VIVENT «ECU MIMSTRE EX HOLLANDE
demeura dans les Provinces Unies, mais il ne s'offrit pas à affronter une seconde fois les périls qui l'avaient menacé pendant un an et demi '. Dès les premiers préparatifs de Guillaume d'Orange pour sa descente en Angleterre, Vivent au contraire saisit avec passion l'occasion de retourner dans ses montagnes. Dès le mois de juillet 1688, un espion du roi annonçait à Pai'is qu'il allait partir incessamment, pour se rendre par la voie de Francfoi't dans les Cévennes'. Il demeura cependant en Hollande jusqu'au mois de décembre. En vue de son activité nouvelle, il sollicita des pasteurs la consécration régulière. «Le Synode des Provinces Unies, dit Brousson, approuva le ministère qu'il avait exercé en France.» Cependant les ministres ne se prêtèrent qu'à un acte d'une valeur temporaire, et dont aucune trace ne se retrouve sur les j-egistres olïiciels Quelle que fût son admiration pour les prédicants, Jurieu comme tous ses collègues, attachait une importance extrême à la «vocation» émanée de l'Eglise dans les conditions ordinaires. La rentrée des prédicants dans le royaume l'intéressait d'ailleurs moins que celle des pasteurs, et lorsque le 10 décembre Vivent partit pour la Suisse, la lettre qu'il le pria de porter aux réfugiés de Lausanne ne mentionnait qu'à la fin, et sans insister autrement. Vivent lui-même et la dignité dont celui-ci venait d'être revêtu. Cette pièce, d'ailleurs, est caractéristique, en raison de l'attitude que Jurieu y prend à l'égard du prince d'Orange et de ses alliés.
Depuis un mois, les Lettres Pastorales parties de Rotterdam devenaient belliqueuses. Jurieu y faisait maintenant allusion à des sentiments qui de la piété passaient à la rébellion. Il a appris que les N. Convertis de Normandie ont été désarmés. «J'avoue, écrit-il, qu'il est dilïicile de croire qu'il soit resté des sentiments de fidélité dans des personnes pour lesquelles on n'a eu aucune compassion. Je veux espérer que vous n'êtes pas justement dans la disposition où vos ennemis croient que vous
I. Au début de 1G89, son parent le S' de Rieuniez (de son vrai nom Brinçruier) «jui luil)itait le Vig-an, rcce\ ait de lui dos lettres qui le rendaient sus|)ocl (C. :273). Claude Salendres, sorti avec Vivent, demanda le 17 août 1688, avec 38 autres confesseurs, un secours pécuniaire aux Ktats de Hollande. Bull. XXXVI, 470.
i. Douen, II, 75: Louvois à la Trousse, le 24 juillet 1688. Il le nomme « le ministre Yvain ou Vivain ». « ("est un homme l'ort petit mais assez carré : il a le ven. tri- gros, ne marche pas de trop houue ^râce mais comme s'il avait les hanclies démises ; il a le visage plein <'t l)lanc, les yeux j^ros, les sourcils noirs, les |)aujiiéres de la même couleui- et avancées, la barbe noire et la fait raser tout à fait : il porte une i)erruque luiire et courte, i)arle son patois et fort vite, et a environ •2(î a i'i ans ».
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êtes. Mais quand vous y seriez, je ne m'en étonnerais aucunement et je ne saurais vous dire que votre ressentiment fût injuste puisqu'on a violé à votre égard tous les droits de la nature et des gens... Cependant, Dieu soit loué de ce qu'on vous a ôté vos armes. On n'aura plus lieu de craindre que vous en fassiez un mauvais usage ! ». Pas de sédition ! ni rien qui en ait l'apparence ! Mais «la terre tremble, qui sait si les murs de Babel ne seront pas renversés par ce tremblement ? » La prière publique s'impose en cette occurence. « Si vous ne profitez pas de la circonstance du temps pour reprendre vos communes assemblées, vous n'y reviendrez jamais, et vous ne mériterez pas que Dieu vous en fasse rencontrer un autre » ' .
C'est le même langage que Jurieu tient aux pasteurs de Suisse, dans la lettre dont il chargea Vivent. Sans craindre d'être accusé dintelligence avec les ennemis de l'Etat, il veut bénéficier de la situation. Ses idées sont exactement le contre-pied de celles que le vieux pasteur exprimait, à la même date, dans la Lettre que nous avons citée.
Jurieu donne à ses considérations la forme d'une réponse (qui ne lui avait point été demandée) au projet des pasteurs de Lausanne daté du 31 aoi'it. Sans plus de ménagements que les ministres de Berlin, il déclare que des lettres circulaires sont d'assez faibles moyens d'agir sur les protestants de France'.
