‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 5 sur 182 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les peuples des Pays-Bas prirent une part active aux deux grands mouvements de la Renaissance et de la Réforme. La Belgique surtout était une terre d'opposition religieuse.

Vers l'an HOO, on vit sortir des îles de la Zélande, pour entrer en Flandre, un personnage laïque, Flamand de naissance, du nom de Tanchelin, qui se mit à dogmatiser, pendant neuf années consécutives, principalement à Anvers.

Il n'est pas facile de distinguer ses véritables doctrines au milieu des accusations confuses, portant moins sur ses prédications que sur ses mœurs, dont il fut l'objet de la part des écrivains ecclésiastiques. Il semble, toutefois, qu'elles se rattachaient à celles des manichéens et des adamites; mais dans les agitations populaires qu'elles excitèrent, on sent vaguement palpiter une question sociale. On y reconnaît les satires violentes contre l'orgueil du clergé et les attaques indirectes contre l'oppression féodale qui avaient suscité la guerre des Albigeois. Ainsi, il sapait l'organisation de l'Église par la base en défendant à ses disciples de payer la dîme, de témoigner du respect au pape, aux évêques et aux prêtres ; en traitant les sacrements de sacrilèges et les églises d'antres d'idolâtrie et de prostitution; en faisant dépendre le salut éternel de la foi seule. Quant à l'extravagance de la mise en scène qu'il adopta, elle s'explique par l'ignorance et la gros-

sièreté des esprits auxquels il s'adressait. On serait tenté de taxer les historiens d'exagération, si les mêmes faits ne s'étaient reproduits à d'autres époques. Tanchelin est le précurseur de Jean de Leyde ; dans l'histoire de son hérésie, on croit lire celle des anabaptistes, fomentée au xvi* siècle, à Munster, par des Belges et des Bataves.

La facilité avec laquelle Tanchelin répandit ses doctrines donne une triste idée de l'état moral et religieux de ce temps-là. Il n'y avait alors dans Anvers, ville comparativement déjà grande et populeuse, qu'un seul prêtre ; encore le scandale de ses mœurs privées lui enlevait-il tout prestige et toute autorité. Ceux qu'il aurait dû fortifier par son exemple et éclairer de ses lumières, croupissaient dans l'ignorance et le désordre. Ils étaient, pour le hardi novateur, une proie sans défense.

Cependant, il y avait entre Anvers et le Kiel, sur le bord de l'Escaut, une église dédiée à saint Michel, desservie par un chapitre de chanoines, qui rapportait sa fondation àGodefroid de Bouillon, en 1096. Quelle fut la conduite de ces chanoines dans des circonstances si graves pour eux? Demeurèrent-ils paisibles spectateurs de cette propagande ou ne purent-ils rien faire pour y remédier? Quelle que fût la cause de cette inaction, elle leur a valu un soupçon de complicité, que rien, il faut le dire, n'autorise à croire fondé (^).

Tanchelin eut bientôt de nombreux prosélytes et obtint un si grand crédit sur les masses, qu'il fut traité par elles comme un souverain. Jamais il ne paraissait en public sans être escorté de 3,000 hommes armés, qui marchaient devant lui l'épée nue. Vêtu d'habits magnifiques, les cheveux relevés en tresses avec des rubans et de l'or (^, il s'enivra de ses

^ (*) Gens, Histoire de la ville d*Arwer^, p. 31, etc. — C.-A. Cornélius, Bie niedsrlàndischen Wiedertàufer wàhrend der BeUigerung Miinsters. Manchon, 1869. Ce travail est un extrait des Mémoires de l* Académie royale de Bavière, 3* cl., vol. XI. — Djb Potter, Hist, du Christian., t. VI, p. 379-381, et ibid,, les sources.

(*; De Potter, /. c.

TANCnELIN d'aNVERS ET SA SECTE. 21

succès et ne tarda pas à se rendre coupable des mêmes fautes qu'il avait si durement reprochées à ses adversaires. Les chroniqueurs du temps l'accusent d'abuser de l'influence qu'il avait sur les femmes converties à ses doctrines. 11 les avait tellement fascinées, racontent les chroniqueurs, que, s'estimant fort honorées de ses amours, elles se donnaient à lui, en présence même de leurs mères et de leurs maris, persuadées qu'elles accomplissaient une œuvre spirituelle fort agréable à Dieu. Mais rien ne prouve que ce ne soit pas là une de ces calomnies gratuites dont les écrivains ecclésiastiques ont toujours été très prodigues à l'égai'd des hérésiarques.

