‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 2)Chapitre 87 sur 334 · BROUSSON EN DAUPHINÉ · texte numérisé non relu

BROUSSON EN DAUPHINÉ

tions qui l'amenèrent jusque à Beauinont-lcs- Valence, le 28dccembre. Dans toute la région, il recueille les mêmes étranges récits: on lui atteste qu'en septembre 1693 il a plu du sang dans le terroir de Gigor (?) au diocèse de Die : que l'année suivante, les rochers ont été ébranlés, la terre entrouverte en plusieurs endroits, si bien que la maison d'un ancien catholique, où des livres protestants avaient été jetés au feu, a été engloutie.

En Dauphiné le pasteur retrouve aussi des manifestations pieuses qui lui sont plus familières. Il transcrit, sur son journal de route les détails qu'il recueille sur les premières assemblées du désert, analogues à celles du Languedoc, qui se sont tenues en 1688 et 1689 vers Dieulefit ou dans la vallée de la Drôme. L'admiration emporte la prudence. Il écrit en toutes lettres les noms des prédicants dont l'activité lui est signalée : Moïse Lauron, Barthélémy Beaumont, tous deux des « Montagnes du Dauphiné », et qui ont un riche talent pour prêcher. Il semble que ce soit le désir de voir des prédicants qui le ramène des environs de Valence au sud de la Drôme '.

Le 1er janvier 1698, il est dans le voisinage de Bourdeaux, sur la paroisse de Mornans, chez un certain Jacques Mazel. Mazel, sa femme et sa fille, assurent qu'ils ont entendu chanter les Psaumes par une voix céleste. Une fdle de Mazel, Suzanne, est prophétesse. Une autre, Marie, que Brousson voit à l'âge de dix ans, a été plus magnifiquement douée. Son père rapporte qu'en 1688, une jeune fdle qui prophétisait chez lui, ayant prédit « qu'un jeune enfant viendrait prophétiser », la petite Marie, qui n'avait alors que neuf mois, « prophétisa » en effet, et chanta plusieurs Psaumes. D'autres inspirées paraissent, Paule Siboul, de Bezaudun, Marguerite Arnaud, Justine Marsel, Louise Carde, ces trois dernières qui « prêchent » depuis huit ans. Brousson note encore qu'il a vu là d'excellents ouvriers : Joël Lieutard, de Bourdeaux (40 ans); Jean Pierre Varaut (40 ans), prédicants depuis 1088 ; Antoine Respat (26 ans), prédicant depuis 1691 ; Jacques Bompas, de Brenas (?) près de Bourdeaux. qui prophétise et prêche.

Mais surtout le ministre parle avec complaisance de Jacques ' Martel (30 ans), qu'il appelle Marteau, en francisant son nom.

1. Pour ce qui suit, voir non seulement le Résultat des Mémoires... de Brousson... C. 191, mais aussi les Mémoires de Martel. Bail. I.VI. vm. {Pap. Court, 17, B, 63 .

2. Jacques, ainsi nommé plusieurs fois. A. Court ilit Jean, et Martel lui-même semble avoir si^'ne ainsi plus tard : Bull. I.VI. 138, 133, 130.

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Originaire de Poyols, près de Die. Martel, fugitif d'abord pour n'avoir pas voulu abjurer, avait convoqué de petites réunions pieuses dès 1600 '. Signalé plusieurs fois, serré de près, il était descendu vers Orange en 1(592 ou 1693. Revenu vers la vallée de la Drôme, il avait été pris en 1G9(5, enfermé à Die: il s'échappa pendant qu'on le conduisait à Grest. Martel entra dans la maison de Mazel, à Mournans. le 2 janvier 1(598. pour y voir Brousson, et sans doute aussi pour se montrer à lui. Son nom était connu du pasteur, qui l'avait entendu prononcer en Vivarais, sur les bords du Rhône. Martel n'oublia pas cette rencontre : en 1730. trente-deux ans plus tard, par conséquent, il en transcrivait le souvenir pour Antoine Court : « Me voyant entrer, f.M.Brousson] loua Dieu de m'avoir élu ministre extraordinaire de son Eglise, et me fit asseoir près de lui. Il dit qu'il ne pouvait pas m'entretenir longtemps, parce qu'il méditait un discours qu'il devait faire; la maison était déjà remplie de monde, et tôt après il prêcha et donna la Communion. »

Martel, écrivant en 1730 le récit de sa vie, pour un homme dont le ministère pastoral avait été consacré à combattre les «inspirés», n'a pas une seule fois mentionné ses rapports avec les prophètes. Mais Brousson racontait dans sa Relation, qu'en cette assemblée même où les deux prédicants s'étaient rencontrés, deux prophétesses avaient parlé, chacune d'elles manifestant une particularité qui lui parut (comme aussi à tous les assistants) miraculeuse. L'une, Louise Corde, fit la prière, •i mais elle eut peine à parler jusqu'à ce qu'elle eût jeté quelques bouchées de sang caillé ». L'autre, nommée Coquille, vieille fille, «en prophétisant, parlait de la guerre et delà paix, et nomma tous les officiers généraux des armées de tous les souverains d'Europe»2. Notons ce dernier trait, qui montre avec quelle passion avaient été colportés dans le Dauphiné les détails de la récente guerre.

