‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 2)Chapitre 92 sur 334 · AS DANS LE ROUKRGUE · texte numérisé non relu

AS DANS LE ROUKRGUE

d'une prudence consommée. « J'avais des espions partout, et je mettais des sentinelles avancées qui étaient aux écoutes des gouverneurs, des commandants, des capitaines, afin, s'ils donnaient des ordres pour des détachements, d'en être averti et par là se transporter ou se retirer ailleurs, etle lendemain, les gens se retiraient comme revenant de leur campagne ». Grâce à ses précautions, il se flattait plus tard que personne n'avait été pris dans ses assemblées. Mais il courut lui-même, et sans doute vers cette époque, un nouveau danger. Au sortir d'une réunion fort nombreuse (il prétend qu'elle avait été de dix mille âmes !) il fut mené chez un malade qui demandait ses prières. « Comme j'étais dedans, le curé vint dans la maison, ferma la porte, mit le clef dans sa pocbe et me sauta au collet ». Bas repoussa rudement le prêtre, et pendant que celui-ci, par la fenêtre, appelait à l'aide, le prédicant franchit la porte qu'il avait fait sauter d'une violente secousse1.

Les poursuites devenant plus sévères, Bas fut contraint de chercher un asile plus éloigné. Par Meyrueis il passa dans le Rouergue. Il visita Millau, Saint-Aflrique, le pont de Camarès, Brusque. Le même succès couronna ses efforts. Bien qu'il y eût de la cavalerie partout, de nombreux cultes se tinrent. Il trouva « tant de fidèles, de braves gens, que ceux qui étaient mondains et joueurs quittèrent leur train criminel, et il y avait de la joie de voir des gens de qualité s'exposer de nuit, assez loin, pour écouter la voix de Dieu. Il [cela] ne se fit point tout d'un coup, mais peu à peu. Les Puissances mirent tout en campagne, pour se saisir du prédicateur ». Bas ne perdit passa présence d'esprit. Un certain M. Crebassac, de Saint-Rome de Tarn, c un homme qui par sa piété avait quitté son père, et de grands biens », l'avait mené à Saint-Aflrique, dans la maison d'un de ses parents. Le prédicant, quelques heures avant une assemblée, s'y trouva en même temps que des officiers qui commandèrent d'aller la surprendre. Bas fit simplement changer le lieu du rendez-vous, et le culte fut célébré heureusement. Au Pont de Camarès, il usa du même subterfuge qui lui avait réussi à Alais, et à côté d'un M. Valette, qu'il avait fait chercher, il passa en plein jour devant quelques cavaliers qui surveillaient le bourg. Il poussa même la ruse et l'audace jusqu'à entrer, un peu plus loin, chez le curé de Montlaur, comme un voyageur,

4. Il y avait là une D1 Bonnet, qu'il lit plus tard sortir du royaume, en lui fournissant un guide.

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afin d'y attendre le crépuscule, qui lui permettrait de gagner une maison sûre.

Bas n'a rien dit, dans les quelques pages qu'il a rédigées, des espérances qu'il fondait alors, aussi bien que ses frères, sur la paix prochaine. Ce furent cependant les négociations de Hollande, qui lui inspirèrent certainement un projet qu'il mit à exécution pendant son séjour au Rouergue.

Il arriva que, voyant la piété, le zèle et la confiance que [les protestants | avaient eu Dieu, je fis une Exhortation, que je fis répandre par plusieurs copies à cent lieues presque à la ronde. . . , pour faire un jeune. ., où les ouvriers cessèrent leurs travaux, les marchands fermèrent leurs boutiques, qui surprit nos ennemis, et qui allant de maison en maison pour savoir leur procédé (?) on leur répondit comme les Exhortations leur enseignaient de dire cela : « Hélas ! nous jeûnons et prions Dieu qu'il soit apaisé envers nous et nous pardonne nos grands péchés, et que Dieu conserve notre roi et la maison royale, et lui donne pour nous des sentiments de père, et de pouvoir prier Dieu suivant les lumières de notre conscience. Ce furent les réponses que firent les fidèles aux juges, aux consuls, aux offieiers. qui en tirent leurs verbaux et les envoyèrent, les uns à de Bàville, les autres à Lisgout de la Berchère, [l'un] intendant du Languedoc et l'autre de la Guyenne [dont dépendait le Rouergue]. qui ayant même des copies de mon Exhortation, furent contraints de dire qu'il n'y avait là aucun sujet contre ce peuple. Cela fit un si bon effet, qu'un grand nombre de fidèles prit la résolution de tout quitter pour suivre Jésus-Christ.

Les exhortations qu'avait rédigées le prédicant, et dont les copies furent faites par Crébassac, et un M. Roccat, de Millau, n'allèrent peut-être pas jusqu'à « cent lieues » du Rouergue; mais elles parvinrent jusqu'aux environs d'Uzès. Bas se souvenait que le jeûne avait été fixé par lui « pour un jeudi du mois d'août », et plaçait dans ses souvenirs l'événement en 169b". Il se trompait sur l'année, mais sa mémoire était fidèle pour le reste. Le jeudi 29 août 1G97 les Nouveaux. Convertis de Montaren observèrent un jeûne absolu. Ils ne sortirent pas de leurs maisons, où ils chantèrent les Psaumes'. Or, si l'on se souvient que le 31 août était la limite extrême accordée par les plénipotentiaires français pour la discussion de leur premier projet de paix du 20 juillet, on reconnaîtra que Daniel Bas n'avait pas fixé arbitrairement la date de cette journée de recueillement et

t. Information spéciale du i:> octobre 1697. C. 176.