Voyant que tout marchait au gré de ses désirs, Tanchelin, ajoule-t-on, poussa la folie jusqu'à croire à sa propre divinité. « Il disait que, si le Christ est Dieu parce qu'il avait eu le Saint-Esprit, lui l'était au même titre, puisqu'il avait reçu la plénitude du Saint-Esprit. Par là, il réussit à s'emparer si bien des âmes, qu'il fut adoré par quelques-uns de ses partisans comme Dieu, et qu'il donna à boire au peuple stupide l'eau dans laquelle il s'était baigné; ce qui était, assurait-il, un sacrement plus saint et plus efficace pour la santé du corps et de l'âme que le baptême (^). » C'était sur les toits qu'il prêchait ces monstruosités, c'était dans de vasteis plaines qu'il haranguait la foule qui se pressait autour de lui. Semblable à un roi qui se montre à son peuple, il paraissait en public avec les insignes de la royauté, et le peuple, séduit, l'écoutait comme un ange de Dieu.

« 11 est malaisé de comprendre pourquoi il prit alors fantaisie à Tanchelin de se rendre à Rome; il y alla cependant, habillé en moine, et sous prétexte de dévotion. A son retour (1112), il fut arrêté et jeté en prison par l'archevêque de Cologne. Étant parvenu à s'échapper, il se sauva à Bruges,

(1) Extrait d*une lettre des chanoines dUtrecht à Tarchevêque de Cologne. (Gens, p. 33 et 34.)

OÙ il fut condamné à l'exil par le clergé el le peuple. Depuis cette époque, il erra sans asile et sans but, et commit même plusieurs crimes, s'il en faut croire ses ennemis, jusqu'à ce qu'il fut assommé (1115) par un prêtre catholique, qui voulut laver dans le sang du sectaire les injures dont il avait accablé les ministres de l'Église (^). »

D'autres Q ont jugé Tanchelin beaucoup moins sévèrement : ils prétendent qu'il ne fut que le continuateur de Bérenger, dont il propagea les opinions sur l'eucharistie et sur le baptême des enfants. Ils vantent son éloquence, sa douceur, sa bienfaisance et le disculpent des imputations calomnieuses de ses ennemis. Diercxsens , le fanatique Diercxsens lui-même, révoque en doute l'immoralité de Tanchelin f); et, en effet, son voyagea Rome prouve qu'il ne suivit pas une direction réellement antichrétienne. Sans cela, il n'aurait pas osé l'entreprendre. Il est possible qu'il crût trouver, dans la capitale du catholicisme, un appui contre les violences d'un clergé dont il avait eu l'audace d'attaquer la corruption (^).

Du reste, Diercxsens asoindenousapprendre que, si l'Église d'Anvers fut désolée par l'hérésie de Tanchelin, Dieu, dans sa miséricorde, pour fortifier les cœurs des bourgeois dans la vraie foi, leur procura un trésor inappréciable : une des reliques les plus précieuses du corps de Jésus-Clu'ist, apportée de la Terre-Sainte et approuvée par le chapelain de Godefroid de Bouillon. Il est vrai qu'il y avait quatre exemplaires du

(*) Meyer, Annales Flandr., ad ann. 11 10 et 1115. — Robert us d^ Monte ad Siffebei't. Qetnblaceiu, Chronicon, apud Pistor, f. 870. — De Potter, /. c. p. 382 et 383.

(*) Voyez une apologie de Tanchelin dans Uyttenhooven. Gcschiedenis d<ir h^rvormd^ Kerh te Antwerpen, t. I, p. 16etsuiv. — Conf. Daniel Gerdes, Historia eoangelii in Belgio reformati, ^.\'3, " ~" " ~"

(3) - An aiUem Tancheltniis, dit-il, hic Antverpiœ sic impudicum et spditiosum sese exhibaerit,certis monumentis non docetur, »» [Afitverpia Christo nascens et crescejis, t. I, p. 103.) — Conf. Tydeman, Yerhandeling over Tanchelyn, dans Bydragen toi de gcschiedsnis der godgeleerd^ loetenschappen, t. II, p. 1 et suiv.

/*; Neander, Allgemeine Geschichte der christlichen Religion, t. X, p. 1161.

l'hérésie de GUILLAUME COR^ÉLIS. 23

saint Prépuce (^), mais, dans ce temps-là, on n'y regardait pas de si près.

Ce qui contribua au succès de Tanchelin, ce fut la situation politique du duché de Lothier, dont dépendait le marquisat d'Anvers et qui subissait alors une sorte d'interrègne très favorable à l'anarchie ; d'un autre côté, en supprimant la dîme, rhérésiarque séduisait les Flamands, chez qui l'intérêt a toujours été si puissant; enfin, il ne prêchait que ce qui devait plaire par sa nouveauté ou ce qui s'accordait avec les dispositions de la multitude.

