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DU DROIT ET DE LA MORALE

§ 1er. — DÉVELOPPEMENT DES CROYANCES RELIGIEUSES

Les progrès de la science moderne ont jeté un jour nouveau sur la genèse et le développement des religions et sur ce besoin d’adoration, sentiment mystérieux qu’on retrouve chez la plupart des peuples, et que les croyants considèrent comme une sorte de révélation intérieure précédant les révélations miraculeuses apportées par les prophètes.

Les découvertes récentes de la psychologie comparée ont aisément ruiné cette doctrine. Aujourd’hui, les croyances religieuses ne peuvent plus être considérées que comme un fruit naturel du cerveau et du cœur de l’homme. Elles y naissent, elles s’y développent, elles s’y épanouissent, comme toutes les autres idées et tous les autres sentiments. Il est aisé de remonter à leur origine et de les voir soumises, comme toutes les autres manifestations de l’intelligence humaine, aux lois rigoureuses de l’évolution.

Le sentiment religieux paraît avoir eu pour genèse deux sentiments extrêmement simples, la crainte et l’espérance; la crainte d’abord : Primus in orbe Deos fecit timor; l’espérance ensuite.

Les sentiments de crainte éveillés chez des êtres primitifs par les dangers d’une nature redoutable et par le désir de la conservation, ne trouvèrent pour les tempérer et les régler qu’une intelligence fort incomplète. L’association des idées se faisait alors suivant des analogies extrêmement grossières. « J’ai mis le feu à la cabane de mon ennemi, parce que je le hais », se disait le sauvage; « la foudre met le feu à ma cabane, donc la foudre me hait ». Dans toutes les forces de la nature, derrière toutes les actions bienfaisantes ou terribles, l’être primitif voyait une personnalité, une

volonté, une conscience, semblables à sa propre personnalité, à sa propre volonté d’être actif et conscient.

Il ne distinguait pas même la différence qu’il y a entre l’être animé et la chose inanimée. Tout ce qui se meut lui semblait doué de vie, et, par conséquent, de vouloir. Le soleil qui se lève, traverse le ciel et se couche; le vent qui mugit, le tonnerre qui gronde, la mer qui enveloppe la barque et la brise , tout cela était analogue à lui-même qui allait, venait, dormait, frappait; mais tout cela était plus puissant que lui et se jouait de sa vie. Il fallait donc détourner la colère de ces pouvoirs terribles par des offrandes et des prières, puisque lui-même se sentait capable d’être apaisé par des moyens semblables.

Les apparitions que lui présentaient ses rêves le persuadèrent aisément qu’il existe des êtres invisibles, sans corps réel, visitant les hommes à certaines heures; et, pour peu qu’un événement heureux ou malheureux coïncidât avec telle ou telle vision, la persuasion lui vint que les esprits exerçaient, eux aussi, une influence irrésistible sur son existence.

De nos jours encore, dans les cerveaux inférieurs, nous voyons se former des associations d’idées du même genre. Le fétiche du joueur, la croyance aux rêves, la crainte du vendredi, du nombre treize, ressemblent aux superstitions du sauvage. Des hommes de génie ont partagé ces erreurs ; plus d’un grand homme a cru à son étoile.

La crainte, le sentiment de la dépendance, l’espérance, les associations élémentaires d’idées furent donc les origines du sentiment religieux et firent naître les premières divinités. Existant même chez les animaux, les mêmes causes y ont produit les mêmes effets. Le chien , attendant tout de son maître, le craint, le sert, le prie, le flatte, comme le sauvage son idole ; il joint même à sa soumission un sentiment d’amour, supérieur à la peur servile des fétichistes, et plus rapproché de l’adoration profonde que les peuples civilisés ne vouèrent que tardivement à leurs dieux.