Le lendemain (3 janvier), Brousson, dans la paroisse de Bourdeaux encore, prêche et distribue la Cène. Un certain Moïse Arnaud (c'est peut-être son hôte), lui parle des enfants prophètes. 11 a vu «prophétiser» chez lui le fils d'Antoine Maury, de Crupies, qui n'avait que six à sept ans ; il a entendu le fils de

1. Brousson dit, en janvier 1698, que Martel prêche depuis sept ans. Martel dit lui-même avoir commencé en 1688. Mais ses dates ne sont lias toujours tirs sures.

2. La phophétesse Coqu lie avait été déjà emprisonnée à Die, et interrogée par le S' Dubeeuf, subdélégué de Boucbu, l'intendant de Grenoble.

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Siboul, de Bezaudnn, prophétiser <i six mois. Il cite le témoignage du médecin Lamande, de Crest. Martel, à son tour, atteste les prophéties d'un enfant de trois ans. Arnaud a entendu le

chant céleste des Psaumes, à Bezaudun, « sous le^ masures [ruines] » d'une maison brûlée en 1683 pour avoir abrité une assemblée. Mazel affirme qu'il a plu du sang à Roville (?) à deux lieues de Montélimar. Il rapporte que Jacques Artaud et luimême, « ont vu trois anges sur une perche, qui chantaient, & Deux prophétesses de Bezaudun témoignent à leur tour. L'une d'elles, qui a le don depuis sept à huit ans (Catherine Rodet), raconte une de ses visions : « Une rivière débordée, et une haute montagne. La rivière débordée était le Clergé en général. La montagne était le Roi qui s'opposait à l'Eglise du Seigneur ».

Brousson note encore tout cela. Le G janvier il s'est transporté aux environs de Dieulellt. Dans une grange de la campagne de l'oit Laval, il donne la Cène. Lucrèce Dufour, dont le père (nommé Henry I a été pendu en 1661), et qui a entendu, elle aussi, chanter les Psaumes en plein jour, prophétise dans l'assemblée en même temps que Madeleine Berlier. Brousson écrit qu'un certain Pierre Clémant (qu'il vient sans doute d'entendre) est très habile.

Martel de nouveau attire son attention. Ils sont venus ensemble . Martel prononce après le pasteur, une exhortation, sur quelques paroles d'Esaïe, I, 15 : Quand cous multiplierez vos prières, je ne les exaucerai point, parce que t»o.s mains sont pleines de sang. Brousson lui demande ensuite curieusement, s'il a longuement préparé son discours, et s'il sait à peu près combien de temps son sermon a duré ? Martel répond qu'il pense avoir parlé environ une demi-heure, et sans avoir inédite auparavant ce qu'il voulait dire. Brousson consigne aussitôt le fait, et conclut que Martel est très habile. Il met alors le prédicant au courant de ses projets, Il a l'intention de passer du Dauphiné dans le Languedoc. Mais il ne séjournera guère dans cette dernière province. Les prédicateurs y sont maintenant rares. Pourquoi Martel n'irait-il pas supplier à cette pénurie, quand Brousson aura quitté les Cévennes pour continuer ses voyages ? Il faudra seulement que Martel ose plus qu'il n'a fait jusqu'ici. En lui fournissant deux adresses sûres, à Nîmes, (chez le Sr Gassais (?), faiseur de taffetas) et à la Baume, près d'Uzès (chez le Sr Espérendieu). Brousson « lui ordonne de donner la Communion, là où il trouvera le peuple disposé ».

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L'assemblée de PoC-t Laval fut la dernière que le pasteur réunit dans le Dauphiné. Nous le retrouverons bientôt à Orange, avant de le suivre dans le Bas-Languedoc. Son âme était obsédée du souvenir des tueries de 1689 et de 1684, qui lui avaient été racontées dans le Yivarais ou près de Bourdeaux, mais elle débordait d'allégresse à la pensée des spectacles divins qu'il venait de contempler. Ses carnets étaient couverts de témoignages qui cbantaient la gloire du peuple opprimé, et la victoire finale de son Dieu.

Néanmoins le ciel lui paraissait lourd d'orages. Il peignait, à ses correspondants de l'étranger, l'exacte situation des protestants de France. La paix était officiellement publiée depuis la fin de novembre, et rien n'était changé dans le royaume à l'égard de la religion. Il avait appris, à Baix, les contraintes nouvelles que les prêtres préparaient. Quelques jours après sou passage, l'évêque de Viviers (ou celui de Valence), visitant un village, avait fait lui-même mener de force plusieurs personnes à la messe, et dit d'une récalcitrante, qu'il fallait la faire marcher à coups d'épée1. Le pasteur pouvait donc écrire avec mélancolie, à un ami de Hollande, bien qu'il eût peut-être connaissance des nouvelles heureuses que répandaient toujours les réfugiés : « Tout paraît encore fort mystérieux à notre égard » \ Mais sa foi reprenait le dessus : « Je bénis le Seigneur de tout mon cœur, de ce qu'il m'a fait la grâce de me ramener dans ce royaume, pour y continuer à travailler à son œuvre ; et de ce qu'il daigne répandre de plus en plus sa bénédiction sur mon ministère »3.

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