LETTRES DE CLARION A PAPUS I
ni de ce qu'il y a parmi des hommes si corrompus des véritables
cillants «le Dieu.
Ainsi, donnez-vous patience, mes cliers frères, et vous verre/ «pu- Dieu sanctifiera bientôt ce malheureux peuple et bénira tous uns frères, ou qu'il les exterminera bientôt et les fera périr tout à l'ail par ses terribles jugements, pour délivrer enfin son Eglise et ses chers enfants ; el je vous assure que je ne crois pas que cela larde encore un fort long temps. Cependant quand noms rencontrerez ainsi des grandes difficultés, ne manquez pas de me le faire savoir et je tacherai de mon côté de vous aider toujours à les surmonter '.
La fin de la lettre confirme les relations amicales et délicates qui avaient uni à Lausanne Papus au pasteur, l'apus avait dû sans doute recourir à la cliétive bourse de Clarion. 11 cherchait à s'acquitter envers lui ; son ami lui laisse entrevoir ingénument un moyeu de subvenir à sa pauvreté.
Je vous suis encore très obligé de la bonté que vous me témoigne/, dans votre dernière. J'en ai de la confusion el je ne sais de quelle manière je le pourrai reconnaître entin. Je ne veux pas pourtant que vous vous incommodiez pour moi ni vous ni vos compagnons, quoique je sois toujours comme vous m'avez laissé et que je sois exposé continuellement à de grands frais, soit pour les affaires générales. snii pour mes infirmités continuelles, lui particulier ce n'est pas à vous, mes chers amis, à pourvoir à cela, et ce serait plutôt à ceux qui ont de grandes commodités, si la Communion des Saints régnait à présent comme elle faisait autrefois. Mais, à la bonne heure ! il faut prendre patience, à vous et à moi, et je vous assure que je le fais de tout mou cour et que si j'ai du chagrin, que cela ne vient que de la misère de nos frères et de l'extrême corruption qui se trouve à présent si générale partout, parce que cela me l'ail craindre infiniment pour eux.
Je voudrais seulement que vous prissiez la peine de vous informer de quelque Lydie marchande de pourpre-, s'il n'y avait pas moyen de me faire venir un habit de drap muse par leur [sic] moyen, parce que je m'imagine qu'il pourrait être meilleur et à meilleur marché, et qu'en l'état où je me trouve j'aurais besoin d'un bon habit, aussi bieo que d'un bon manteau, car le mien ne vaut plus rien pour me garantir ni de la pluie ni du froid, et vous me feriez bien plaisir de vous en informer et de m'en donner avis au plus tôt, afin de prendre là-des
1. Clarion demande ensuite .1 Papus >'il .1 reçu la lettre de s. m père qu'il lui a envoyée à Nimes « il y .1 quinze jours ou trois semaines », el donl il a gardé copie : «el cependant, dit-il, je m'en vais y répondre comme vous me le marquez par
votre lettre ».
->. Actes \V1. IJ.
sus nies mesures. . . Je vous recommande à la irràce de Dieu, mais
je vous prie de vous conserver mieux que vous ne faites et de ne
courir pas tant, et de me croire toujours votre très humble et très
obéissant serviteur et bon ami. ^
Clauzel'.
Au nombre des réfugiés dont les salutations terminent sa lettre, Clarion nommait « maître Jean (?) » et « le Cadet j>". Le Cadet, dit-il, m'a fait voir une lettre de Julien3, qui [lequel] lui fait espérer d'être [qu'il sera] bientôt ici. Je le souhaite, et qu'il m'apporte de bonnes nouvelles de votre part ».