Les divinités distinctes et personnelles ne furent pas conçues tout d’abord par le cerveau des premiers hommes. Les sauvages qui, pour la première fois, voient un fusil lancer la flamme et la mort, se prosternent devant ce fusil. Dans l’ombre épaisse où fut

FIG. 33 à 49. — CUILLÈRES A PARFUMS ET OBJETS DIVERS PROVENANT UE TOMJES ÉGYPTIENNES DE DIVERSES ÉPOQUES.

d’abord plongée l’intelligence de l’homme, la terreur qui lui montrait autour de lui des pouvoirs implacables et surnaturels le conduisit à mille superstitions, avant qu’il fût capable de concevoir des êtres distincts, ses créateurs et ses maîtres, ayant droit à son adoration. Le sentiment religieux a précédé dans le monde la naissance des dieux. Ce qui le prouve, c’est que nous voyons encore des sauvages, trop grossiers pour s’élever jusqu’à l’idée d’une divinité, et cependant livrés aux pratiques les plus superstitieuses. Chez les Australiens et en Afrique, on rencontre des tribus qui n’ont aucune divinité, et qui pourtant croient aux esprits, aux talismans, au mauvais vouloir des forces de la nature.

Tel est donc l’obscur point de départ des croyances religieuses. On ne saurait plus le placer dans des aspirations vers l’infini ou dans le besoin d’expliquer les phénomènes naturels et l’existence du monde. L’homme primitif ne connaît ni ces aspirations ni cette curiosité. L’enfant, qui lui ressemble en tous points, ne les éprouve pas davantage. Le paysan — qui, par son ignorance et sa crédulité, se rapproche du sauvage, — ne s’est jamais senti impressionné par les beautés de la nature, et s’étonne de voir les gens des villes admirer sa montagne ou sa forêt; jamais il ne s’est demandé comment l’épi sort du grain, et pourquoi le gland produit le chêne. Le propre de l’ignorance absolue est de ne s’étonner de rien et de ne jamais songera remonter aux causes. Les natures primitives ne cherchent aucune explication aux phénomènes. Leur incapacité de s’étonner des choses les plus étranges a frappé tous les voyageurs. Comme je voyageais en Égypte, j’eus l’occasion d’amener avec moi près d’une voie ferrée un Syrien de basse condition qui n’avait jamais vu de chemin de fer, et je me gardai bien de le prévenir de ce qu’il allait voir. Soudain, un sifflement strident déchira l’air, et le train passa à toute vitesse. Je regardai mon compagnon , m’attendant au moins à quelque démonstration de surprise et d’épouvante devant ce monstre de fer et de feu. Pas un trait de sa figure n’avait bougé. Au bout d’un moment de réflexion, impassible, il se borna à murmurer : «Allah est grand!» Et il ne chercha jamais d’autre explication d’une apparition qui aurait dû être si foudroyante pour lui.

On a l’habitude de s’extasier sur les 'pourquoi de l’enfance.

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Mais l’enfant ne pose guère ses mille questions que pour qu’on s’occupe de lui. En réalité, ce monde si compliqué, si plein de merveilles qui devraient confondre sa jeune tête, ne lui inspire aucun étonnement et encore bien moins d’admiration. Quel est l’enfant qu’a jamais ému la vue des montagnes ou le spectacle d’un beau coucher de soleil? L’homme primitif lui ressemblait sous ce rapport. Les phénomènes de la nature pouvaient l’effrayer, mais ne l’étonnaient pas. Quant à remonter jusqu’à leurs causes, sa constitution mentale ne lui permettait pas d’y songer. Jusqu’à ce qu’un génie comme Newton se fût demandé pourquoi une pomme tombe à terre et eût découvert qu’elle est détachée de l’arbre par la même force qui fait mouvoir les mondes, il fallut que l’esprit humain eût accompli de prodigieux progrès. Répondre que la pomme tombe parce que Dieu le veut bien n’était pas, en réalité, donner une cause à l’effet dont on était témoin. Les esprits les plus intelligents s’étaient toutefois longtemps contentés de cette réponse, et, avant eux, il y en avait eu, certes, qui ne s’en étaient même pas demandé si long. Pendant de longs siècles, il a existé des hommes qui, pareils aux petits enfants, pareils aux fauves du désert, contemplaient chaque jour le lever du soleil sans jamais se demander quelle puissance le fait surgir au-dessus de l’horizon le matin et disparaître le soir.

