LES DEUX PIGEONS
Kt ils ont eu dans les auteurs la même confiance qu'ils auraient eue dans les maîtres du genre, tonbroise Thomas, par exemple, ou Léo Delibes.
C'est, en effet, la première fois que MM. Henri Régnier et André Messager abordent la vaste scène de l'Opéra, Le librettiste n'avait pas d'autre recommandation que d'être le fils de son père : on pouvait admettre qu'il chassât de race, maison avait aucune certitude à cet égard. Quant au compositeur, bien qu'il eût, en maints autres endroits, déjà l'ait preuve d'uu talent très personnel, il était permis de se demander si ce talent si délicat serait a son aise dans un pareil cadre.
On est lixé maintenant.
André Messager est un Parisien de Montluçon ou plutôt un Montluçonnais de Paris. - car il y est venu tout jeune, doté par son département d'une bourse à l'Ecole Niedermeyer, où il a fait de très fortes études musicales, prenant sou métier par tous les bonis, étudiant l'orgue et le piano- Reyer, voilez-vous la face! — dont il joue en vrai virtuose, piochant la fugue et le contrepoint qui n'ont plus île secrets pour lui. S'il avait suivi la carrière comme ses camarades d'école, il serait à l'heure actuelle organiste a Paris, peut-être même en prorince. C'est Saint-Saëns qui, voyanl clair dans ses aptitudes, le poussa vers le théâtre, en lui donnant ce conseil :
« Faites-vous jouer quand même, partout où vous trouverez un orchestre!
Le conseil répondait trop aux secrètes aspirations de Messager pour qu'il ne le suivit point. Il écrivit pour les Folies-Bergère des petits ballets donl les litres m'échappent, mais dont je n'ai point oublié le charme, la grâce, l'esprit et la clarté'. Ces partitionnettes le classèrent parmi les musiciens, les vrais, comme Massenet, comme Guiraud, comme Délibes. C'est à ces deux derniers que M. Vaucorbeil avait pense d'abord pour les DeuxPigeons. Tous deux répondirent: a Prenez Messager !... Il vous écrira là-dessus une œuvre charmante! Ce fut aussi l'avis de Gounod. Messager, pour rien au inonde, n'eûl voulu faire mentir ces maîtres.
Le ballet, au cours des études, a subi d'importantes modifications. A l'origine, c'était le pigeon mâle qui reslail au logis et la pigeonne qui s'en allait courir les aventures. On a depuis transposé les deux rôles, et celle transposition des plus heureuses permet d'apprécier M ■" Mauri sous deux aspects différents : brune ou blonde, chaste ou lascive. El elle lire de ce contraste, au double point de vue plastique et chorégraphique, les effets les plus inattendus. De plus, Mérante, en sa double qualité d'auteur et de maître de ballet, a corsé l'intrigue de personnages épisodiques, 1res bien tenus par MM. Pluque, Vasquez, \jas et Soria, et qui jettent beaucoup de gaieté el de mouvement a travers l'action un peu simplette fournie au librettiste par la fable de la Konlaine.
m l'action esl -impie — et, dans un ballet, ce n'est point un défaut, au contraire, car c'est tout profit pour la clarlé — les auteurs, en la transportant au pays grec d'abord, puis au pays tzigane, oui fail la pari ire- belle aux déco râleurs. Il n'y a, dans /es Deux Pigeons, que deux décors un par volatile mais tous deux sont des merveilles d'exécution et de pittoresque.
Le premier — signé Rubé, Chaperon et Jambon — représente un intérieur dans le goût oriental de l'archipel grec, ouvrant par une large baie sur la cam-
pagne. Une galerie en bois à balustres court autour de la grande salle carrée. Au-dessus, une fenêtre invisible laisse entrer la lumière, et de grandes ombres se projettent sur la muraille ornée de peintures et de mosaïques. Il n'y a d'éclairé qu'un coin de la pièce, et le coup de soleil donne à l'ensemble une note claire et gaie. Par la baie du fond, on aperçoit le haut d'un pigeonnier construit avec de la brique et de la faïence. C'est là que roucoulent les jolis pigeons blancs dont Prével a raconté l'histoire, et qui n'ont pas paru ressentir l'émotion inséparable d'un premier début.
Le second décor est de Lavastre. Toute la scène est ombragée par un platane géant, au delà duquel on découvre la mer bleue. Les sables étincelant sous le soleil forment une baie toute ronde, que la vague blanche, en y mourant, dessine comme par un trait argenté. A l'horizon, une chaîne de petites montagnes grecques, aux profils souples et fermes, se découpe sur le ciel resplendissant de lumière et d'azur. Des tziganes ont dressé leurs tentes parmi les figuiers et les aloès, non loin d'une auberge à toit plat et coloré, que surmonte une terrasse couverte par des bannes et des treilles accrochées à des poteaux rustiques.
Il fait un temps superbe; mais, vers la fin de l'acte, le paysage s'assombrit; le vent souffle en tempête et la pluie tombe à torrents : les éclairs font rage, le tonnerre gronde et la foudre éclate sur une grosse branche du platane qui se détache du tronc avec fracas. C'est d'un très saisissant effet scénique.
Le cadre où se déroule l'action ne prêtait pas moins au costume qu'au décor. Il a suggéré des inspirations très originales à M. Bianchini, et variées au possible. Qu'ils soient grecs ou tziganes, ses ajustements sont des modèles achevés d'exactitude, avec cette pointe de fantaisie que la danse autorise, qu'elle exige même, pour dire plus vrai.
Charmante, au premier acte, la pigeonne, sous ses voiles vaporeux, avec sa perruque blonde, d'où elle emprunte une vague ressemblance avec Mme Théo. Mais ce n'est plus Rosita Mauri. Nous la retrouvons, par bonheur, au deuxième acte, avec ses magnifiques tresses noires flottant sur les épaules, dont la blancheur émerge d'un corsage satin feu qui lui donne je ne sais quoi de lascivement diabolique. Elle exécute, en cet appareil, sur un pizzicato proche parent de celui de Sylvia, une variation à donner le vertige qu'elle a dû bisser par acclamation. On ne l'a pas fêtée plus chaudement dans la Sabotière, de triomphante mémoire.
Le pigeon — M1"' Sanlaville— n'a qu'un costume, genre albanais, mais qui lui sied à ravir. A citer encore : M,,,e IUontaubry, en riche fermière corfiote ; MUc Monnier, en reine des tziganes; M"e9 Roumier, Bernay, Chabot, Désiré, Callay, Sarcy, Viollat, Treluyer, en jeunes filles grecques : M"" Lobstein, Monchanin, Granger et Keller — les quatre plus grands sujets de l'Opéra — et Mlle Ilirsch, en bohémiennes de fantaisie, mais typiques. Et, parmi les hommes : M. Mérante, en hussard bleu de ciel et argent; M. Pluque, en gulyas mâtiné de csikos et de kanasz ; M. Ajas, en chef de zeibeks... et ces jolis pelotons de paysans hongrois, dont les costumes, variant à chaque comitat, apportent un élément si précieux au pittoresque de la mise en scène.
Vprès avoir l'ait la part des auteurs, des décorateurs et du dessinateur,