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CHAPITRE I

Maximilien II : son enfance, son caractère et sa politique. Espérances et désillusions des Réformés. — Les partis religieux vers iSyo. — Développement de l'Unité; luttes intérieures, incertitudes dogmatiques. Augusta et Blahoslas. — Les Luthériens. — Premiers efforts de restauration catholique : l'archevêque Antonin Prous de Mohelnitse. — La diète de lôjS : la Confession tchèque. Victoire incomplète et stérile des Protestants.

De son mariage avec Anne Jagellon, Ferdinand avait eu quinze enfants. A sa mort, treize étaient encore vivants, dix filles et trois fils. L'aîné, Maximilien, hérita de la Bohême, de la Hongrie, de la Haute et Basse-Autriche; Ferdinand, le cadet, qui avait longtemps gouverné la Bohême, reçut le Tyrol et l'Autriche antérieure ; le dernier, Charles, la Styrie, la Carniole, la Carinthie, Goritse, Trieste et les possessions d'Istrie. — Pourquoi ce partage qui compromettait l'œuvre à laquelle Ferdinand avait voué sa vie? Faut-il l'attribuera une de ces faiblesses dans" lesquelles l'homme

se révèle chez le souverain, ou à un reste de défiance, sinon de rancune, contre son fils aîné, Maximilien?

Le père n'avait pas toujours été très satisfait de la conduite de ses enfants; dans les dernières années de sa vie, comme on suppliait l'Empereur de se ménager : « Ce n'est pas le travail qui me tue, répondait-il, mais le chagrin que me causent la mésalliance de Ferdinand et les idées religieuses de Maximilien. » — Ce dernier surtout avait été pendant longtemps séparé de son père par de très graves malentendus '. Il affectait volontiers des allures de prince héritier, se plaignait qu'on ne lui laissât aucune influence en Bohême, bien que les Etats eussent accepté son autorité, et que le pouvoir y fijt toujours exercé par son frère ; il jugeait sévèrement les ministres et blâmait la confiance absolue que leur accordait l'Empereur. — Au point de vue religieux surtout, il accueillait favorablement les idées nouvelles, s'entourait de personnes suspectes, tenait à distance les prédicateurs catholiques : pendant plusieurs années, il refusa de prendre part aux cérémonies romaines, préféra ne pas être couronné roi de Hongrie plutôt que de communier sous une seule espèce. Il recevait les délégués des sectes persécutées par son père, acceptait leurs pétitions et écoutait leurs doléances. Son prédicateur était un luthérien marié, Phauser, que Ferdinand chercha vainement pendant plusieurs années à ramener à des croyances moins hétérodoxes ou à éloigner de son fils. Phauser nous a laissé luimême le récit d'une de ses conversations orageuses avec l'Empereur. Ferdinand commençaità discuter avec lui, puis, peu à peu, la colère le gagnait : il lui enjoignait de répondre et lui défendait de parler, l'appelait Antéchrist, monstre, vaurien, lui crachait à la figure; il vociférait en allemand, en latin, en italien, caressait son poignard, criait qu'il se

I. Maximilien eut même un moment l'idée, vers i56o, de fuir à l'étranger, pour se soustraire aux exhortations par trop pressantes de son père. Ce dernier, malgré tout, paraît avoir toujours conservé pour lui la plus vive affection. Cp. un très intéressant article de M. Reimann, Die rcligiœse Entwickeliing M. II in den Jahren 1 534-1 664, dans \a.Sybel's histovische Zeitschriff, t. XV.

laisserait écorcher vif avant de traliir l'Église, qu'il aimait mieux être damné avec le pape que sauvé avec Luther. — Bien qu'il faille sans doute rabattre quelque chose des paroles de Phauser, sot vaniteux qui ne mérite qu'une confiance modérée ', ces violences, racontées au fils, les dénonciations des Jésuites, les obsessions de tous les ministres de la Curie, semblèrent longtemps ancrer de plus en plus le jeune prince dans ses résolutions et faillirent peut-être le pousser à quelque extrémité.

Un changement assez grave se produisit cependant dans la conduite de Maximilien, vers i56i. Il était question de son élection comme roi des Romains: mais Pie IV, malgré son dévouement aux Habsbourgs, n'avait pas dissimulé à Ferdinand que, pour consentir à cette élection, il exigerait des garanties formelles. — L'Empereur eut avec son fils un sérieux entretien, lui exposa la situation et les dangers au-devant desquels il courait ; lui-même, quelle que fiit son affection pour Maximilien, ne le soutiendrait pas contre les Catholiques. Le jeune homme se soumit, jura de vivre et de mourir dans la Sainte Église romaine, comme ses ancêtres, assista désormais aux cérémonies religieuses, et, après son élection, promit obéissance et fidélité au pape et à l'Église (i5(52).