Nous n'avons plus malheureusement la lettre collective que Clarion composa sur la question des mariages, et cju'il envoya à Nîmes à l'adresse de M. Pastre. Il en était content, « Elle dit assez les choses comme elles sont », écrivait-il quelques jours plus tard à Papus, en l'informant qu'il avait fait davantage. •■ J'écris aujourd'hui au (sic) même fait à M. de V. . . que vous qualifiez dans celle que vous écrivez à notre frère [Broussou] de Colonne de l'Eglise, et que vous taxez d'approuver ces sortes d'excès j. Papus n'ayant pas répondu à l'envoi, Clarion redoubla d'efforts pour l'atteindre. Il prit la peine de recopier pour lui l'exhortation qu'il venait d'écrire à M. de Y... et la lui envoya, sous forme de lettre, par une nouvelle adresse. On verra ailleurs un des fragments théologiques qui nous en restent '. La lettre, après avoir traité du sujet essentiel, à savoir des cérémonies catholiques, s'achevait par une invitation pressante à ne point délaisser les Saintes Assemblées. Par là elle se rattachait à un autre ordre de préoccupations auxquelles Clarion avait déjà jugé bon de répondre dans une lettre un peu antérieure, de la manière la plus passionnée à la fois — et la plus curieuse.
I. Nous ne savons d'où vient ce pseudonyme. Dans un post-scriptum. le pasteur demande à Papus s'il a reçu ses lettres précédentes, et surtout la letlrc imprimée de Brousson. 11 s'informe aussi d'une lettre qu'il a adressée a Henri. «Je lui écrivis presque d,abord qu'il m'eût écrit. Je vous prie de tesaluer, et de l'assurer de mon amitié aussi bien que tous mes très chers et très honorés frères VOS compagnons et tous nos autres bons amis. Nos demoiselles vous saluent... et particulièrement ma femme qui vous embrasse aussi de tout son cœur... Ni- vous lassez pas de me donner de vos nouvelles, et de vos amis.»
■2 En 1693 « Le Cadet, de Saint-Hippolyte «.désigne un compagnon de Dauphiné. (C. 173. Dépos. Auziard. 5 .■cl., dans le Dossier P. Colognac). Est-il sorti de France avec Brousson '?
3 Sans doute le prédicant dit La Rose.
1. La première page de la lettre a été arrachée. La lettre est signée d'un nouveau pseudonyme de Clarion : Devèze (nom de sa femme). Elle tut envoyée « A .Monsieur L. [le nom a ete effacé par La Bouvière], marchand facturier à Nîmes >■.
CLARION DÉl'BNll LA \ocATIo.N I > l; s l'ui.HICAN 1 s III
A peine en efl'et sa lettre du ÏJIÎ septembre et son épilrc étaientelles parties de Lausanne, (pic la nouvelle s'y répandait de 1 ; > démoralisation des réformés de Nimcs, affolés par les récentes arrestations de Langlade. Clarion n'hésita pas. Le zèle lui lit reprendre la plume pour rappeler à Leur devoir ces fidèles timorés.
A Lausanne, Le 26 septembre L604.
Messieurs mes 1res honorés frères, Quoi qu'il n'y ait que deux jours que je me suis donné L'honneur de vous écrire pour dire mon sentiment à ceux d'entre vous qui se relâchent aujourd'hui de la vérité qui est en Jésus, cl leur faire voir par la Parole de Dieu que les mariages qu'ils contractent à présent entre eux ou avec des personnes de contraire religion ne sauraient être agréables à Dieu. . . parce qu'ils ne peuvent être bénis aujourd'hui que par les ministres de l' Antéchrist. . .. néanmoins comme je viens d'apprendre que la plupart se refroidissent encore à l'égard des Saintes Assemblées, sous prétexte que l'on Lit quantité de prisonniers il y a quelque temps et qn'ils n'ont pu être relâchés (pie moyennant chacun une rançon, et qu'il y a un grand nombre de profanes et de mondains qui ne regardent tout cela que comme des malheurs et non pas comme des épreuves de votre foi, où Dieu vous veut examiner pour voir si quelque chose sera capable de vous l'aire relâcher de votre devoir. — j'ai cru. Messieurs nies très chers frères, que je ne devais pas plaindre ma peine pour vous exhorter et vous inciter aussi puissamment que je n'en suis (sic) capable, à ne délaisser point vos mutuelles assemblées quoi qu'il vous puisse arriver, et à ne pas faire comme certains profanes qui se rebutent d'abord, et qui ne se COntentenl pas de les délaisser, mais qui l'on1 loul ce qu'ils peuvent [tour obliger les autres à en l'aire de même, ou bien ils les vont déclarer aux Puissances, pour les animer contre les ûdèles et les obliger à les maltraiter pour les dissiper entièrement par ce moyenla >'il était possible. Mais je vous dirai. . . que bien loin d'imiter ces malheureux exemples, vous devez au contraire les fréquenter plus que jamais. . .