Toutes les religions se ramènent à trois types , que l’on s’est habitué à considérer comme les trois phases régulières de l’évolution religieuse : le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme.

Il s’en faut de beaucoup pourtant que les différences soient assez tranchées entre les religions répondant à ces trois types pour qu’on les déclare, à 'priori , supérieures ou inférieures d’après leur étiquette. Cependant, d’une façon générale, cette progression des croyances religieuses est passablement exacte.

En effet, toutes les religions, depuis la plus grossière jusqu’à la plus élevée, reposent également sur X animisme, c’est-à-dire sur la tendance qu’ont les hommes à animer tout ce qui leur est extérieur, à prêter à tous les objets une vie à l’image de la leur, avec ses fonctions, ses besoins, ses désirs et ses passions.

Plus cet animisme embrasse d’objets, plus il se matérialise, plus les dieux sont nombreux, et plus la religion est primitive. Le

sauvage, nous l’avons vu, prête ses idées, ses sentiments, sa volonté à des pierres, à des morceaux de bois, à des arbres, à des animaux : ceci constitue le fétichisme.

Mais, plus tard, l'esprit humain s’éclaire quelque peu, l’animisme se restreint et s’élève; on ne divinise plus que les grandes forces de la nature, et l’on imagine, derrière chacune de ces forces,

Thèbes « la ville aux cent portes », chantée par Homère, n’apparaît dans l’histoire égyptienne qu’avec les rois do la xu' dynastie, c’est-à-dire il y a environ 5,000 ans. Ses ruines s’élèvent sur les deux rives du Nil. Sur la rive droite sont les temples de Karnak et de Louqsor; sur la rive gauche, le Ramesseum, les colosses de Memnon, les temples de Médinet-Ahou et de Gournah, la vallée des Morts, etc., représentés dans cet ouvrage. Ses monuments les plus importants sont des xvm' et xixe dynasties, c’est-à-dire du XVIIe et XIIIe siècle avant notre ère.

Thèbes fut ravagée plusieurs fois, notamment par Assur-bani-pal et par Cambyse. Sa destruction ne fut cependant complète que vers le temps de Jésus-Christ. Strabon en parle comme d’une cité en ruines.

un être personnel et invisible qui y préside et qui la dirige : on arrive ainsi au polythéisme. Apollon guide le soleil ; Gérés fait mûrir les moissons ; au-dessous des grands dieux s’agite la foule des divinités secondaires des vents, des sources, des forêts. Enfin quelque dieu, Jupiter, par exemple, dont les attributions sont plus élevées, plus générales, surgit de la multitude de ses rivaux, les domine, les absorbe, et la religion tend de plus en plus vers le monothéisme.

Quand l’homme ne voit plus en dehors de ce monde qu’un seul être tout-puissant, créateur et maître de l’univers, invisible et spi-

D’après divers monuments.

FIG. SI. — RESTITUTION D’UN TEMPLE ÉGYPTIEN COMPLET, VERS LA FIN DE LA XVIIIe DYNASTIE.

II n’existe pas actuellement en Egypte de temple tout à fait complet. Le moins ruiné est celui d’Edfou, représenté plus loin, mais les obélisques, les colosses, les allées de sphynx qui précédaient la plupart des temples, ne s’y voient plus. La restitution que nous donnons dans la figure ci-dessus a été faite en réunissant diverses parties de monuments encore debout. Certains détails, tels que le nombre des pylônes, par exemple, peut varier d’un temple à l’autre, mais l’aspect général est toujours celui qui représente notre dessin. On trouvera le détail des parties intérieures d’un temple égyptien dans le plan de celui d’Edfou (page 84).

rituel, éternel et immuable, il est parvenu à la forme la plus élevée dont soit susceptible l’erreur fondamentale et universelle de l’ani-

misme. Mais il n’échappe pas à cette erreur. Le dieu qu’il . imagine n’est pas autre chose qu’un homme comme lui-même, ayant les mêmes affections, les mêmes haines, les mêmes colères, les mêmes jalousies, les mêmes tendresses, différent seulement par la toutepuissance et par l’éternité.

