‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 64 sur 182 · DE CUSA A LIÈGE · texte numérisé non relu

DE CUSA A LIÈGE

que Ton appelait le docteur extatique parce qu'il passait une partie de sa vie en contemplation. 11 ressemblait à Ruysbroeck, son modèle, et à Brugman, son ami. Sa réputation s'étendait en Italie, en France et en Allemagne. Cusa s'empressa d'aller lui rendre hommage dans sa chartreuse de Bethléem à Rure* monde, et il s'en fit accompagner dans ses tournées. Denis ne cessait de prédire à l'Église de grandes calamités si on ne réformait bientôt les mœurs du peuple et du clergé ; il annonçait aussi de terribles punitions à ses compatriotes (^).

Cependant l'évêque de Liège et son clergé avaient fait le meilleur accueil au légat et lui avaient promis la réforme de leur Eglise (14 octobre); mais, le lendemain, les chanoines, en songeant qu'ils devaient renvoyer leurs concubines, se ravisèrent et proposèrent à Cusa de l'écouter comme cardinal, mais non pas comme légat, parce que la bulle qui l'investissait de sa mission ne parlait que de l'Allemagne, et qu'ils n'étaient pas Allemands, mais Germains ou Gaulois. L'évêque intervint et déclara vouloir en référer au pape. Ce prélat était Jean de Heinsberg, doux, aimable, savant, mais conduit par son entourage et livré aux femmes et au luxe. C'était un aussi mauvais chef d'Église qu'un mauvais chef d'État. Denis le Chartreux le représentait comme un maudit voué aux tourments de l'enfer; et, dans un de ses jours d'extase, il crut voir des diables le retenant au milieu des flammes et ses entrailles déchirées par d'affreux serpents f).

Heinsberg allait parfois visiter le chartreux dans sa cellule pour lui demander conseil. Alors Denis lui reprochait amèrement sa vie dissipée, ses folles prodigalités en jeux, fêtes, tournois, comédies, etc. « L'argent que vous dépensez dans de telles vanités, lui dit-il un jour, vous le dérobez aux églises

(•) Dux,t. II, p. 28-29. — Db Qerlache, Histoire deLiégê, 2« édition, p. 197.— Van dbr Aa, Biographisch woordenboek, t. IV, p. 181.

(•) FiSEN, Hist, Eccles. leod., t. III, p. 122, Leod. 1696. — Foullon, Hist. leod,, t. II, p. 84 ; Leod., 1735. — Henaux, Eist, du pays dé Liéffê, t. I, p. 284; t. Il, p. 11-12; Liège, 1872.

et aux pauvres dont il est le patrimoine. Malheur à celui par qui vient le scandale! Et vous, pasteur des âmes, vous répondrez de toutes celles qui se seront perdues par vos exemples! » Heinsberg répondait : « Je ne suis pas seulement évêque, je suis aussi chef de l'État; ce luxe, cette magnificence que vous me reprochez, conviennent à un prince. — C'est bien, répliquait le chartreux ; mais si le prince est damné, que deviendra l'évêque? » On assure que Heinsberg, troublé par ces paroles hardies, mais ne sentant pas la force de se corriger, cessa de voir le pieux solitaire, et mourut dans l'impénitence finale (').

Denis était physicien, naturaliste, orateur, poète et théologien aussi libéral que profond f); car il n'admettait point l'infaillibilité du pape en matière de foi ; dans son opinion, l'Église seule, représentée par ses conciles généraux, était

infaillible f).

Quoi qu'il en soit, Cusa avait deviné où tendait le subterfuge du clergé liégeois : il rejeta la proposition de l'évêque; mais une partie du clergé, que le cardinal avait déjà fort maltraité à Tongres, accabla Cusa d'outrages et se montra si furieuse contre lui que ses amis mêmes n'osèrent plus venir le voir. Cusa, pour ramener ces prêtres égarés, fut forcé de secouer sur eux la poussière de ses souliers et de les menacer de ses colères. Cette énergie produisit son effet : le clergé liégeois, pris de repentir, se hâta de se réconcilier avec Cusa. L'ayant rejoint a Utrecht, l'évêque obtint de lui son pardon, et la réconciliation fut complète (^).

Du reste, le cardinal avait été parfaitement reçu dans toutes les villes des Pays-Bas qu'il avait traversées : à Zwoll,

(<) De Gerlache, l. c, p. 197-198.

(*) Dans son écrit : De auctoritcUe papœ et concilii.

(^) Bkcdelièvre, Biographie liégeoise, t. I, p. 157. — Van dkr Aa, p. 182.

(*) BoLLANDua, Acta satictmntm Martii, t. II, c. IIF, n° 15. — Martkne. Veteritm scriptoritm coUectio, t. IV, p. 1220. — Binterim, Suffraganei colonieiisis extraordinarii sive de sacrœ coloniensis ecclesiœ proepiscopis syntagma historicitm, •^60-62. — ScHARPFF, t. I, p. 177-178. — Dux, t. II, p. 29-31.

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