Clarion allègue alors « l'exemple de Saint Paul qui faisait la même exhortation aux Hébreux » (Hebr. X), et aussi (en des termes qui se ressentent des polémiques qu'il avait dû soutenir en Suisse contre les amis de Guion), les paroles des apôtres (Actes XIV), qui « au lieu de détourner les fidèles d'une si sainte et louable pratique, les encouragent à continuer >> malgré la persécution. Il prend alors, avec la même verdeur que Brousson, la défense des prédicants eux-mêmes.
Et nous vous disons aussi la même chose [que les apôtres . parce que vous n'avez point de meilleur moyen que celui-là pour témoi-
112 LES PHlhHCAXTS PROTESTANTS
gner que vons voulez retenir le sacré dépôt que l'on vous veut ravir, et que vous voulez l'aire toujours profession de votre religion. Moquez-vous de ce que vos ennemis ont de coutume de dire, au moins à ce que l'on nous écrit, que ceux qui prêchent dans vos assemblées ne sont pas de vrais ministres, car je n'en connais point qui aient une vocation ni plus céleste ni plus divine, ni plus légitime par conséquent, dans un cas de nécessité comme est celui où vous vous trouvez à présent.
Et pour vous dire ceci en passant, je puis vous assurer que je ne (•(innais guère de personnes qui soient plus propres à ce saint emploi <[ue ceux qui s'y emploient maintenant parmi vous, et que Dieu a revêtus d'un si grand zèle et d'un si grand courage. Et à vous dire la vérité, je vous assure que je leur porte bien de l'envie, et que je m'estime infiniment au-dessous d'eux, parce que je vois que Dieu leur fait infiniment plus d'honneur qu'à moi, et qu'à tous les autres ministres, parce qu'il ne nous emploie pas comme eux aux plus hauts emplois, et qu'il ne nous appelle pas là où il y a plus de péril parce qu'il y a plus d'honneur, et qu'il connaît sans doute notre faiblesse et notre lâcheté !
Aussi, bien loin que ces personnes qui s'emploient aujourd'hui parmi vous au Saint Ministère vous doivent faire mépriser ces Saintes Assemblées, que (sic) j'estime qu'elles vous les doivent faire estimer davantage, et vous obliger à vous y trouver avec beaucoup) plus d'empressement que si c'étaient des ministres ordinaires, parce qu'en effet c'est une chose tout à fait extraordinaire que de pauvres gens comme çà aient entrepris une œuvre si dillicile. Et il n'y a rien qui fasse mieux sentir la grâce que Dieu a mise en eux, que leur propre incapacité, et je soutiens que jamais l'esprit de Dieu ne s'est peut-être mieux donné à connaître depuis les Apôtres, qu'il le fait à présent par les diverses exhortations que je sais que ces bienheureux serviteurs de Dieu sont capables de vous adresser ; et au commencement, l'Eglise primitive n'en a eu guère d'autres qui aient enseigné publiquement les iidèles, comme nous ne voyons dans la 1 aux Corinth. 14, où l'apè)tre permet à tous les Iidèles de prophétiser, c'est-à-dire d'enseigner publiquement dans l'Eglise, comme le font ceux dont il s'agit à présent.
Ainsi donc, mes très chers frères, qu'il n'y ait rien qui soit capable de vous rebuter, ni de vous obliger à délaisser vos mutuelles assemblées.
L'exhortation écrite, comme on en peut juger, au courant de la plume, se poursuit encore, sans autre nouvel argument que celui de l'approche « du jour de la vengeance de Dieu ». « Malheur à ceux que Dieu ne trouvera pas ainsi faisant, mais qui se seront relâchés de la sorte de ce devoir... Je voudrais bien pouvoir m'étendre davantage sur le sujet, pourtant il me sein-
PAPUS REÇOIT I.A LETTRE DE son ri lu: II'.
ble que j'en ai dit assez à ceux qui ont encore quelque reste de crainte de Dieu ». Le pasteur s'excuse enfin de n'avoir pas Le temps de se relire, et il signe sa Lettre Pastorale «le son vrai nom : « Clarion M.[inistre] ».
