L'ANNÉE
Si les Etrennes Mignonnes vivaient d'assez larges emprunts faits à la littérature française, il en est un autre — et c'est le dernier de cette période reculée — qui s'efforça d'être un peu plus original, et un peu plus du pays.
Je veux parler de Y Almanacli des Dames de 1807, charmant petit opuscule, format in- 32, et qui est devenu presqu'introuvable. (1)
1 — Je dois à l'obligeance de M. Cyrille Tessier, bibliophile de Québec, d'avoir pu
Il portait cette épigraphe : " Je dois ma muse à vos plaisirs," et fut imprimé à Québec " à la Nouvelle Imprimerie."
Les bibliophiles attribuent la paternité de ce recueil à Louis Plamondon,- avocat à Québec.
Le compilateur avait dédié son almanach à une jeune fille qu'il désignait sous les initiales R. A. — mademoiselle Rosalie Amiot qui devint plus tard la femme de M. Plamondon.
La dédicace, fort galante, était conçue ainsi : Mademoiselle,
Travailler pour les Dames et vous dédier l'ouvrage est, pour moi, trouver dans le travail même le plaisir et Ja récompense. Permettez-moi de vous l'offrir comme l'hommage de la tendresse et de la sincérité à la beauté et à la modestie, à l'esprit et aux grâces. Si ce recueil peut vous plaire et vous amuser quelquefois, je ne serai que trop récompensé des soins que j'y aurai donnés.
Après la dédicace, venait l'avertissement au lecteur. L'Editeur s'excusait, dans cet avis, de n'avoir pu présenter un recueil plus volumineux — il comptait soixante-quatre
compulser ce petit recueil. Nul autre que lui à Québec n'en possède un exemplaire.
pages — et plus intéressant. Cela tenait à ce qu'il avait commencé trop tard. Il annonçait en même temps qu'il se proposait d'offrir, tous les ans, aux Dames, un semblable ouvrage et sollicitait le concours de tous ceux qui faisaient des vers pour enrichir son recueil.
En dépit de l'avertissement, le compilateur ne put donner suite à son idée. L Almanach des Dames en resta à l'année 1807 et ne reparut plus.
Les seules compositions originales de cet almanach sont une épître de cent quatrevingt à deux cents vers et un distique.
Le distique était précédé de cette remarque : Vers pour mettre au bas du portrait de Mademoiselle R. A.
La peinture a souvent embelli la nature, Mais ici la nature embellit la peinture.
Ces deux vers étaient évidemment de la facture de M. Plamondon qui était encore dans l'âge des tendres soupirs.
L'autre pièce'de vers, attribué à M. Quesnel, était une épître consolatrice à M. L. (1)... qui se plaignait de ce que ses vers et son talent n'étaient pas récompensés par le gouvernement.
1 — Labadie.
Cette épître débutait comme suit :
Toi qui trop inconnu mérite ajuste titre Pour t'immortaliser que j'écrive une Epître ; Toi, qui si tristement véjète en l'univers, L... c'est à toi que j'adresse ces vers. Quand je vois tes talents restés sans récompense.
J'approuve ton dépit et ton impatience, Et je tombe d'accord que nous autres rimeurs Sommes toujours en butte à Messieurs les railleurs.
Je sais qu'à parler vrai ta muse un peu grossière
Aux éloges pompeux ne peut donner matière, Mais eniin tu fais voir le germe d'un talent Que doit encourager tout bon gouvernement.
Les autres matières devaient être emprunt es à des publications étrangères. C'étaient une idylle, des chansons, des énigmes, des anecdotes dans lesquelles la note galante prédominait.
Je pourrais prolonger indé animent cette incursion dans le domaine du passé, exhumer quantité d'autres souvenirs rétrospectifs aussi intéressants les uns que les autres, mais cela m'entraînerait à des développements trop considérables et qui à la longue finiraient par être fastidieux.
Ce que nous avons glané du reste dans ces bouquins, vieux d'un siècle suffit à notre curiosité et donne une idée à peu près exacte de ce qu'ont été les premiers almanachs publiés au pays et de ce qui entrait dans leur composition.
Qu'il soit bien compris que je n'entends pas assigner à ce genre de publication plus d'importance qu'il n'en mérite. Je ne saurais cependant refuser de reconnaître qu'avec les perfectionnements qu'on a apportés à sa confection, et avec la multitude de renseignements dont il fourmille, l'alrnanach constitue un livre îort intéressant à consulter et qu'il s'est popularisé à ce point qu'il est devenu l'hôte favorûde presque toutes nos familles. A la campagne, pour ceux de nos bons villageois qui savent lire, l'almanàch, porteur du calendrier, porteurs des notions de toute espèce sur l'agriculture, sur la science culinaire, et bondé de statistiques, contribue avec le journal à charmer les loisirs des longues soirées de l'hiver.
Quant aux premiers almanachs canadiens, ils ont de plus, à mes yeux, le mérite d'être un reflet du passé, reflet modeste, il est vrai, mais projetant encore asesz de lumière pour
nous éclairer sur le rouage social à la fin du XVII lème siècle et sur les personnalités marquantes cle la génération disparue.
J'ajouterai qu'ils ont un autre titre à notre respect et à notre considération. Sans être des recueils de littérature — la littérature canadienne ne s'était pas encore dépouillée de ses langes — nos almanachs marquent avec le premier journaljle Brown et Gilmore, l'ouverture d'une ère nouvelle, et sont pour ainsi dire, les premières fleurs écloses au pays dans le champ des manifestations de l'esprit humain. Ils n'ont ni le fini, ni le coloris, ni l'érudition des livres ou des journaux qui les suivront, mais ils ont l'insigne mérite — dans un temps où l'imprimerie était 'à ses premiers essais au Canada — de nous avoir légué des matériaux dont nous nous emparons chaque jour pour édifier notre histoire.
En résumé, les premiers almanachs canadiens resteront pour nous des reliques précieuses, presque sacrées, des livres que l'on feuilletera avec autant de profit que de plaivsir,rparce qu'ils s'intéressent constamment à notre^enfance comme peuple.parce qu'ils nous parlent de ce que nous fûmes et nous laissent prévoir ce que nous serons.