Le culte des morts, si répandu de toutes parts dès l’origine des sociétés, et l’une des hases fondamentales de la plupart des religions, n’est qu’une autre face de l’animisme. Il était naturel de considérer comme semblables à nous des esprits qui, durant leur séjour dans un corps, avaient partagé notre genre de vie. On leur prêtait seulement plus de puissance après la mort, avec la faculté de parcourir les airs, de se transporter partout, et d’apparaître aux hommes dans leurs songes.

Du moment que l’on considère l’animisme comme la source de toutes les religions, on concevra facilement que chacune varie suivant le peuple et même suivant l’individu qui la pratique. L’homme a toujours fait ses dieux à son image, à l’inverse de la légende biblique.

Ils furent sanguinaires et cruels, ces dieux, au temps où la force brutale régnait seule sur la terre ; ils s’adoucirent plus tard. Mais comme, au fond de la nature humaine, l’intolérance règne despotiquement, les dieux les plus bienveillants se montrèrent toujours implacables envers leurs ennemis. Néron etDomitien exterminaient les chrétiens au nom de Jupiter; et plus tard les chrétiens allumèrent les autodafé et massacrèrent leurs frères au nom de leur Dieu d’amour.

L’animisme, qui crée toujours le dieu semblable à celui qui l’adore, fait comprendre également pourquoi les peuples façonnent leur religion à leur image, et comment il serait inexact de vouloir juger de l’évolution religieuse d’une race d’après le nom du culte qu’elle pratique. Dans chaque grande religion moderne, on pourrait retrouver les trois phases d’évolution : fétichisme, polythéisme, monothéisme ; comme dans chaque peuple supérieur, sous la couche superficielle de civilisation, on retrouverait le sauvage antique et le barbare, et comme, dans chacune de nos langues modernes, on reconnaîtrait le monosyllabisme et les formes primitives du langage.

Entre le christianisme d’un philosophe comme Pascal, celui

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d’une dévote russe qui allume sa lampe devant les saintes images, et celui d’un paysan italien qui prie la Sainte-Vierge de son village et injurie celle du village voisin, il y a autant de différence qu’entre le pur monothéisme, le fétichisme du sauvage et le polythéisme des anciens. La dévote russe adore ses petites images taillées, comme le Malgache son gri-gri ; et le paysan italien ressemble à ses ancêtres les Romains, qui avaient autant de Jupiters et de Junons distincts qu’ils avaient de villes et de temples.

C’est pour cette raison qu’on ne peut considérer des religions soi-disant monothéistes, telles que le judaïsme, l’islamisme ou le christianisme, comme l’expression la plus parfaite de l’évolution religieuse. Elles ne valent absolument que.suivant le peuple qui les pratique, et même parfois suivant l’individu.

Puisque l’animisme est la source de toutes les chimères qui, sous le nom de religions, ont charmé, consolé, conduit l’humanité pendant ses longs siècles d’enfance et de jeunesse, il est évident que lorsqu’il disparaît, après sa phase dernière de monothéisme, un pas de plus est franchi vers le triomphe de la raison pure.

A ce titre, le panthéisme, qui n’invente pas de personnalité divine en dehors de l’univers, et le bouddhisme athée des philosophes hindous, seraient les deux conceptions religieuses les plus élevées auxquelles il aurait été donné aux hommes d’atteindre.