Le silence que La Rouvière gardait vis-à-vis de son ami de Lausanne s'expliquait naturellement. Après un court séjour à Nîmes, il avait repris son ministère itinérant. Au début d'octobre, il était à Montpellier, d'où il donna de ses nouvelles à une demoiselle de Nîmes, qui lui répondit aussitôt : « Le bon Dieu, qui ne manque jamais de moyens pour conserver les personnes qui se remettent entre ses mains, a bien voulu nous accorder la grâce que nous lui demandons dans toutes nos prières, qui est votre conservation et celle de vos autres frères ». La Rouvière, les semaines précédentes, avait trouvé « de l'occupation autant qu'il en pouvait souhaiter». « Je voudrais de toute mon âme, lui écrivait son amie, que vous en eussiez autant dans notre pays, mais selon toutes les apparences, cela ne sera pas, le commerce est tout à fait ralenti, de sorte que nous sommes dans un pitoyable état, si ce bon Dieu(n')a bientôt pitié de nous »'. Malgré le refroidissement du zèle, Henri venait cependant de se montrer à Nîmes. Papus alla l'y retrouver. De cette dernière ville, par un billet dont il avait soigneusement moulé les phrases, et dont il garda la minute2, il remercia, le 20 octobre, une amie, M"e Paillette (Baillet), de tous les bienfaits qu'il avait reçus d'elle à Montpellier, la priant de saluer les fidèles qu'il venait d'y visiter1.
A cette date furent remis à La Rouvière, en une fois, tous les envois de Clarion. Dans le nombre se trouvait, nous l'avons vu, la lettre de son père, arrivée à Lausanne après son départ, et où le vieillard lassé suppliait le fils enfin retrouvé, de venir à Copenhague consoler de leurs longues épreuves des parents qu'il avait quittés à Bordeaux neuf ans auparavant.
L'ancien suivant de Vivent, l'ami du pasteur Mathurin. malgré les prières paternelles, mit son devoir du coté où l'avaient
I. Dossier Papus. Lettre non datée signée : Le L A Monsieur (Mivier.a
Montpellier «.
i. l'apus portait dans ses papiers toute une page de formules épistolaires, eopiees peut-être dans quelque « Parfait Secrétaire » du temps.
j. Dossier Papus. « ...Mademoiselle Villar [cousine de Baillettc et sa sœur, MM. Paravissol et Vivian, comme aussi toutes ces demoiselles que vous savez, sans m'cxpliquer davantage ». Dans la lettre que lîaillette lui écrivit le 2 novembre (voir plus loin), sont nommées Mesdemoiselles de Goudar(s) et Salient, la veuve de J. Séguin, M. Dansagre et sa mère.
111 LES PRBDICANTS PROTESTANTS
placé ces deux vaillants. Sa tâche en France devenait chaque jour plus rude. Il ne se crut pas autorisé à y renoncer. La répon. se qu'il écrivit en Danemarek. et qui dévoilerait toute l'aine d'un prédicant dont nous sommes trop souvent réduit à noter les simples gestes, est perdue, hélas ! et nous connaissons seulement les réflexions qu'elle inspirait à Clarion dans une nouvelle lettre envoyée à La Rouvière.
Lausanne, Le v!8 novembre 1694.
. . ..J'ai reçu la vôtre du G courant, avec celle que vous écriviez à M. votre cher père, que j'ai déjà remise au courrier pour la lui faire tenir incessamment, .le ne saurais vous exprimer la satisfaction que j'en ai reçue en mon particulier, et tous ceux à qui je leur ai l'ait le plaisir de la leur l'aire voir, car je puis vous assurer que je n'ai rien vu encore de plus touchant ni de mieux composé, et il parait manifestement que ce n'est pas vous qui parlez, mais que c'est l'esprit de Dieu qui parle proprement par votre bouche et qui a conduit voire cœur et votre plume pour vous faire dire à M. votre père ce que vous aviez à lui répondre, mais de la manière la plus divine et la plus forte qui se puisse imaginer, et la plus propre pour le consoler dans une aussi grande épreuve que le doit être celle où je ne doute pas qu'il ne soit, et pour le faire entrer dans tons vos sentiments, étant aussi homme de bien et aussi craignant Dieu qu'il me l'a paru par celle qu'il vous a écrit lui-même, et que je vous ai fait tenir. Kt ainsi je suis persuade que votre réponse fera son effet, et (pie M. votre père ne s'opposera plus à votre dessein, puisqu'il paraît manifestement que c'est la volonté de Dieu. Ainsi, mon cher frère, je bénis Dieu de ce qu'il vous a mis au cœur de si bonnes et de si belles choses, et de ce qu'il lui plait de vous faire un si grand honneur.
