‹ Les précurseurs de la réforme aux Pays-basChapitre 76 sur 182 · ÉLOGE DE LA FOLIE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LA FOLIE

leur ignorance, leur grossièreté, leur impudence, ils sont les images des apôtres (').•• »

Érasme parodiait aussi les graves futilités de la scolastique : « Par quel moyen le monde a-t-il été fait et condamné? — Par quels canaux le péché originel s'est-il répandu sur la postérité d'Adam? — De quelle manière, dans quelle étendue, en combien de temps le Christ a-t-il été formé dans le sein de la Vierge? — Cette proposition est-elle possible : que Dieu le père hait son fils? Le Sauveur ne pouvait-il se faire femme, diable, âne, citrouille ou caillou aussi bien qu'il s'est fait homme? » etc. Mais Erasme n'est jamais plus incisif que lorsqu'il flagelle la superstition, cette corruption du sentiment religieux altéré par l'ignorance, cette croyance aveugle qui ne se fonde sur aucun examen, qui honore Dieu d'une manière indigne de lui, en substituant au sentiment intérieur de minutieuses pratiques de dévotion extérieure, en mettant la lettre morte à la place de l'esprit vivant. Écoutons plutôt : « En voici d'autres qui sont à moi. Ce sont les conteurs et les curieux de prodiges et de fables merveilleuses. Ces historiettes de spectres, de lou'ps-garous, de revenans et de mille autres absurdités ne lassent jamais. Plus elles sont incroyables, plus on les croit... Cela sert non seulement à tuer le temps, mais encore à chauffer la cuisine des prêtres et des prédicateurs. Il faut mettre dans la même catégorie ceux qui sont dans la fausse, mais douce persuasion qu'ils n'ont rien à craindre de toute la journée, s'ils ont vu par hasard une statue ou une image du gigantesque saint Christophe; que, moyennant une prière à sainte Barbe, ils échapperont sûrement au naufrage; que, pour devenir bientôt riche, il ne faut que faire allumer une certaine bougie devant l'autel de saint Érasme... Ils font de saint George leur Hercule et leur Hippolyte... Il ne leur manque que d'adorer son cheval f)... »

(*) Traduction Nisabd, p. 50.

(*) Traduction de YÉloge de la fb/ie,par Barett (Paris, 1789, in-12),p. 104-106.

270 lf:UASMK ET LKS HOMMES DE SON TEMPS.

a Que dire de ces iinhiViles, dupes d'un pieux imposteur qui veut s'en divertir ou leur escroquer de Fai^eut, qui s'imaginent qu'il n'y a qu'à porter certaine amulette et à marmotter certaine oraison |)our tout obtenir, richesses, honneurs, plaisii*s, bonne clière, santé constante, longue vie, saine vieillesse et, enûn, la première place dans le ciel après Jésus-Christ... Il n'y a pas de négociant, de militaire, de juge qui ne croie (|u'en faisant une oflrande d'un écu, après en avoir volé des milliers, il lave toutes les ordures de sa vie... N'oublions pas ici que chaque pays a son saint, et chaque saint son culte et sa vertu. L'un guérit du mal de dents, l'auli-e délivre les fenmies en couche. Celui-ci fait restituer ce qui a été volé, celui-là sauve les naufragés. II y a un saint pour les troupeaux; il y en a un pour une autre chose; il y en a un pour tout... Il en est aussi qui ont plusieurs vertus, par exemple la mère de Dieu, en qui le peuple a plus de confiance qu'en son fils (')... »

Depuis la Renaissance, un mouvement de progrès bien marqué s'était manifesté dans toutes les branches de la théologie; afin de combattre avec succès des hommes qui s'appuyaient sur la science, les docteurs catholiques sentirent la nécessité d'étudier avec plus de soin les sources de la théologie ; ce fut principalement Érasme qui se chargea de les diriger dans cette étude. De là sa colère contre les casuistiques religieuses qui avaient le défaut de renfermer une foule de cas inventés à plaisir et qui probablement ne se réaliseraient jamais, qui souvent aussi mettaient en parallèle les devoirs sacrés de la morale avec les devoirs secondaires ou de pure surérogation : « Les grands maîtres, les illuminés, dit Ëi'asme, décident (jue c'est un moindre péché d'égorger mille hommes que de donner, le dimanche, un point au soulier du pauvre; qu'il vaudrait mieux laisser périr tout l'univers que de faire le plus petit mensonge.. •

(•) Traduction citée, p. 106-109.