Ces déclarations satisfirent Pie IV et les Électeurs ecclésiastiques -. Les Protestants, malgré tout, gardèrent confiance en Maximilien ^. Sa soumission n'allait pas sans réserves :

1. Je sais bien que ce n'est pas Topinion de la plupart des historiens qui ont parlé de lui, mais ses discours et son attitude ne me paraissent pas mériter d'autre jugement.

2. M. Schwarz vient de commencer la publication de la Correspondance de Maximilien avec Pie V, (Paderbon, 1888). Les lettres parues postérieures, il est vrai, ne modifient sur aucun point essentiel les faits déjà connus.

3. La question de l'élection à TEmpire joue un très grand rôle dans la crise religieuse de Maximilien. Il avait été très irrité des efforts de Charles- Quint pour faire nommer roi des Romains son fils Philippe II, et c'est à ce moment que les contemporains commencent à parler plus nettement de ses tendances protestantes, tandis qu'auparavant il n'y est fait que quelques rares allusions. Ses relations intimes avec les Électeurs luthériens s'expliquent de même par le besoin de se créer un parti opposé à celui des Espagnols. Dès que ses inquiétudes disparaissent, son ardeur protestante diminue visiblement.

il réclamait toujours des réformes profondes, approuvait les demandes que Ferdinand adressait au concile de Trente et blâmait sa timidité et ses défaillances, refusait de communier sous une seule espèce '. Son règne allait-il inaugurer une ère nouvelle ? Lorsque, en 1 563, il se rendit en Silésiepour recevoir l'hommage de la province, les pasteurs lui dirent qu'ils avaient conservé toutes celles des cérémonies de l'ancienne Église qui pouvaient être maintenues sans idolâtrie : il les accueillit avec bonté, les encouragea à persévérer dans cette voie de modération, leur promit sa protection. Ses paroles retentirent au loin.

L'avenir ne réalisa pas ces espérances. La politique de Maximilien n'est pas sans doute inspirée par les mêmes idées que celle de son père, mais, en somme, elle n'est pas très sensiblement différente. Il ne persécute pas les Réformés, mais il est bien plus éloigné encore de les soutenir; son règne n'est pas une contre-partie du règne précédent, mais une suite, assez effacée et médiocre, comme la plupart des suites. Cela est surtout sensible' à partir de ibGg, c'est-àdire lorsque, à la mort de Don Carlos, Maximilien commence à songer à la succession espagnole et éprouve par conséquent le besoin de se ménager les bonnes grâces de Philippe IL Auparavant, sans beaucoup d'audace, il a montré quelques velléités de réforme, essayé de réconcilier les Confessions ennemies, soutenu les solutions pacifiques et modérées : désormais, plus indifférent à l'Allemagne et dans l'espoir de devenir le chef de la maison de Habsbourg, il sacrifie à ses ambitions, sinon ses convictions, du moins ses doutes et, bien que ses sentiments intimes ne varient guère, il accepte docilement les instructions de l'Espagne et de Rome ^.

Aussi, les sj'mpathies qui l'avaient d'abord accompagné, ne tardent pas à s'éloigner de lui. A l'origine, écrit l'ambas-

1. On trouve de curieux renseignements sur l'attitude de Maximilien dans les Mémoires de Castelnau, édition Le Laboureur, t. I et II, passim.

2. Maurcnbrecher, K. M. I! und die deutsche Reformation, dans la SyheVs liisi. Zeitschrift, t. VIL

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sadeur vénitien, on ne le craignait pas, mais on l'aimait; aujourd'hui le respect et l'amour qu'on lui portait diminuent chaque jour '. — Cette désaffection croissante l'affligeait, et il cherchait à reconquérir ses peuples par de pompeuses déclarations; mais comme elles ne répondaient à rien de réel, elles ne servaient qu'à accroître le mécontentement général, et on l'accusait de duplicité -. Le mot revient avec obstination sous la plume de tous ceux qui l'ont observé de près, et dans certaines circonstances décisives, il s'impose presque à nous. Il n'est pas cependant complètement exact. En réalité, il appartenait à cette catégorie d'hommes qui ont, avec plus de finesse dans l'esprit que de netteté, plus de bonne volonté que d'énergie. Il était de l'école nombreuse des trompeurs malgré eux, c'est-à-dire de ceux qui promettent plus qu'ils ne sauraient tenir. Son long séjour en Espagne et ses relations difficiles avec son père avaient déjà développé en lui un penchant à la ruse et le goijt des petits moyens ^; la contradiction des buts politiques qu'il poursuivait et de ses sentiments intimes exagéra toujours davantage ces défauts.