Clarion disait plus loin, entérines délicats, sa reconnaissance à Henri et à Papus, qui tous deux ensemble et grâce à leurs amis de finies et de Montpellier, venaient de lui envoyer quelque argent.
J'ai été confus quand j'ai vu par la vôtre ce que vous avez eu la bonté de faire pour moi, vous et votre très cher frère Il.(enri), cl en vérité cela m'a donné beaucoup de chagrin, parce que je trouve que ce n'est pas à vous autres à l'aire ce que vous avez fait, et qu'il vaut mieux me laisser comme je suis que de vous incommoder..., et s'il y avait moyen de vous rétracter, je vous prierais de le faire, parce que je crains que vous n'en soutiriez vous-même... Cela suffira, mon cher ami. pour l'habit et le manteau dont je vous avais parlé, et je vous prie de laisser cela, et de n'en point parler, car peut-être on croirait «pie l'on les (?) voulût incommoder, el il vaut
LES PRIÈRES DE l'Al'l s ll.'i
mieux que nous souffrions que si nous donnions occasion â personne de mal penser ou «le se rebnter,
Une l'ois encore, le pasteur, en réponse à la pénible description que Papûs lui l'aisail des protestants du Languedoc, offrait à son jeune correspondant ses consolations et ses services :
Vous ne devez pas trouver étrange de trouver de si grandes difli- Cultés à surmonter parmi ceux où vous vous étiez promis de n'en point trouver. Hélas ! mon cher Frère, comment se pourrait-il faire que la chose se fit autrement, après ce que ce misérable peuple a déjà t'ait lorsqu'il a renié si lâchement son divin Sauveur? et ne faut-il pas qu'il paraisse manifestement que ce n'est pas sans sujet que Dieu l'a ainsi abandonné ?... Ainsi, mon cherfrère, bien loin de vous rebuter, je vous exhorte à vous donner patience, et à l'aire encore, s il vous plaît, tout ce tpie vous pourrez pour tâcher de le ramener, jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de lui toucher le cœur. . .
...J'ai envoyé une copie de votre excellente lettre à M. B.[rousson] à qui j'espère que cela fera bien du plaisir, et je l'ai prié de ne se lasser point d'écrire à tous les particuliers, de la manière que l'état triste et déplorable où je vois que l'on est le peut demander. s;ms avoir égard aux plaintes ni aux murmures que l'on l'ail, et j'en ferai très volontiers de même si vous me laites la grâce de m'envover une liste de ceux que vous jugerez les plus gâtés : car cela se pourra faire sans qu'il paraisse que cela vienne ni de vous, ni de moi... et aussi je vous conjure de le faire sans plus tarder. . .
Clarion transmettait enfin à La Bouvière et à Pourtal les salutations de sa femme, et les embrassait de tout cœur, comme aussi les frères Lap[ierre] et La J[eunesse] et le frère Julien, si Papus <<- avait l'occasion de les voir » '.
La résolution de La Rouvière était donc bien prise, de continuer son œuvre en France. Il n'était pas, à proprement parler. un « prédicant ». Il ne prêchait pas. Sa mission était autre. « Dieu, dit Brousson, l'avait fait participant de l'esprit de prière m, et une Relation écrite après sa mort mentionne également ■< la véhémence et la ferveur de ses prières, qu'il accommodait selon les temps, les lieux et les personnes auxquelles il parlait. en telle sorte qu'on ne pouvait qu'être consolé en l'entendant, de quelque allliction que l'on fût accablé ; ...et même plusieurs personnes se firent un plaisir d'avoir de ses prières par écrit » \
1. Une note êniçmatique priait Papus d'aller chercher une lettre importante
que Clarion avait envoyée a Julien «à l'adresse du père de Cadet".