En théorie, cela est vrai; mais en pratique, il n’en est rien. Pour la foule des croyants, le panthéisme n’est qu’un fétichisme vague, et le bouddhisme, dont la tolérance accueille tous les dieux, est, en réalité, le plus polythéiste de tous les cultes. Cette dernière religion, transportée en Chine et au Japon, réunit des millions d’adeptes, qui se prosternent devant les plus grossières idoles et qui ne reconnaîtraient guère leur croyance dans les livres des philosophes bouddhistes de l’Inde.

Les prêtres orientaux ont mieux compris que nous les altérations que subissent les doctrines les plus élevées en pénétrant parmi les masses ignorantes. Ils se gardent bien de dévoiler à la foule leur philosophie panthéiste ou athée, sachant qu’ils ne seraient pas compris, et qu’ils mettraient seulement à la portée d’intelligences grossières une indépendance morale qui, mal employée, deviendrait funeste.

Ils recommandent, au contraire, le respect et l’adoration des dieux devant lesquels ils se prosternent-, tout en connaissant leur néant. A ceux qu’ils croient dignes de partager leurs hautes rêveries et leurs spéculations, ils font subir de longues épreuves;

les néophytes ne sont admis dans leurs rangs qu’ après une lente initiation. Un cerveau mal préparé ne digérerait pas leurs doctrines ; aussi le font-ils passer peu à peu par toutes les phases de l’évolution religieuse, évolution qui, pour un peuple, demande des siècles, mais qui, pour un homme, ne nrend que quelques années.

C’est que l’esprit oriental est plus apte que le nôtre à comprendre la loi

I d’évolution ; on l’enseignait déjà, cette

loi suprême, sur les bords du Gange, alors que notre Europe était encore plongée dans le domaine chimérique des miracles et des superstitions.

Il en était de même sur ces rives du Nil, où nous allons bientôt surprendre, dans sa fraîcheur et dans sa splendeur, l’aurore des premières civilisations. Là aussi, nous verrons le fétichisme populaire côte à côte avec la philosophie de quelques penseurs; comme plus tard, en Grèce, le polythéisme enfantin des classes populaires subsistant en face des théories élevées d’un Socrate ou d’un Platon.

Durant les premiers temps historiques, quelques esprits supérieurs s’étaient donc déjà sans doute élevés jusqu’à des conceptions très hautes de la nature, de l’âme et de Dieu.

Mais ce n’étaient là que de rares exceptions. Le monde, en général, atteignait à peine, par éclairs, à la notion du monothéisme;

n G. 52. —PLAN DU GRAND TEMPLE D’EDFOU.

Nous avons donné, page 8) , une vue générale d’un temple égyptien. Avec cetle vue et ce plan on se formera une idée très nette de cette sorte de monument.

Vaet V, pylônes : ils étaient précédés d’obélisques aujourd’hui disparus; IV, péristyle entouré de couloirs à colonnes ; III, salle bypostyle; II, salle des fêtes; 2, salle dite de la table d'offrande; t, salle dite du repos des dieux ; I, sanctuaire formé d’un seul bloc de porphyre. Les chambres environnant les salles étaient consacrées chacune à une divinité ou servaient à garder le mobilier, les étoffes, les trésors du temple ; VI, tour extérieur du temple.

celui des Hébreux eux-mêmes était, comme nous le verrons, fortement mêlé de polythéisme. Le fond presque universel des croyances religieuses était l’adoration des forces de la nature, plus ou moins personnifiées, et celle des morts. Tous les mythes antiques sont tirés de l’une ou de l’autre de ces deux sources, et le plus souvent des deux. Suivant le niveau intellectuel d’un peuple, la religion s’élevait jusqu’à un polythéisme restreint ou demeurait dans un fétichisme grossier. Mais partout on voyait régner l’usage des sacrifices.

