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LA DIALECTIQUE, SIMON DE TOURNAI

On a réfuté cette tradition et l'on a soutenu qu'elle ne provient que de l'envie des moines de ce temps-là. La meilleure des justifications de Simon est, sans doute, le silence de Henri de Gand, qui n'aurait certainement pas oublié une particularité aussi remarquable que cette démence, puisqu'il s'est bien souvenu de cette éternelle imputation d'hérésie que lui avait value son trop grand enthousiasme pour la doctrine d'Aristote Ç). A coup sûr, un docteur aussi profondément et aussi sincèrement religieux aurait reculé devant la défense d'un homme qui se serait rendu coupable de la plus scandaleuse impiété envers la personne du Christ (^ et sur lequel devait planer le soupçon de la paternité du fameux Livre des trois imposteurs f).

L'exemple de Simon de Tournai montre jusqu'où pouvaient conduire les progrès de l'habileté dans la dialectique et son application à la dogmatique de l'Église. Autant il était facile de tout prouver par cette voie, autant il pouvait paraître facile de tout contester. Sans nul doute, la plupart des maîtres de la dialectique étaient de bonne foi en croyant à leurs démonstrations une plus grande force qu'elles n'en avaient véritablement. A coup sûr, il en était dans leurs rangs plusieurs d'assez honnêtes pour s'avouer à eux-mêmes que toute la puissance de leur argumentation ne résidait que dans l'art de la dialectique; mais la plupart contractèrent la triste habitude de s'en servir à tort et à travers pour prouver ou pour combattre, et finirent par traiter de mensonge tout ce qu'il leur était impossible de démontrer. De ce nombre

(*) « Dum nimis Aristotelem sequitur, a nonnuUis modernis hsereseos arguitur. » Fabricii bibliotheca ecclesiastica, t. II, p. 121. — Prosper Marchand, Dictionnaire historique, t. II, f. 247-256.

(*) Simon était accusé d'avoir dit : « 0 Jesule, Jesule, quantum in hac questione confirmavi legem tuam et exalta vi : profccto, si malignando et adversando vellem, fortioribus rationibus et argumentis scirem illam infirmarc et deprimendo improbare. » MATTHiStfb Paris, Htstoria major, f. 206.

(3) Quant au Livre d^s trois imposteurs^ deux savants allemands, Karl Rosenkranze et F.-W. Genthe, ont prouvé qu'il ne date que de la seconde moitié du xvi« siècle.

^tait précisément Simon de Tournai, qui, aveuglé par Fimmense succès de ses leçons à Tuniversité de Paris, eut rétourderie d'avouer franchement, à ses auditeurs enthousiastes de son enseignement sur la Trinité, que, s'il voulait faire un mauvais usage de son art, il pourrait se réfuter luimême avec des arguments beaucoup plus forts que ceux qui avaient excité leur admiration en sens contraire (^).

Tandis que Simon se distinguait dans la théologie, Etienne de Tournai brillait dans le droit canon et dans le droit civil. Il devint évêque de cette ville en 1192. « Une de ses lettres nous apprend qu'il y avait découvert des faussaires, fabricateurs de bulles papales, et il décrit l'instrument dont ils se servaient pour frapper le sceau : c'étaient des coins à deux branches en forme de tenailles, au bout desquelles se trouvaient deux poinçons qu'on plaçait l'un au-dessous de l'autre, pour serrer et frapper la matière, et lui donner l'empreinte des deux côtés (*). »

Cependant, jusqu'à la fin du xii* siècle, aucune des écoles du moyen âge n'était parvenue à triompher définitivement, ni le platonisme, ni le dogmatisme, ni le mysticisme. Tous les efforts de la science manquent d'un centre commun, d'une pensée d'unité et d'ensemble, jusqu'à l'époque où la philosophie aristotélicienne des Arabes ouvre de nouvelles voies. Parmi les noms que l'on peut citer durant cette période de transition se trouve ce même Alain de Lille, dont j'ai déjà parlé, à qui son siècle donna le nom d'universel; qui, par le tranchant de sa dialectique, fut la terreur des hérétiques, particulièrement des Vaudois, et que, de nos jours encore, l'illustre Schleiermacher f) a jugé digne d'une mention particulière. Alain était né à Lille, peu d'années avant 1128, mais sa vie est tellement remplie de fables qu'on ignore

(') Tknnemann, t. VIII, 1, p. 313-315. — Conf. Histoire litUb'aire delà France, t. XVI, p. 391 et 392.

(*) De Reiffenberg, Chronique rimée de Philippe Mouskes, 1. 1, p. ccxxv. (') GiUic?uchte der Philosophie, p. 108 et suiv.

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