2. Bull. X, "270, 271 : «Ses prières étaient si fréquentes qu'un rhume le prenait de leuips en temps, qui lui ùtait la parole».
116 LES PRKDICANTS PROTESTANTS
Papus était, comme ses compagnons, nourri de la Bible. Sur de petites bandes de papier de quelques centimètres de longueur et de largeur, il avait noté de nombreux fragments des Ecritures avec l'indication de l'idée qu'ils exprimaient, et il savait ainsi rapidement retrouver dans le texte sacré la parole convenable aux cil-constances. Transcrire quelques-uns de ces thèmes de méditation, c'est peindre la mentalité de tous les prédicants, depuis Vivent jusqu'à Brousson1.
— 1 Samuel, ch. 26, v. 10, la défense est permise.
— Dcutero, ch. 13 entier, quy nous enseigne la manière en laquelle on doit irailer ceux quy veulent soliciter les éleus à se révolter contre Dieu.
— |I| Rois, ch. 18, v. 40, mort des sacrilicateurs de Baal.
— Amos, ch. 5, v. 18 ; Jérémie, ch. 30, v. 7 : Sopho, ch. 1, v. 13, où nous sont représentez les terribles jugemens de Dieu quy seront déployez sur les meschans en la grande journée de l'Eternel.
— Esaye, ch. 17, v. 14 ; ch. 19 entier, contenant la délivrance que Dieu envoyera à son peuple.
— I Cor, ch. 15, v. 33 et 34. 2 Cor. ch. 1, v. i, 5, 6, 7 et 8, touchant les atllictions et les consolations. Ch. 4, v. 3, 7, et suivants, persécution aux enfans de Dieu ch. 5, v. 1 et 2.
— Lévitique, ch. 2(ï tout entier rempli, de promesses et de menasses très remarcahles où il y a de grandes rellections à faire pour notre endoctrinement.
— Ephésiens, ch.5 entier, où l'apôtre défend de prononcer les paroles de raillerie pour ce qu'elles irritent Dieu.
— I Epitre de Saint-Jean, ch. 2, v. 9, 10, 11 ; ch. 3 de la mesme, v. 14, 15, 16 et s. ; ch. 4 de la mesme, v. 7, 8, 9 et S. Ephésiens, ch. 2, 3, 4, v. 31 et 32, contenant l'amour et la charité que nous devons avoir les uns envers les autres.
Ces derniers mots, que nous rapprocherons de certaines paroles de Clarion, nous sont un garant que la Relation mentionnée plus haut dit vrai, en rappelant que « la charité de Papus était si grande... que l'on remarquait que c'était à lui que les frères nécessiteux s'adressaient, parce qu'ils savaient bien qu'il pourvoirait à tous leurs besoins. »
Tant de piété, de zèle et de bonté, valaient à Papus des affections touchantes. Un galérien protestant, qui ramait sur la Réale en même temps que Séverac, Gay et Coinpan, tout en remerciant Melle Marion de Yestieu, de Nîmes, de l'envoi d'une lettre « qui avait arraché des larmes de ses yeux et des sou-
l. Orlli. originale.
LES ritliDICAM'S A MONTPELLIER 117
pire île son cœur, ce que ses juges avec toutes leurs menaces n'avaient pu faire », la priait de saluera son cher La Rouvière. Je ne serai jamais content que je n'aie une de ses lettres aussi bien que tous les autres »'.
Un soldat de l'armée de Catalogne \ en termes impressifs. écrivit à Papus. pour lui dire l'extrême plaisir qu'il avait eu à recevoir une de ses lettres, et l'engager « à persévérer dans l'emploi où Dieu l'avait appelé ». Mais La Rouvière avait plutôt besoin maintenant d'être ramené à la prudence. Son ami le conjurait de se modérer. « Ne négligez pas les moyens que la Providence vous fournit pour vous retirer en cas de nécessité, car il ne faut pas s'exposer témérairement, ni s'animer d'un zèle indiscret, mais il laut exécuter autant qu'il dépend de nous ce à quoi nous sommes employés, sans que cela choque notre devoir ou l'intérêt de la gloire de Dieu, ou sans que cela nous préjudicie d'une manière qui attirerait plutôt le blâme que l'approbation. »
Sur un point au moins, La Rouvière obéit aux conseils bienveillants du soldat. Celui-ci l'ayant informé que le régiment de Chambonas et de Lanta s'allait mettre en marche pour retourner dans les Cévennes, et y prendre ses quartiers d'hiver, Papus « prit ses mesures là-dessus ». Le bas pays était plus sûr. Ses compagnons profitèrent de l'avis.