Cet usage naquit à la fois du besoin d’apaiser des dieux qu’on croyait toujours en courroux — car les forces de la nature sont plus souvent redoutables que bienfaisantes, — et aussi du désir d’être agréable aux mânes des morts. On supposait, en effet, que les hommes, en quittant cette terre, éprouvaient, dans leur nouveau séjour, des besoins et des jouissances identiques aux besoins et aux jouissances éprouvés pendant leur vie. On offrait donc aux habitants des sépulcres tout ce qui avait pu leur plaire ici-bas : aliments délicats, armes précieuses, animaux favoris, femmes, esclaves, et même, si c’étaient des rois, cortèges de gardes et de guerriers. Mais , puisque ces êtres chers et redoutables , que la superstition divinisait, étaient réduits à l’état d’ombres, c’était aussi sous la forme d’ombres qu’on leur apportait les offrandes. Les objets étaient enterrés ou brûlés avec eux; les animaux, les femmes, les serviteurs et le-: soldats étaient immolés sur leur tombeau.

Ces sortes de sacrifices se sont perpétués pendant longtemps et même chez des peuples civilisés. Ils s’accomplissaient encore au temps des empereurs romains. Homère nous raconte qu’ Achille immola des guerriers troyens aux mânes de Patrocle. Dans l’Inde, encore de nos jours, les veuves qui se sacrifiaient sur le bûcher de leur époux, s’imaginaient qu’elles allaient lui porter leur tendresse et leurs soins au delà de la tombe.

Le culte des morts a été de tout temps un des plus enracinés dans l’humanité. C’est aussi l’un des plus rationnels et des plus touchants. Sans doute, au début, il fut fondé sur la crainte, et les songes firent croire aux hommes que les esprits des morts flottaient autour d’eux pour les tourmenter, surtout s’ils n’avaient pas reçu une assez honorable sépulture. Mais pour nous, qui ne croyons plus aux spectres, nous voyons du moins le lien impérissable et con-

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tinu qui relie les générations présentes à celles qui ne sont plus comme à celles qui ne sont pas encore. Nous entendons retentir en nous cette voix des morts qui dicte d’une façon inconsciente, mais fatale, nos résolutions et nos pensées. Nos progrès sont nés des lents efforts de nos pères. Aussi nous admirons l’instinct mystérieux qui, depuis le sauvage antique jusqu’au philosophe de nos jours, a toujours et partout conduit l’homme à s’incliner devant les tombeaux.

Nous aurons à revenir, dans le détail des anciennes religions, sur ce culte des ancêtres, que nous verrons à la base de toutes les croyances. Le monde des mythes religieux est infini, et nous n’avons pu qu’en indiquer à grands traits la genèse secrète au fond de la nature humaine.

Il se diversifie comme la pensée des peuples, ce monde des chimères. Mais rien n’est plus important, pour pénétrer l’âme d’une race, que d’approfondir ses conceptions religieuses, c’est-àdire de savoir dans quel domaine et à quelle hauteur elle a placé son rêve éternel d’espérance, de terreur, d’immortalité et d’amour.

g 2. DÉVELOPPEMENT DE LA MORALE ET DU DROIT

La morale, non plus que le sentiment religieux, ne fut pas toujours innée en nous; si elle a fini par l’être, c’est après que de longs siècles d’hérédité l’ont implantée dans nos âmes. Comme la langue, comme la religion, comme toutes les autres institutions, elle varie d’une race à l’autre. Il n’y a pas de morale universelle, il n’y a que des morales locales et temporaires. La parole de Pascal que « le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa, place entre les actions vertueuses » est absolument vraie.

Nous le verrons en pénétrant dans tout le détail des mœurs des vieilles civilisations. Nous y constaterons des usages tellement contraires aux nôtres, nous y rencontrerons des actes si étranges approuvés et recommandés par la morale du temps, que, pour ne point sortir de l’impartialité philosophique, pour ne point approuver ou blâmer, et seulement pour comprendre, il faudra nous être mis

bien en face de la conscience humaine, et nous être persuadés qu’elle aussi, comme l’intelligence et toutes les autres facultés, est soumise à la loi de l’évolution.

Nous sommes là, du reste, en présence d’un grave problème.

D’après uao püolug rapine*

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