LA SCOLASTIQUE ARISTOTÉLIQUE, DAVID DE DINAINT
toutes ses sciences, n'en est que la servante. » — Chose inévitable cependant dès que les théologiens-philosophes franchissaient les limites posées par la hiérarchie de l'Église et que les dogmes du catholicisme étaient ébranlés, au lieu d'être fortifiés par l'application de la philosophie. Or, parmi les philosophes de cette catégorie, figure un élève d'Amaury de Chartres, ou de Bène dans le pays chartrain, David de Dinant, qui enseigna à Paris et mourut avant 1210. L'un et l'autre introduisaient les doctrines d'Érigène dans l'enseignement de la théologie et furent condamnés comme hérétiques. D'après ces philosophes. Dieu et la matière première sont des êtres simples, d'où il résulte qu'il y a identité entre eux, car on ne peut concevoir de différence entre des êtres simples. Donc, Dieu est la matière première; donc tous les êtres sont Dieu, et dès lors Dieu est tout; le créateur et la créature ne sont qu'une seule et même chose. Les idées créent et sont créées. Dieu est dit la fin de toutes choses, parce que toutes choses doivent revenir en Dieu pour reposer immuablement en lui et pour demeurer avec lui en un seul individu immuable. Tout est un et tout est Dieu. Dieu est donc l'essence de toute créature f).
Les écrits de David de Dinant furent anathématisés et brûlés en 1209. Ceux de son maître eurent le même sort. Condamné de son vivant, Amaury avait été forcé de se rétracter et était mort de chagrin en 1205. Ses disciples furent cruellement persécutés à Paris en 1210 : on épargna les moins coupables, quelques-uns furent enfermés ; les chefs, y compris David, livrés au bras séculier, expièrent leur témérité au milieu des flammes, sur la même place où s'élèvent actuellement les halles de Paris. On enveloppa dans la même proscription la physique et la métaphysique d'Aristote, ainsi que les commentaires arabes de ses livres, traduits en latin. La mémoire d'Amaury fut également condamnée et
(*) Tennemann^ t. VIII, p. 314-325. — Aktaud, Répertoire, etc., t. XIX, p. 118.
ses ossements arrachés de leur sépulture pour être jetés à la voirie.
Il est vrai que ces sectaires avaient prêché la réhabilitation de la chair en plaçant sur la même ligne et en confondant dans une même substance la matière et l'esprit; ils avaient proclamé l'émancipation des passions en soutenant que tous nos désirs sont légitimes et que toutes nos actions sont indifférentes devant Dieu; ils avaient, enfin, annoncé une loi nouvelle qui devait succéder à l'Évangile, comme celui-ci avait pris la place de l'Ancien Testament. Cette loi était celle du Saint-Esprit ou de l'Amour, par laquelle toute contrainte devait être abolie chez les hommes Ç).
Cependant, à dater de l'an 1250, le triomphe de la philosophie était assuré : ce furent surtout les franciscains et les dominicains qui, en s'en emparant et en l'adaptant à la théologie, commencèrent le second âge de la scolastique, lequel déifia le philosophe de Stagire aux dépens des belleslettres et du bon sens f).
Ce fut à cette époque que parut dans la chaire de Saint- Victor f) un esprit supérieur et entouré d'éclat, Hugues d'Yprcs (^), dont la Belgique peut s'enorgueillir à juste titre. Thomas d'Aquin le regardait comme son maître. Dans la solitude du cloître, il enseignait à ses religieux la philosophie, telle que les Pères l'avaient établie. « C'est à cette sagesse que, d'après Hugues, la philosophie doit rester soumise, comme la raison doit se subordonner à la foi f). L'âme
0) DoM Bouquet, Rerum gallic, script., t. XVII, f. 83; t. XVIII, f. 714. — Thomas k<k\^i^.t SummatheoL, qu. III, art. 8; qu. XX, momb. 2; qu. XlXi memb. 1, art. 2. — Martène et Durand, Thésaurus anecdoiorum, t. IV, p. 163. — Hauréau, De la philosophie scolastique, t. I, p. 394 et 409. — Franck, Réformateurs et puhlicistes de V Europe, p. 13 et 14. — Biographie universelle, art. Atnaury de Chartres, — Histoire littéraire de la France, t. XVI.
(«) GiESELKR, t. II, 2, p. 409-418.
(') Dans le prieuré do ce nom, situé hors des murs de Paris.