Les préilicants. comme nous le verrons en étudiant la discipline de l'Eglise du désert, avaient coutume de tenir des sortes de conférences fraternelles, où ils discutaient les moyens d'accomplir leur tâche, et où les nouveaux ouvriers prenaient contact avec leurs aînés. L'accueil favorable que Papus avait trouvé à Montpellier leur fit concevoir la possibilité de s'assembler dans la cité même de Bâ ville. Ils y avaient un aflldé fort précieux, dont nous ne savons que les initiales, A. P., qui non seulement fréquentait les cultes qui s'y tenaient, mais qui poussait le zèle jusqu'à endoctriner, à l'occasion, d'anciens catholiques bien disposés. Il raconte lui-même à un correspondant étranger (Suisse?) qu'après de nombreuses conversations avec un éco-
I. La lettre avail êlë remise à La Rouvière par la demoiselle de Vestieu. Elle est au Dossier Papus.
■2. « Campée ci cantonnée à Pierrelatte [en Dauphlné] -- octobre 16M ». Do^mci Papus. La lettre esi signée <;. *!. Le soldai vient il** faire la campagne et soupire après les quartiers d'hiver. Il adresse sa Lettre « a M. Jonquet, associe de M. Ribcs. marchand a Nîmes », el le prie de la remettre « a M. Olivier. Je prends celle Liberté puisque lui-même m'a indiqué celle voie ».
lier en médecine nommé Grat, originaire de Montauban. il osa « l'incorporer aux assemblées », et qu'enfin son prosélyte se déclara ouvertement protestant, dans un culte clandestin, par une abjuration en règle, le 2G novembre 1694 '.
L'inconnu re<;ut avis que les prédicants pensaient à se réunir dans la ville. Il conféra avec deux marchands. Ceux-ci acquiescèrent à la proposition. Bàville était alors à Narbonne. aux Etats de la province", ce qui rendait l'entreprise moins insensée. Nous en connaissons les circonstances par une longue relation de l'inconnu, que D. Benoit a remise en lumière en insistant sur son importance :l.
Le soir du 23 décembre 1694, tous les prédicants des Cévennes et du Bas-Languedoc, à l'exception de Laporte et de Boman, c'est-à-dire Lapierre, La Jeunesse (Gazan), Pierre Plan. Boux (Carrière '?), La Croix (Mounier) et Julien ; quatre de leurs compagnons (dont sans doute Papus [La Bouvière] et Pourtal), notre inconnu, et quatre « Messieurs » de la ville, en tout quinze personnes, se trouvèrent assemblés dans une maison secrète, pour y tenir un « Synode» et y discuter des règlements ecclésiastiques. Le 23 décembre,;» 8 beures du soir, aurait eu lieu la première séance, oii l'inconnu de Montpellier fut élu c( Modérateur ». Dans la journée du lendemain, les lidèles de la ville auraient été avertis des cultes projetés pour la fête de Noël, et le 25. depuis l'aube jusqu'à quatre heures de l'après-midi, devant 150 auditeurs entrés de nuit dans le logis, trois prédications successives auraient été prononcées par La Jeunesse, Lapierre (qui donna la Cène), et l'inconnu, lequel n'étant point prédicant. fit néanmoins « l'Action de grâces », en s'excusant de sa hardiesse, qu'il croyait commandée par la nécessité. Le lendemain, dimanche, un second service de communion aurait été célébré de la même manière, les trois prédicateurs ayant été cette ibis « un jeune homme de Saint-Borne du Tarn, près tle Millau en Bouergue, qui faisait pour lors sa philosophie (François Carrier?)»', Lapierre, et Boux. Le lundi 27 décembre, enfin, se serait tenue la seconde et dernière séance du Synode.