‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 3 sur 182 · INFLUENCE DES GRANDES DÉCOUVERTES · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES GRANDES DÉCOUVERTES

du XVI* siècle : « En quoy me semblent estre du tout fourvoiez (pour en dire franchement mon advis) ceulx qui se per« suadent ces entrefaictes (troubles) estre advenues par les menées de quelques ungs, ou à cause de choses passées es mesmes années. Et croys fermement que quiconque vouldra de plus près regarder et penser à ces affaires jugera et trouvera avecq moy que, dés longtemps, ont prins leur commencement. » — Et pour diverses causes, « entre lesquelles n'ont certes esté les deux moindres, mais bien les plus grandes, Fart de l'imprimer et le retour des langues et sciences, dont le monde, au grand désavantage des hommes, avoit esté frustré et dépourvu. » De ce moment, « at, ung chascun, avecq grande commodité, peu jouyr et, par là, venir à la vraie cognoissance de la sainte Escripture et tous les livres délaissez par les anciens catholiques et autres chrestiens docteurs; davantaige, entendre, par les sermons et prédications des sçavantes et chrestiennes personnes, le vray chemin de son salut éternel (^) ».

Lorsque tant de causes d'ébranlement venaient se réunir et combiner leur puissance, il était impossible que la société chrétienne ne se trouvât pas tout à coup amenée à une situation entièrement nouvelle. La lutte du christianisme et du mahométisme n'était pas finie en Orient, qu'en Occident il s'en annonçait une dans le sein de l'Église même. Les excitations des croisades, jointes aux agitations dogmatiques qui avaient eu lieu dès le xi* siècle et qui avaient jeté des dissidences au milieu de plusieurs diocèses d'Italie, de France et de Belgique, firent éclater tout à coup une nouvelle série de schismes religieux. Dès l'origine, on sentit qu'il y avait là

{*) Wesenbeke, La description de fEstat, succès et occurrences adt^enues au Païs- Bas au faict de la religion, p. 56. L auteur de ce livre avait été pendant vingt-cinq ans conseiller-pensionnaire d'Anvers, lorsque son amour pour la liberté le força d'abandonner sa patrie n567).* Il se retira à Dillenbourg, où il le composa et le fît imprimer en 1569. M. Rahlenbeck en a publié une nouvelle édition dans la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de Belgique,

quelque chose de plus grave que tout ce qui s'était vu dans les temps anciens. Aussi prit-on des mesures exceptionnelles : on créa de nouvelles congrégations religieuses que Ton chargea de combattre les scissionnaires. Mais l'esprit d'insurrection contre l'Église se répandit jusque parmi ses défenseurs, et l'on vit grand nombre de ses savants et même de ses prélats s'élever contre ses institutions générales ; on les vit, en outre, dans les circonstances les plus solennelles, telles que les conciles de Pise, de Constance et de Baie, attaquer l'autorité du pontificat suprême. Chacune de ces assemblées offrit le spectacle tantôt d'une minorité, tantôt d'une majorité de pères déposant des papes et en élisant d'autres.

Déjà on avait vu un roi de France, d'accord avec un pontife de son choix, obtenir la translation du Saint-Siège de Rome à Avignon et faire supprimer, au concile de Vienne, un des ordres qui avaient rendu à la religion les plus éclatants services. On devait bientôt voir les Diètes d'Allemagne rivaliser avec les assemblées du clergé et de la noblesse de France dans la proclamation de ces principes d'indépendance que le pouvoir temporel affectait, depuis quelque temps, de soutenir avec orgueil contre l'autorité spirituelle.

Dès lors, il se forma, dans le sein même de l'Église, deux partis : celui du système pontifical et celui du système représentatif. Le premier regardait le pape comme le maître de l'univers, duquel émanait tout pouvoir spirituel et temporel, -et qui par là même était placé au-dessus de tous les rois de la terre, qu'il pouvait destituer selon son bon plaisir. A plus forte raison le pape était- il le chef suprême et absolu de l'Église, placé au-dessus de tous les prélats et de tous les conciles (^).

(*) \jes principaux défenseurs de ce système étaient: le dominicain Jean de Turre- •cremata, dans la Summa de Ecclesia et qfusauctoritate, lib. IV, et surtout lib. 1, De PoUstate papali, et lib. III. de Conciliis; l'évêque de Zamora, Roderic Sancius, dans ^nSpeculumvitœ humanœ; Dominique Venetus, évoque de Brixen, dans son traité : De cardinalium l^itima creatione (dans Marc. Ant. de Dominis, De republica eccles,, 1. 1); Théodore Lelius, évêque de Feltre, dans son écrit Pro Pio papa II