« .Te crois qu'il faudra penser toul de bon, à Caire passer en France des pasteurs, et cela sans attendre que les troupeaux le demandent, car vous savez (pie notre ministèie nous oblige à prévenir les pécheurs. Si nous attendions que leur conscience se réveille, nous attendrions souvent bien longtemps. .lésus-Ghrist n'attendit pas que le Lazare l'invitât à travailler à sa résurrection, et les prédicateurs
1. Let. Past., du lu nov. ol du i:; drc. lOSS : III, |)|). 138, l'JO.
2. Voir Pap. Court, 28, II, 050. 11 ne subsiste de la lettre aux Pap. Court, qu'une copie fort défectueuse, corrij;ce de la main de Mirmand ; une note, au dos, la donne comme étant de .luiicu (17, L, f- 269). Voici le début de la pièce : « De lîotlerdam, le 10 décembre 1688. MM. et très honorés frères, bien que la lettre que vous avez écrite aux pasteurs réfugiés en ces provinces ne me soit pas tombée entre les mains, on m'a pourtant communiqué ce qu'elle contient, et Ton m'a dit que vous êtes d"avis ((u'on écrive de tous côtés à tous nos troupeaux afin qu'ils se relèvent s'il est possible tous à la l'ois et de concert. Ce conseil est assurément très bon et très i)ieux, mais permettez-moi de vous dire que selon les apparences, il ne produira i)as tout l'ettet que vous en espérez et que nous demanderions. Les Lettres sont d'assez faibles recours contre les violentes tentations dont nos troupeaux sont ajïités ; la honte tient bien contre les reproches d'iuie lettre, et elle a peine à résister à des reproches vivants et animés de la voix et de la présence de celui qui parle. Je crois donc...»
JURIEU AUX PASTECHS DE LAI SANNB 2rî5
de rEvangik' ont prévenu les désirs des peuples paiens. Supposé ([ue les peuples de France ne nous rappellassent jamais, faudrail-il donc les laisser là éternellement '? Laisserions nous mourir la Réformation ? Ne sommes-nous pas oblig'és à aller ranimer le zèle dans les lieux où il est mort et le souiller dans les lieux où il commence à se ranimer? Au reste tant de peuples qui se relèvent, qui font des assemblées en tous lieux et qui soullrent le martyre, ne nous rappellent-ils pas suHisamment? Je vous prie, MM. mes très honorés frères, de considérer que ce qui est arrivé depuis trois ans, est sans exemple durant les dix-sept cents ans qu'il y a que la religion chrétienne dure. On ne trouve point d'exemple, dis-je dans toute Thistoire, que des pasteurs chassés de leurs Eglises par la persécution aient été trois ans ou deux ans sans tâcher d'y retourner et sans envoyer quelqu'un pour travailler à la consolation de leurs troupeaux. Pour nioi je soumettrai toujours volontiers mon jugement à celui de mes frères, mais il me semble pourtant que ce sera une llétrissure dans la postérité sur notre ministère, quand dans l'histoire de notre temps où l'on verra tant de martyrs et de confesseurs, il ne s'en trouvera aucun de notre caractère, au moins aucun qui ait souffert pour annoncer la vérité et prêcher la repentance à nos frères.
« Mais, quoi qu'il en soit du temps passé, quand nous aurions eu quelque légitime raison de nous tenir tranquilles, il me semble qu'à présent nous n'avons plus de légitimes excuses. Nous nous sommes toujours excusés sur la paix, et nous avons dit qu'il fallait attendre que le roi fût occupé et obligé de penser à autre chose. Voici le temps d'occupation pour la Cour : une guerre imiverselle se prépare, et la France s'y attend bien. On a de coutume de relâcher de la persécution en France dans les temps de guerre ; outre cela les révolutions d'Angleterre que nous regardons comme assurées, et la protection d'un prince irrité qu'on a poussé à bout et dont on redoutera la colère, obligera sans doute la Cour de France de changer de mesures. Il n'y eut donc jamais de cii'constances plus favorables pour renvoyer des pasteurs en France.
Nous travaillons à cela dans ce pays ; il n'a pas encore plu à Dieu de I)énir beaucoup nos soins là-dessus. Cependant trois ou quatre se présentent, et nous espérons qu'ils partiront incessamment. Le frère qui vous rendra cette lettre a été aussi^ poussé d'un bon zèle pour recommencer les travaux de sa vocation extraordinaire dans les Cévennes, que Dieu lui a donnée, et nous lui a^'ons confirmé cette K'ocation pour le temps de la persécution, par un acte, lequel il vous montrera-.
1. C'est nous qui soulignons, comme aussi plus bas. Vivent est neltement distingué des pasteurs.
2. Le proposant Lafoux, dont nous parlons plus loin, dési;4nait cet acte comme «une lettre de recommandation des ministres de Hollande pour tous les ministres, atin de lui rendre service». (C 170. iJossicr Lafoux.)