(*) Il était né dans le voisinage dTpres. (Histoire littéraire de la France, t. XII, p. 1 et 2.)
(*) De eruditione did., lib. I, c. 1 ; lib. II, c. II.
HUGUES d'yPRES, MAITRE DE THOMAS D AQUIN. 33
humaine arrive à cette philosophie par degrés, par ascensions successives (^). C'est au moyen de ses facultés qu'elle doit tendre à la connaissance du monde, d'elle-même et de Dieu. Tout, dans le monde matériel, offre des traces, des symboles de la divinité ; mais la connaissance de soi-même surpasse de beaucoup celle du monde sensible, parce que l'àme est infiniment élevée au-dessus de la matière. Dans la nature extérieure, l'élément intelligible est voilé et doit être mis à nu par la réflexion et la méditation; dans elle-même, l'àme le contemple immédiatement et sans ombres ; elle s'élève avec promptitude et sûreté à l'intuition du souverain bien, auquel tendent toutes ses aspirations, pour lequel elle est créée par Dieu, qui est lui-même ce but recherché et ce bien suprême. Aussi Hugues déclare-t-il la vie contemplative supérieure à la vie active, parce que la contemplation rapproche davantage l'àme de Dieu, l'unit plus intimement à lui et la rend plus propre à enfanter la vraie vertu et la véritable science f).
« Lire, non pour apprendre, non pour connaître et pour louer Dieu; dédaigner l'action comme le savoir, et ne faire des efforts que pour s'élever au-dessus de la terre sur les ailes de la contemplation, tel était le fond des doctrines de l'école de Saint- Victor. Cet entraînement vers le mysticisme succédait aux grandes agitations philosophiques qui avaient secoué la première moitié du \if siècle; il venait après la proscription qui avait frappé dans Abélard des témérités de langage plutôt que de pensée, après la censure qui avait condamné dans Gilbert de la Porrée quelques expressions rendues coupables par les interprétations des commentateurs plus que par l'intention de l'auteur. Par ces coups, terribles alors, l'Église montrait
(') De animât li^« H, c. 15.
(*) De anima, Prolog, — Schwartz, Mémoires couronnés et autres de V Académie de Bruxelles, t. X, p. 14 et 15. — Conf. Laforât, Reoue catlwlique, t. I, 3, p. 370-379.
qu'elle ne voulait tolérer aucun écart, fût-il involontaire, au milieu des voies de la plus rigoureuse orthodoxie. Les esprits, intimidés, cherchèrent alors d'autres moyens d'expansion au mouvement naturel et indestructible de l'intelligence humaine. Certains se précipitèrent dans le mysticisme, dont l'école de Saint-Victor devint le foyer et dont Hugues resta, jusque dans le cours du siècle suivant, l'oracle le plus renommé et le plus écouté (^). »
Hugues avait reçu de la nature un génie heureux qui lui eût permis de suivre, à son choix, les traces d'Abélard ou celles de Denis l'Aréopagite; mais toutes ses facultés étaient dans un si parfait équilibre qu'il ne sentait point sa conscience troublée par l'antagonisme toujours douloureux de la raison et du sentiment. H lui était donc également impossible d'approuver le mysticisme de son ami Bernard de Clairvaux, qui rejetait les études philosophiques, ou le scolasticisme d'Abélard, qui ne tenait aucun compte du sentiment religieux; mais, comme il n'était pas de force à lutter contre ces deux tendances hostiles, il entreprit de les concilier en s'appliquant à assigner à chacun des deux éléments de la vie spirituelle la place qui lui convient. Suivant sa théorie, le mysticisme forme une sphère supérieure de la vie religieuse et n'est soumis au contrôle de la raison que dans ses écarts. Malheureusement, Hugues agit contre ses excellentes intentions, en introduisant dans le mysticisme spéculatif de l'Occident les rêveries du pseudo-Denis l'Aréopagite et en ressuscitant ainsi le néo-platonisme, qui s'allia bientôt, en Europe,-comme il l'avait déjà fait en Orient, aux doctrines nlystiques les plus extravagantes. Le premier, il essaya de réduire le mysticisme en système scientifique, en prenant pour base la psychologie, entreprise qu'il était réservé à Gerson de mener à bonne fin. Ce sont Hugues d'Y'pres et
(I) Frédéric Lock, sur Hugues de Saint-Victor, nouvel examen de l'édition do ses couvres par Hauréau, dans la, Revue européenne, t. XVI, p. 177.