DEUX SYSTÈMES EN PRÉSENCE DANS l'ÉGLISE. 15

Le système représentatif, au contraire, sans renoncer à la papauté comme principe d'unité, n'en voulait pas moins une papauté essentiellement limitée, soutenait que la puissance de l'Église ne dérive pas du pape, mais que celle du pape dérive de l'Église; que, par conséquent, il n'est pas le maître de l'Église, mais son pouvoir exécutif (^); que l'Église est au-dessus du pape, membre seulement de l'Église ;* que l'Église seule, représentée par ses conciles, est exempte de toute erreur ; que le pape, comme homme peccable f), peut errer et employer son pouvoir pour la perte de l'Église; que l'Église, ainsi légitimement représentée, est le juge suprême du pape et peut le révoquer; que cette Église seule a le droit de faire des lois, auxquelles le pape est soumis conmie tout autre mortel ; que le pouvoir épiscopal ne découle point du pouvoir pontiCcal ; que les deux pouvoirs émanent, au contraire, de la même source, c'est-à-dire de saint Pierre et des autres apôtres. Quant au pouvoir temporel, il ne doit rien au spirituel, étant, lui aussi, d'institution divine f).

Le système représentatif échoua, l'opposition fut vaincue, mais non écrasée. Une réaction était inévitable, d'autant plus que dans l'empire des lettres se préparait une lutte non moins grave que celle qui se manifestait, de la part de tant de sectes nouvelles, dans l'opposition de tant de docteurs, dans les usurpations de tant de conciles, dans les insurrections de tant d'assemblées politiques. Depuis les croisades, les peuples de l'Europe avaient commencé à substituer insensiblement à la vieille littérature, latine ou ecclésiastique, des littératures

^ se(U romana (dans Goldast, Monarch. Rom, Imper. ^ t. II, p. 1595). — Voy. OiESELER, Lehrbuch der Kirchengeschichie, t. II, 4, p. 218-229. — Ullmann. ReformcUoren tfor der Reformation, t. I, p. 189-191.

(*) « Caput ministeriale, »

(*j « Homo peccabilis, »

(*) Les défenseurs de ce système furent Gerson, DepotestcUe ecdestast. consid. 0pp. , t. II, f. 246 (Dupin); Nicolas de Cusa, De concordarUia caJthol,^ lib. II et III (dans ScHARDius, Syntagma tradcUum, p. 356). — Voy. Gieseler, L c, p. 209-218, et Ullmann, l, c, p. 191-194.

nouvelles et nationales; à la place de l'ancienne scolastique, où prévalaient les dogmes de saint Augustin et la dialectique d'Aristote, plusieurs écoles mettaient, les unes ce platonisme mystique, les autres ce mysticisme biblique qui donnaient libre jeu aux esprits trop longtemps emprisonnés en des formules stériles. Ainsi, une crise plus profonde, plus périlleuse qu'aucune autre, attendait le vieux catholicisme. L'impulsion la plus décisive lui vint des grands faits que j'ai signalés au commencement de ce chapitre, et bientôt tout ce qu'il y eut d'esprits hardis en Europe se rangea sous ces deux bannières : Liberté de la pensée, — Empire de la foi(^).

D'après ce premier aperçu on peut déjà dire qu'ils se trompent, ceux qui veulent faire reculer la société de plus de trois siècles pour ramener ce qu'on appelle l'ancien ordre sociaL Non, ce prétendu ordre n'existait plus depuis longtemps, et par conséquent, ce ne sont pas les réformateurs du XVI* siècle qui l'ont attaqué les premiers. Cela pourra paraître bizarre à ceux qui ne veulent voir la splendeur du catholicisme que dans le moyen âge. Mais on s'est demandé, ajuste titre, si « cette époque a été sans orages, sans échecs pour l'Église ; si la papauté était plus forte aux temps où un empereur et lin anti-pape chassaient de Rome Grégoire VII et où un roi de France faisait insulter par un avocat et par un soldat Boniface VIII. Les princes étaient-ils plus pieux aux temps où un roi faisait assassiner Thomas de Cantorbéry? L'autorité de l'Église était-elle plus respectée durant ces schismes séculaires qui tenaient la chrétienté indécise et scandalisée entre deux papes, celui de Rome et celui d'Avignon? Sans parler des mœurs, croit-on que la foi fût uniforme

(*) M. Dur, recteur du séminaire catholique de Wurtzbourg et autour dune excellente biograpliie de Cusa, pense ainsi. Voir aussi le Répertoire universel des sciences f etc., t. IX, p. 230. — Conf. Scharpff, Der Cardinal Nicolaus von Cusa, p. 1 et 2.

Ce dernier ouvrage, publié d'abord en un volume in-8®, à Mayence en 1843, a été mis en rapport avec la traduction des principales œuvres du cardinal de Cusa due à M. E. Scharpff et réimprimée sous le même titre à Tubingue en 1871 . (Note des éditeurs.)

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