‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 73 sur 182 · ÉRASME AU COUVENT DE STEYN · texte numérisé non relu

ÉRASME AU COUVENT DE STEYN

Rodolphe Agrîcola, dans une de ses tournées, vint faire visité à son ami Hégius. Le professeur lui ayant montré les compositions des élèves, une d'elles frappa vivement Agricola, qui voulut en connaître l'auteur. On lui présenta le jeune Érasme. Agricola lui adressa quelques questions, fut émerveillé de ses réponses et, fixant sur lui ses regards, lui prédit qu'il serait un jour un grand homme (^).

A l'âge de treize ans, Érasme eut la douleur de voir une maladie contagieuse emporter sa mère ; lui-même fut forcé de quitter Deventer et de se retirer à Gouda. Son père suivit de près sa mère dans la tombe. La négligence ou la mauvaise foi de ses tuteurs dissipèrent la fortune du jeune homme. Pour couvrir les abus de leur gestion, et de crainte de le lancer dans les hautes études, qui pourraient un jour lui donner une position dans le monde, ils avaient résolu d'en faire un moine. A cet eflet, ils l'envoyèrent à Bois-le-Duc, dans une institution de frères, où il continua de former son style par la lecture des bons auteurs, mais où il montra, en même temps, les plus vives répugnances pour la vie claustrale. Cependant, s'étant laissé entraîner par un de ses condisciples, il entra dans le couvent de Steyn, près de Gouda, couvent connu sous le nom d'Emmaiis. Il n'avait pas vingt ans; il fut contraint d'y passer près de quatre années de sa vie, quatre années dont, jusqu'à sa mort, le souvenir exerça sur lui une influence funeste. On peut dire qu'une grande partie des déboires, des incertitudes, des faiblesses même de cette existence, si sérieuse, mais si tourmentée, ont eu pour origine le passage du jeune homme par le couvent de Steyn, où la vraie piété était loin de régner. Forcé d'y revêtir la robe de moine, il se réfugia dans l'étude des lettres, dont il communiqua -le goût aux religieux, trop habitués a passer leur temps dans l'indolence et la bonne chère ; il s'y appliqua avec une ardeur extrême à dérober les secrets de leur admi-

(*) RUELEXS, p. XVHI-XX.

rablo styl^' à Ciccrun, à Quiiitilieii, a Salluste a Térence; parmi les écrivains do la Uoiiaissaiire, à I^ureiit Valla, qu'il appréciait beaucoup ; cl dvjii il préludait à ces violents combats qu'il livra plus tard aux luéthodes vicieuses que Ton suivait daus rcnseigiiouient dos langues classiques {^).

Cost à c*elto (''p<Kiuo que remonte son Conflit de TtuUie et (te liarharic, s(*oiie dialoguéo très amusante et très mordante coiilro r^Tole dos frères de Zwoll, aloi*s on pleine décadence : Barbarie vante avec l>oaucoup d'emphase les livres usités dans celte école, c'est-à-dire le Florista,le Papias, rHuguitio, le Michel Modista^ etc. — « Ce sont tous des barbares, répond Thalie; v<»yons leurs œuvres. » Barbarie, pour donner une idée de la poésie de /\voll, récite cinq vers latins baroques. Et Thalie d'éclater do rire. Sur quoi Barbarie, furieuse, s'écrie : « Adieu ! Je dédaigne de vous écouter et je retourne à Zwcdl voir ce qu'ont fait les miens. » Ce fut aussi sous l'empire de ces idées qu'il commença à Steyn ses Anlibarbiires^ d(''f(?iise des bonnes lettres contre les moines ignorants (pii les avaient plongées dans T^diaissement le plus profond.

Lorsque le couvent et les Ictti'cs lui laissaient une heure de loisir, Krasme prenait la palette et se délassait de ses fatigues en |)eignant. 11 exécuta, de cette manière, un bon nombre do tableaux, entre autres un Jésus que l'on mettait en croix; cet ouvrage était soigneusement gardé dans le cabinet do (lorneille Musius, recteur des religieuses de Sain te- Agathe, à Delft, et on y lisait au-dessous l'inscription suivante : « No méprisez j)as ce tableau; il a été |)eint par Érasme, pendant qu'il était religieux au monastère de Steyn. » Plus tard, le couvent fut détruit de fonti en comble; les |)annoaux d'Erasme périrent avec l'édifice. Une esquisse que l'on voit dans la collection de l'archiduc Charles, à Vienne, passe pour être de lui ; elle représente un

(*) RUELRNS, p. XXV-XXVII, et Id., p. XXVII.

SES ÉTtDES A PARIS. 263

moine debout, tenant de ses deux mains un livre fermé (^).