ROMAN A llli.M \ l 197

d'humiliation. Le jeune solennel ilu 29 août, et ceci explique sans aucun doute la laveur avec Laquelle en fut accueillie la proposition, devait èlre un appel suprême qu'en un moment solennel, le peuple opprimé adressait à la miséricorde de Dieu.

Roman ne fut pas moins ardent que Daniel lias. A Meyrueis, nous l'avons vu, il était revenu à la coutume des premiers temps du Désert, et se faisait garder par des compagnons en armes. Il se trouva bien de s'être mis sur la défensive. Dans les Cévennes1, un faux frère, nommé Bermont, avertit le curé de sa paroisse d'une assemblée prochaine. Le prêtre, faute de soldats, réunit quelques paysans, qui s'embusquèrent pour se saisir du prédicant. Mais, dit Roman, « je passai au milieu d'eux sans qu'ils eussent la hardiesse de l'entreprendre, tant à cause que mon parti était aussi fort que le leur, que parce que Dieu ne le voulut pas permettre ». Le « parti d de Roman était armé, et cette circonstance (il ne l'a pas notée dans sa Relation) provoqua les mouvements considérables que firent dès lors dans ces quartiers-là les troupes de la province (les milices). Il lui fut impossible d'y marcher ni de nuit ni de jour, et revenant à son projet de quitter le royaume, il partit pour Genève, prenant la route du Vivarais, dont il avait visité déjà certaines parties.

Le prédicant arriva à Genève le 15 juin 1G97. Il comptait ne s'y réfugier que pour un temps, et y prendre au moins quelque repos. Mais il se trouva là, contre toute attente, « sous une croix plus rude et plus pesante que dans les cavernes des Cévennes. » Les zélateurs et les modérés s'y entendaient aussi peu qu'en Hollande. Les sages accusaient les violents d'avoir, par leurs manœuvres imprudentes, compromis l'avenir. Les réunions tumultueuses que ces derniers avaient encouragées dans le royaume, avaient tout perdu. «Quelques particuliers » traitèrent Roman « de tentateur et de perturbateur ». disant que ses assemblées étaient la cause de tous les malheurs qui arrivaient en Languedoc. Roman fut obligé, comme Brousson, de justifier la nécessite impérieuse de son héroïque apostolat, de prouver l'impossibilité où il était de se consacrer simplement à des exhortations individuelles, et de rappeler à ses contradicteurs que Dieu leur redemanderait des âmes innocentes, qui périssaient faute de lumières2.

I. Relation sommaire..., p. M : « I.cs Cévennes ■ signifient ici la région moyenne des montagne?, à l'Kst de la Cam de Lffospitalet.

■2. Relation sommaire, p. 33.

Mais les pasteurs, qui le raisonnaient <r avec toute leur philosophie », n'avaient point le goût du martyre. Brousson, à la même heure, souffrait en Hollande de leur pusillanimité et de leurs scrupules. Sa foi, et son amour des âmes, allaient le ramener au milieu des pauvres brebis destituées de bergers. Un mois avant qu'il partit de La Haye, Roman, cédant à une impulsion pareille, rentra lui aussi dans le royaume. Il n'était demeuré que trois semaines à Genève.

Il regagna les Cévennes, traversant encore le Yivarais, où il donna la Cène. Brousson, nous l'avons dit, y retrouva sa trace. « Aux foins » (juillet), Le Marchandou était revenu dans les Hautes-Cévennes, il prêchait à la Fau des Armes (au sommet de la Lozère), au-dessus de Belle-Coste. « A la dernière coupe des foins » (août), il tenait une assemblée dans un bois, sur le Bougés1. A la Saint-Michel (29 septembre), il était au pied de l'Aigoual. Ce jour-là, on constata l'absence, à la foire de Meyrueis, de tous les habitants de Campis. Ceux-ci s'étaient ménagés, afin de se transporter ensemble le soir au hameau du Crouzet, dans la maison de Cabanel l'aîné. Devant deux cents personnes, Reynet (Rey) fit une prière, et Roman prêcha. Sept ou huit hommes restèrent devant la porte, le fusil à la main, et refusèrent de laisser entrer deux jeunes lilles de Pourcarès, sous prétexte qu'elles dénonceraient les assistants à Poujol2.

Le 28 octobre, le traître, qui déjà, l'année précédente, avait fourni à Daudé les détails que nous connaissons, sur les relations de Bertrand de Campis avec Roman, complétait ses informations, et donnait avis au subdélégué du Vigan, de la dernière assemblée. Bertrand cette fois prit la fuite. Roman avait déjà quitté Meyrueis. « Aux châtaignes » (octobre), « dans un bois à quatre lieues du Pont de Monvert » \ il donne la Cène avec un autre prédicant « plus vieux cjue lui » (?).

Le retour de Roman n'avait pas surpris ses amis, car il leur avait promis qu'il reviendrait. Lors de son départ des Cévennes, il avait recommandé ses brebis dispersées à plusieurs « fidèles et charitables anciens », qu'il avait établis, à l'exemple de Brousson, dans quelques paroisses *. Il trouva que ceux-ci, pendant

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