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Qui jamais se serait doute, si ces grands hommes ne nous l'eussent appris, que c'est hérésie de dire que : tu bous^ rnav'mite ou la marmite bout sont deux manières de s'exprimer qui signifient la même chose? Ils connoissent tous les coins et recoins de l'enfer, et ils vous en font une description topographique, comme s'ils venoient d'en sortir. Ils créent de nouveaux mondes à leur gré. L'empyrée est leur ouvrage... Ils ne voient que les dieux au-dessus de leur grandeur, quand on les appelle respectueusement nos maîtres. »

Voulez-vous le portrait du pédant ? « De tous les hommes^ ce serait sans contredit la classe la plus chétive, la plus à plaindre et la plus disgraciée des dieux^ si je f) ne venais mitiger les misères de leur triste profession par les accès d'une agréable folie. Ce ne sont pas seulement cinq furies, selon le proverbe grec, mais bien mille qui les poursuivent* Toujours affamés, toujours dans la poussière de leui's écoles, que dis-je, de leurs prisons, ou mieux encore de leurs étables, ces pauvres sires vieillissent avant Tàge, au milieu d'un troupeau d'enfants, assourdis par leurs cris et asphyxiés par leurs exhalaisons. Ce qui ne les empêche pas, grâce à moi, de s'estimer les premiers des hommes. Il fait beau les voir s'admirer de bonne foi, lorsque d'un mot, d'un regard, ils font trembler leurs marmots éperdus, qu'ils les déchirent à coups de verges et de férules, et les punissent en vrais despotes à tort et à travers.. Involontairement on pense à l'àne revêtu de la peau du lion. Écoutez-les : leur crasse est la suprême élégance; les senteurs de leur chenil ne sont que musc et ambre; leur misérable esclavage, une royauté qu'ils ne voudraient pas troquer contre celle de Phalai*is ou de Denys le Tyran. Leur bonheur atteint son apogée, lorsqu'ils croient avoir trouvé un nouveau mode d'enseignement. Ce qu'ils enseignent alors n'est qu'impertinence toute pure; qu'importe! ils ne s'en croient pas moins supérieurs à tous

(*) C'est la Folie qui parle.

les Paicluoa et les Doiiat. Ce qu'il y a de plus remarquable chez eux, c'est le talent île fasciner les mamans naïves et les papas imbéciles, qui leur croient sur parole la science qu'ils se donnent. En fait d'érudition, ils se contentent de peu; ils sont amplement satisfaits s'ils rencontrent dans quelques manuscrits vermoulus le nom de la mère d'Anchise, s'ils y découvrent un mot étrange et inconnu au vulgaire, ou déterrent quelque part un bout de pierre antique aussi fruste que possible. Oh ! alors, grand Jupiter, quelle joie! quelle superbe! que d'éloges! On dirait qu'ils ont vaincu l'Afrique ou pris Rabylone d'assaut. Mais leur véritable triomphe, c'est quand ils peuvent saisir l'occasion de vous débiter leurs petits vers insipides autant qu'insensés! Pour peu qu'on les admire, ils se croient volontiers des Virgile. Rien au monde ne vaut la comédie de deux de ces pédants se renvoyant les louanges et les admirations et se grattant réciproquement. Mais qu'un lapsus échappe a l'un d'eux, et que son adversaire, plus clairvoyant, s'en aperçoive, quelle comédie alors! Quelle lutte, quels glapissements, que d'invectives (*)! »

Vient ensuite le tour des rois : « Ces beaux messieurs ne songent c^i'à leurs plaisirs. Pour éviter toute inquiétude, ils n'écoutent que leurs flatteurs... Figurez-vous maintenant un lionune (comme sont à peu près tous les rois) qui ignore les lois, qui soit ennemi du bien public, vrai égoïste et esclave des voluptés, ennemi du savoir, de la liberté et de la vérité, sans souci pour le salut, et qui n'ait pour règles que ses fantaisies et son intérêt. Tel qu'il est, donnez-lui le collier de la Toison d'or, ([ui est l'emblème de la réunion des vertus; placez sur sa tète une couronne enrichie de pierreries, destinée à apprendre ([u'il doit avoir une ame souverainement héroïque; mettez-lui en main le sceptre, symbole de justice et d'incorruptibilité; ajoutez la pourpre, indice de l'amour pour la patrie : s'il vient à comparer tous ces dehors avec

(') Traduction de M. Lkjal, p. 89 et 90.

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