien que du peuple en faveur de Luther craignait de déchaîner sur sa tête un adversaire « qui n'éi ni sans dents ni sans poignets, et qui avait du foin dans corne ». Le vrai est qu'il connaissait parfaitement lesabu qu'il ne pouvait se résoudre à les autoriser ni à les défenc en écrivant conti*e un homme qui travaillait à les corrij Il déclina donc comme inutile et dangereuse la mission d Adrien VI voulait le charger, en protestant contre te espèce de solidarité avec Luther, mais aussi en blaman marche suivie contre le réformateur par ses antagonistes, condanniant les moyens employés contre les protestants [)rison, la torture, les confiscations, Texil, la mort (^).
Cette abstention qu'Ërasme voulait garder lui causa vrai supplice. Attaqué des deux côtés, il y perdait le repoi la gloire : on parlait de son impuissance et de sa peur, e position devenait insupportable. Excité par le roi d'Anj terre, irrité par la hauteur méprisante de Luther (*) résolut dVn sortir en attaquant le point faible de la t} logie luthérienne, et il publia, non sans crainte (% un tr; sur le libre arbitre contre Taugustinisme de Luther, critiq du reste, par beaucoup de protestants de l'époque {*) con destructif de toute raison, de tout droit et de tout mér
Luther, qui eût été bien aise de n'avoir rien à démêlera un savant de cette réputation, essaya de le détourner d' entreprise qui les allait commettre l'un avec l'autre. Il écrivit pour le prier de garder le silence, mais il le lî homme qui, ayant beaucoup d'estime pour son adversa ne se défiait ni de ses forces, ni de sa cause. Il lui reprocli
(') HiRM.vNNLS, p. 403 ot suiv. — Danz, Aun/ecta critira de Hadriauo V/, , J813, p. 1). — Healsouuk. p. 130.
(-; Eva^imi Opéra, t. III. 1, f. 771 et 105(5. —De Wkttk, t. II, p. 41>8, — Nu p. 102.
(') Ibid., t. III, 1. f. 773, 816 ot 810.
(V /6/(/.. t. IX, f. 1215 et suiv.
DISSEIITATION d'ÉRASME SUR LE LIBRE ARBITRE. 285
Il termes assez polis, d'avoir tâché de regagner l'affection es moines en glissant dans ses livres et dans ses lettres des boses injurieuses pour sa personne et pour ses doctrines. Il outait qu'il n'avait pas voulu les relever, de peur d'en venir une guerre ouverte avec lui, et il le priait de demeurer Butre. Puisque Dieu ne lui avait pas donné assez de courage 3ur s'opposer aux superstitions, il ne devait pas, au moins, rendre en mains leur défense. Lui, qui parlait toujours de lodération, n'en avait guère montré dans son apologie contre utten; ce qu'il nommait prudence et modestie pourrait ien être dissimulation ou timidité. S'il l'avait épargné jusii'alors, c'était parce qu'il ne voulait combattre que des iversaires opiniâtres et mal intentionnés; cependant, si \ philosophe se joignait à tant d'autres adversaires de la éforme, la bonne cause n'en serait pas plus menacée f). Cette lettre était quelque peu mortifiante pour un homme le tous les savants de l'Europe regardaient comme leur aître. Érasme y répondit (*)• Après s'être justifié des reprotes de dissimulation et de timidité, il se vantait d'avoir us contribué au progrès de l'Évangile que ceux qui se glofiaient d'en avoir été les apôtres. Il insinuait le dessein qu'il 'ait d'écrire contre Luther et avançait qu'en écrivant contre î, il rendrait peut-être un plus grand service à sa cause que nt de mauvais auteurs qui avaient écrit pour sa défense, et mt les ouvrages faisaient tant souffrir les esprits équitables fils ne pouvaient rester simples spectateurs de la tragédie f). La dissertation d'Érasme parut. Il ne la dédia à personne, mr ôter, disait-il, aux luthériens le prétexte de dire qu'il ait été gagné pour la publier. Cet écrit porte les caractères lin esprit flottant, qui marche entre deux écueils, ménage alement les amis et les ennemis, et semble craindre de
') Beausobre, p. 130 et 131.
<) La réponse d'Érasme est datée de Bàle, 5 mai 1524. On la trouve dans les
hives de Saxe, dans la bibliothèque d'iéna et ailleurs.
*) Beausobre, p. 131 et 132.
-28«) ÊHASME ET Ll'TIIER.
trahir autant la vérité en combattant Tiin des partis ( déiVndani l'autre. Ërasnie lui-niénie ne se sentait pas à dans la dialiibe (\). 11 adressa à Mélanckthon une lo lettre (*), où il vantait la modération qu'il avait gardée s(»n ouvrage et insistait sur la nécessité dans laquelle il s trouvé d Ver ire contre Luther ou de passer pour héré oi de s'attirer les colères de la cour de Rome (^).
Dans sa dissertation (^), Érasme traitait une question depuis la dispute de Leipzig, avait été souvent agitée les catholiques et les protestants. 11 reconnaissait que V\ ligence de riiomme est impuissante à établir exactemei rapports de la grâce et de la liberté; il pensait que le leur parti à prendre, c'était de partir de cette vérité pra que nous avons à nous imputer à nous seuls le mal et Dieu revient le bien. Il passe en revue trois manières de en ce (jui concerne le libre arbitre et il se prononce lelle qui attribue le plus au libre arbitre en le laissant sisler comme une faculté capable de suivre la grâce o résister. De ce point de vue, qui fut adopté en lott Mélanchthon et son école, Érasme fut conduit a attaque paradoxes de Wiclef, renouvelés par Luther, sur la néc< pure et simple de tout ce qui arrive. Le pbilosoph signala comme contraires à l'Écriture sainte et co dangereux pour le peuple. Érasme avait dit qu'il avait telle répugnance pour tout ce qui était dispute et agrès <[u'il n'aimait pas même la vérité présentée sous cette fo el cependant voilà qu'il se lançait contre Luther dans la orageuse des discussions. Luther avait fait de l'homme clave de Dieu. Érasme lui répond : « Si Dieu a fait le
(') M Se diim (limribcQ scriberet in sua arcna non esse versatum. « E^ Jfhin. Ro/fhis, episc, lib. XVIII.
(-) Ejmt, ad Melancht, t. XIX, édition de Bâle.
(') Bkausorre, p. 132 ot 133.
(*)/)« libci^o arbiirio Aïkr pit»i, site CoUatio Desiderii Erasmi, Roterod, P: ff'^ito, deinde judicato, Basileœ, apud Joannem Frobenium, Anno AfDX MetiHc septembri, et dans ses œuvres, t. IX, f. 1215 et suiv., éd. de Le^de.