Je prie Dieu qu'il bénisse vos personnes, et qu'il vous lasse prendre les résolutions qui sont les plus utiles pour sa gloire et pour le relèvement de son Eglise.
La lettre de Jurieu ne termina point une discussion achevée dans le domaine de la théorie, mais que beaucoup de ministres trouvaient commode de prolonger sur le terrain pratique. La question était maintenant de savoir si le mouvement projeté serait organisé. Essaierait-on d'une manifestation générale, comme le souhaitaient les pasteurs de Lausanne, de Zurich et de Berlin? Les zélateurs de Hollande trouvèrent d'abord à la proposition des dilïicultés insurmontables. Jurieu annonça à Gaultier « qu'ils s'étaient réduits enfin à y faire aller quatre ou cinq qui s'étaient offerts d'eux-mêmes, sans la participation que d'un très petit nombre de personnes». Il le pria en même temps d'écrire en Suisse, afin qu'on y fit la même chose, c'est-à-dire qu'on y sondât en particulier ceux qu'on jugerait propres à ce grand dessein, et qu'ils se missent en chemin sans autre formalité ' .
L'un des pasteurs rentrés par la Hollande écrivit à Basnage, ancien pasteur de Rouen, des nouvelles si admirables de l'accueil qu'il avait reçu des anciens paroissiens de celui-ci, que les ministres de Rotterdam aussitôt, « résolurent de faire une assemblée une fois le mois pour pourvoir à la consolation des Eglises de France ' ». Revenant sur leur premier avis, ils demandèrent à ceux de Berlin d'agir de concert avec eux. Bientôt, Gaultier, en informant Mirmand du fait, lui écrivit une lettre triomphante : « Nous nous sommes assemblés au nombre de quinze ou vingt pasteurs, qui ont tous témoigné qu'ils étaient en état de faire leur devoir, et il y en aurait eu qui se seraient offerts sur le champ, mais nous avons jugé à propos de donner à chacun le temps d"y penser. » « Je ne sais », ajoutait-il, non sans quelque compassion, « si ceux qui sont en Suisse s'éveilleront bientôt pour aller secourir nos paroisses, dont le courage les appelle
1. Gaultier à Mirmand, 8 décembre 1688, 17, O, 1' 35. Voir i>oiir compléter sur certains points ce chapitre : De Chambrier, pp. 122-150.
2. Le pasteur Malzac, qui faisait partie du Comité, communiqua à Mirmand les l)remiers résultats de son activité (Douen, I, 297). Le Comité se réunissait le premier lundi de chaque mois. Mais il ne s'était encore réuni qu'une fois quand Mulzac écrivit (20 janvier 1689). Sur Matthieu Malzac, né à l'zés, min. de la Bastide de Goudargues en 1683, sorti de France avec un j)asseport du 30 oct. 1685, voir Douen, I, 296.
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depuis si longtemps. . .»', Les ministres de Londres manifestaient la même ardeur. . . dans leurs Comités-,
Un pasteur de Suisse, tout au moins, se déclarait prêt au retour. Jean Modenx, ancien ministre de Marsillargues, banni en 1684 du Languedoc pour cinq ans, et interdit à toujours du ministère, comme complice des mouvements de l'année précédente, avait été autorisé, au début de 1683, à vendre son bien et à se retirer avec sa femme en Angleterre. Quelques semaines après son exil, et avant la Révocation, il était passé en Hollande, dans le dessein « de rentrer dans le royaume afin d'y fortifier les Eg^lises »\ A la fin de 1688 il était à Berne. Ardent, plein de zèle, et ayant toujours été porté dans les Synodes, selon Elle Benoît, aux avis les plus rigoureux, les Lettres de Brousson aux Pasteurs l'avaient violemment ému. Il suivait avec passion les progrès du réveil des Eglises de France. Les récits (hélas! embellis) de la ferveur des protestants de Paris, de la Normandie, du Poitou, de la Saintonge, du Haut-Languedoc, agitaient son cœur.
Quel bonheur, si je pouvais voler, écrivait-il à M. de Mirmand, je vous assure que je partirais dès à cette heure. Dieu nous appelle, assurément, il nous appelle même hautement ; j'espère qu'il nous donnera les moyens de répondre à la vocation extraordinaire qu'il nous adresse. Puisque le combat est lié, il n'y a plus à marchander, il faut donner, et donner de toute notre force. Nécessité nous est imposée, à mon avis, d'aller évangéliser en Finance, et je vous avoue, que je crains qu'il ne tombe quelque grand malheur sur les pasteurs qui pouvant y aller n'iront pas*.. . Cependant il est toujours vrai de dire que le vent souille où il veut ; la foi de la confession et du martyre n'est point de tous, et il faut plaindre ceux qui ne la feront pas paraître, autant que les blâmer".