Dossiers de 1700 et 1701. C. 180, C. 181, C
3. C. 181. Le prédicant, âgé de 25 ans, s'appelait Jacques Claude, surnommé Gode (sic pour Gaude = Glaude), ou Gaspard (du noua de son père). Il étuit de la Bâtie de Crussol.
BAVILLE ET LES PREMIERS PROPHETES 3ffl
Une femme, saisie dans la môme assemblée, fut condamnée à mort le même jour. File passait, en Vivarais, et auprès du prédicant précédent, pour pleurer du sang, alors qu'en fait elle le dégorgeait par la bouche '.
Le lendemain 5 novembre, l'intendant interrogeait François- Pierre Rouergas, âgé de 16 ans, appréhendé à Uchaud, et que Fléchier, alors à Bernis, avait été curieux d'examiner. Celui-là tombait, saisi d'un grand tremblement, quand il récitait le Notre Père. Il « prophétisait », disait-il, et « lorsque le Saint- Esprit entrait en lui, il sentait quelque chose dans l'estomac, comme un caillou5 ».
Le 6 novembre. Bàville questionnait, sur la sellette. Jean Lauze (22 ans), cardeur à laine de Saint-Théodorit, accusé d'avoir présidé à Colombeirol. le 14 octobre, une assemblée, qui avait duré « depuis une heure après minuit jusqu'à quatre heures de l'après-midi » ; encore ne s'était-elle dissipée que devant la garde bourgeoise3. Pierre Mouret, de Savignargues, y avait prêché trois fois, « étant relevé par deux autres, et par deux filles et une femme, qui prêchaient les uns après les autres, étant commandés par le dit Lauze. qui les faisait prêcher chacun à son tour, et lui-même aussi faisait des exhortations ».
Bàville et ses agents tenaient ces hommes et ces femmes poulies successeurs directs et les élèves des prédicants qu'ils avaient longtemps poursuivis. Duinolard, subdélégué à Tournon. croyait reconnaître Boman dans un prédicant du Vivarais nommé Jean Paul, (qui était Pierre Ebruy, que nous connaissons déjà), et il informait l'intendant du fait, en lui envoyant le prophète Claude et ses compagnons. Une assemblée du îoctobre, tenue dans le mas de Videbouteille, près Sauve, passait pour avoir été convoquée par Roman également. Bàville demanda à Jean Laune s'il ne connaissait pas Roman. L'abbé du Chayla le croyait aux Cévennes au début de 1702, à la tète d'une troupe considérable de fugitifs1.
Roman, hors de France depuis plus d'un an et demi, n'était pour rien dans l'apparition des « fanatiques », ni même Brous-
1. lliid. Môme dossier. Elle s'appelait Marie, la boiteuse [25 ans). C'était une bâtarde, enfant abandonnée.
4. C. 183. Rouquette, L'Abbé du Chayla..., p. 94, On affirmait alors dans l -
nés que Roman était à Genève, « droguiste », el qu'il s'y était marie.
son, quelle qu'eût été l'admiration naïve qu'il avait éprouvée dans son voyage au Vivarais. Ces «prophètes», ces «inspirés», ces « fanatiques », de quelque nom ancien ou nouveau qu'on les appelle, étaient essentiellement différents de tous les prédicants qui avaient paru jusque-là dans la région. Depuis 1685 jusqu'en 1700, chez les plus humbles comme chez les plus hauts, tous les hommes que nous avons vus se dresser pour consoler leurs frères, ont gardé leur raison saine. Leurs violences mêmes ont été réfléchies et calculées. Leur foi religieuse est demeurée dans les limites de la tradition huguenote. Les manifestations désordonnées et maladives qui se répandent en 1700 des Cévennes à la mer, inaugurent incontestablement au contraire une nouvelle phase de la résistance protestante au Bas-Languedoc. C'est de cette date qu'il faut partir, pour étudier la révolte camisarde, qui occupera dans cette seconde période (1700-1715), la place principale.
La déception atroce provoquée par la paix inféconde de Ryswyk, les mesures de spoliation prises par Bàville et les évêques, ont poussé à bout la douleur et la misère du menu peuple. Le rôle que joue le clergé dans la ruine matérielle et la persécution, a concentré sur les prêtres toute la haine des opprimés. L'hystérie religieuse, passée des enfants et des femmes aux hommes faits, qui par une crise subite met hors d'eux-mêmes des êtres indécis, et provoque une exaspération immédiate de leur sensibilité ou de leur colère, va faire l'intrépidité folle des paysans des Cévennes, leur mépris de la mort et de la torture, — et aussi leur férocité.
Mais Bàville ne devine rien. Incapable de comprendre des natures religieuses qu'il méprise, il proclame que les N. C, forcés d'opter entre leurs biens et leur foi, seront à peu près unanimes à choisir les premiers. Il dépeint sa province comme une de celles où la prospérité renaît, où l'unité confessionnelle s'établit enfin. Les chemins des Cévennes permettent de faire rouler du canon et des bombes, si cela est nécessaire, jusque clans des lieux auparavant presque inaccessibles. Les milices, qui ne sont pas sans doute de bonnes troupes, seront toujours meilleures néanmoins « qu'une populace, qui s'assemble tumultuairement, sans ordre, sans aucunes munitions, et même sans chef»1.