Le sang de Tanchelin fut loin d'effacer toutes les traces de ses doctrines, qui servirent à frayer les voies à l'hérésie vaudoise. A Anvers seulement, douze clercs, établis par l'évêque de Cambrai dans l'église de Saint-Michel, avaicuit pour mission spéciale de les extirper. Ne pouvant y réussir, ils appelèrent à leur secours saint Norbert, fondateur de l'ordre des Prémontrés, adversaii^e déclaré de toute espèce de déviation des dogmes et des traditions de rÈglise. Ses efforts furent couronnés de succès ; mais un siècle a[)rès la mort de Tanchelin, des doctrines hérétiques étaient prèchées de nouveau, sans empêchement, par un chanoine de Notre- Dame, nommé Guillaume Cornélis f). Cornélis plaçait toutes les vertus dans la pauvreté chrétienne, il exagérait tellement cette idée que, suivant lui, une courtisane pauvre était préférable à une femme chaste qui possédait quelque chose, et que tous les religieux étaient damnés f), parce qu'ils nageaient dans l'abondance. Pour mettre ses actions d'accord avec ses paroles, il distribua aux pauvres tout son bien, jusqu'aux

(*) Il n'y en avait qu'un dî authentique, celui de Saint-Jean de Lntran, à Rome. Il avait été déclaré tel par le pape Innocent III. — Voir, sur ce sujet délicat, une spirituelle dissertation de De Potter, dans son Histoire du christianisme.

(*) MiR^iîUS, apud D. Bouix, Tractatus de Jure regidarium, t. II, p. 371 et suiv. — Dissertaiio historico canonica, auctore D. Georgio. — Boxhorn, Ncderlandsche historié, p. 49. — Giesblbr, t. II, 1, p. 301, 392 et 393. — Baselius, Den nederlandschen Sulpitius, p. 161.-

(') Omnes religiosos esse damfiatos, (Diercxsens, 1. 1, p. 237.)

revenus de sa prébende de chanoine. Aussi, quand il mourut, en 1248, fut-il enterré en grande pompe dans l'église de Notre-Dame. Mais trois ans après, l'évéque de Cambrai fit déterrer son cadavre, qui fut brûlé sur la place publique (^).

« On le croirait difficilement, si le fait n'était attesté par les écrivains catholiques eux-mêmes : au milieu du xiif siècle, à répoque où la puissance du Saint-Siège était parvenue à son apogée; qui avait vu l'humiliation de Barberousse et de Philippe-Auguste; au temps même où l'Église produisait ses lumières les plus éclatantes, les Dominique et les François d'Assise, les Bonaventure et les Thomas d'Aquin, la foi catholique se trouvait, à Anvers, presque aussi désarmée qu'au temps de Tanchelin! A l'abbaye de Saint-Michel, les successeurs de saint Norbert s'endormaient dans l'opulence et dans l'oisiveté ; les intérêts de leur cave à vin absorbaient toute l'attention des chanoines de Notre-Dame. Le clergé de l'église du Bourg ne faisait pas exception à la manière de vivre des chanoines et des norbertins. Restaient les béguines et les sœurs hospitalières. Là, sans doute, on eût trouvé des exemples de charité et de dévouement; mais nulle part, dans le clergé, on ne rencontrait des hommes capables de soutenir par leur science, par l'autorité de leur parole ou de leur vertu, le dogme ébranlé par l'hérésie, la discipline par les mœurs vacillantes.

c< Et comment, chez le peuple, les mœurs n'auraient-elles pas souffert, quand ceux qui s'étaient constitués les gardiens de la morale donnaient de si déplorables exemples? Le magistrat d'Anvers s'émut de cet état de choses et écrivit,

(*) Gens, p. 72 et 73. — Mertens et Torps, Geschicdenis van Anticerpen, t. I. p. 407-414. — Dans une remarquable étude de M. Janssen sur Tanchelin, publiée par les Annales de l* Académie d'archéologie de Belgique ^ t. XXIII, p. 374 et suiv., cet écrivain s'est efforcé de prouver que le commencement de la carrière de cet hérésiarque était pur, qu'il n'avait tonné alors que contre les sacrements et les églises administrés par un clergé indigne ; mais que, dans la suite, égaré par l'orgueil, il était tombé dans « tous les abîmes du communisme ". — Voj. aussi Moll, Ket^hgeschiedenis van Nederland voor d^ Hervorming, t. II, 2, p. 42-59.

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