La vie monastique n'était pas la vocation d'Érasme. Poussé dans un cloître par les obsessions de ses tuteurs, il n'aurait jamais fait qu'un religieux très médiocre, bien que, sous le rapport moral, il surpassât les moines de son couvent. L'indépendance de son caractère et un instinct de supériorité le rendaient peu disposé à l'obéissance passive. Son génie, qui avait entrevu le monde antique dans les grands écrivains de la Grèce et de Rome, s'élançait vers d'autres horizons. Il aimait les lettres : l'esprit de son ordre lui interdisait cette passion ; il était épris de la liberté et des luttes brillantes de l'intelligence et sentait qu'il y avait un rôle à jouer : une règle étroite et impitoyable dressait devant lui une barrière d'austérités, de méditations, de psalmodies, et ne lui laissait pas une heure d'indépendance. Aussi soupira-l-il bientôt après un changement, qui ne tarda guère à se présenter. Ce qui le tira du couvent, ce fut une offre séduisante de Henri de Berglies, évêque de Cambrai, qui le prit pour secrétaire et lui donna ensuite une pension pour l'aider à continuer ses études au collège de Montaigu à Paris. De là date, comme il le dit lui-même, son premier affranchissement. Mais quoiqu'il ne fût pas encore dans les ordres, il n'en garda pas moins l'habit de sa règle, celui de chanoine de Saint- Augustin f).

Érasme pensait avec l'Italie que, pour les lettres, il fallait rejeter le moyen âge et en revenir à l'antiquité classique. Il soutenait qu'on devait étudier la géographie dans Strabon, l'histoire naturelle dans Pline, la mythologie dans Ovide, la médecine dans Hippocrate, la philosophie dans Platon, la théologie dans l'Évangile et dans les pères de l'Église, et non

(*) MiCHiELS, Les peintres hrugcois, Bruxelles, 1846, p. 290 et 291. — DucK van Bleyswijck, Beschrijmng van Delfl, Delft, 1667, p. 3G1. — Houbraken, Schouwhurg der schilders, 's Gravenhago, 1753, t. I, p. 19. — Van Mieris, Histori dcr tiederlandsche vorsten, 's Gravenhage, 1732, t. II, f. 93.

(») Rev'ie britannique, t. I, p. 123. — Ranke, L c. — Erasme, Éloge de la Folie, p. 22, édition Nisard, Paris, 1842.

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pas dans les ridicules ouvrages de la scolastique dégénérée. Il rudova Scot et saiul Thomas, montra des milliers d*erreurs dans la Vulgate et se prépara à publier le texte grec du Nouveau Testament, en raccompagnant de notes et de paraphrases ('). (7est ainsi qu'il voulut ramener à son origine cette fameuse disputeuse de mots, dame théologie^ et qu'il contribua à répandre le goût de la parole de Dieu et de la pure science religieuse. Il s'exerça et bientôt excella dans tous les genres de littérature, et devint le pei-sonnage le plus illustre de l'Europe f).

Dans ses études de l'antiquité classique, Ërasme fut puissamment secondé par Pierre du Chastel, grand aumônier de France, un des hommes les plus distingués de cette époque si féconde en pei'sonnages de mérite, et qui «ippartient à la noble et ancienne famille du Chastel de la Hovarderie, dont les membres brillaient déjà au xm" siècle à la cour des comtes de Flandre. La terre de la Hovarderie faisait partie de la chatellenio de Lille, mais elle était enclavée dans le Tournaisis (•%

A l'âge de dix-sept ans, Pierre du Chastel était professeur de litlérature grecque à Dijon. En 1329, il vit Ërasme à Baie, et il nous apprend que le philosophe de Rotterdam travaillait avec tant de précipitation qu'il lui arrivait fréquemnieiil de ne pas traduire le grec en latin avec toute l'exactitude désirable (^).

Érasme porta dans l'étude des dogmes une méthode entièrement nouvelle; en l'éclairant par la critique littéraire, il fraya les voies non seulement à la réfoj*mation, mais encore à tous les hanlis travaux par lesquels l'Allemagne moderne a

(') yovum Tcstainmtiihi jnxia Gro*corum lectionem cum versione Desiderii Ercismi, Kninodanii. Basil., 1510, in-fol. — AanotcUiones in N. T, Basil,, 1516. — Pavaplirasis in Epistolas, 1517.

(-; Rankk, p. i^05.

(^) Lk Couvet, dans le Messar/er des sciences historiques de Belgique, 1850, p. 335 et 33(5.

(*) Voirie reste do cette intcTcssante bio|jrapbic. Ihid., p. 341 et siiiv.

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