La désillusion croissante de l'opinion publique, l'enthousiasme qui avait précédé son avènement, remplacé par le doute et l'inquiétude et se changeant enfin en colère et en mépris, cette lamentable banqueroute d'un règne qui avait suscité tant d'espérances, cet avortement d'un esprit supérieur par certains côtés, mais que des lacunes irréparables condamnent à l'inaction, toute cette douloureuse tragédie morale nous est racontée dans les portraits successifs que nous tracent de Maximilien les ambassadeurs vénitiens. La déchéance fut cruelle pour un homme qui avait nourri de si hauts projets et s'était fait une habitude et un besoin de la sympathie générale.

1. Fiedier, p. 292. Les paroles de l'ambassadeur s'appliquent aux Allemands, mais elles ne sont pas moins exactes pour la Bohême.

2. Id., p. 282 : on l'accuse d'être artificieux et d'avoir un langage peu en rapport avec ses sentiments... En paroles, il promet beaucoup... Il est très propre à faire commettre de grandes erreurs tant aux ambassadeurs qu'à tous ceux qui traitent avec lui.

3. V. le portrait que nous fait de lui Paolo Tiepolo, dans 4/*<?Vi, III,p. i5i.

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Il se donnait cependant beaucoup de mal pour la conserver. Avec beaucoup de bonne grâce naturelle, simple, bienveillant, d'un abord facile et ouvert, il eût été, nous dit un de ses contemporains, d'un de ces mots profonds qui peignent un homme, un admirable courtisan : il se faisait tout à tous, se pliait à toutes les situations et à tous les caractères. Moins exubérant que son père, toujours maître de sa pensée, il semblait se livrer tout entier, étaler les replis les plus intimes de son cœur. Recevant tout le monde, accueillant toutes les objections, comprenant tous les sentiments et y abondant, il se croyait quitte envers ceux qu'il avait ainsi comblés de ses sourires. Il était de ceux qui préfèrent tout le monde, que leur bonne volonté universelle entraîne à des déclarations contradictoires et qui, s'imaginant de bonne foi avoir obligé tous ceux pour lesquels ils sont bien disposés, accusent volontiers d'ingratitude les sots qui les ont pris au sérieux et se plaignent niaisement d'être dupes.

La nature ne l'avait pas mal traité, bien que sa générosité envers lui eût été en somme plus apparente que réelle. Bien pris, de belle mine, le teint frais, les yeux vifs, un grand air de majesté répandu sur toute sa personne, la première impression était favorable, mais un examen plus attentif la corrigeait un peu. La taille était médiocre, les jambes grêles, la lèvre grosse et pendante, la santé surtout assez mauvaise. Il croyait avoir été empoisonné, était tourmenté par des palpitations et des oppressions terribles, il traîna long'' temps un éiysipèle à la jambe : toute fatigue lui était impossible. Plus tard, il souffrit d'un commencement de pierre, avec d'épouvantables maux de reins qui le tordaient pendant des trente ou quarante heures; il en sortait brisé, anéanti. Mauvaises conditions poursoutenirde longs combats, suivre un plan longuement médité. Aussi, de très bonne heure, ce qui paraît dominer en lui c'est le découragement, la fatigue. Il se laisse vivre, ne conduit pas les événements. Après avoir si sévèrement jugé la confiance que son père plaçait dans ses ministres, il se repose aveuglément des soins du

gouvernement sur ses officiers, déclare qu'un roi ne saurait agir autrement.

Ses rêves fragiles se brisent au dur contact de la réalité. Sa première grande entreprise, sa guerre contre les Turcs, échoue misérablement : l'expérience lui suffit ; il abdique ses vastes pensées, sans même avoir le courage de rompre complètement avec elles. Par tempérament comme par réflexion, il désire la paix, il ne réussit pas à l'assurer. Il n'a que de nobles velléités. Chez certains hommes, et à ce signe on reconnaît les politiques de marque, les œuvres valent mieux que le cœur, chez Henri IV par exemple. Maximilien est un dilettante, épris de généreuses idées, qui, égaré dans le domaine de l'action, s'y compromet et s'}^ discrédite. A ce point de vue, il annonce le règne de Rodolphe II dont il a, avec moins de paresse et plus d'élévation morale, le goût des choses de l'art, l'intelligence ouverte et jusqu'à la passion des travaux mécaniques, mais aussi l'absence de volonté et l'indécision flottante. Lors même que les intérêts politiques ne l'eussent pas livré aux influences espagnoles, par faiblesse, par bonté d'àme, par désir de ne pas déplaire à une partie de ses sujets et de ne pas se créer des ennemis impitoyables, par largeur d'esprit et parce que, sur beaucoup de points plus avancé que ses contemporains, il ne prenait pas très au sérieux les questions dogmatiques qui les passionnaient, il ne serait pas sorti d'une politique d'expectative : il n'avait aucune des qualités nécessaires à un révolutionnaire, et sa timidité eût toujours reculé devant les responsabilités graves.

Quelles étaient ses opinions intimes en matière de foi? — Son premier maître, Wolfgang Severus, était en secret un disciple de Luther. Phauser, qui, dans la suite, fut plusieurs années son chapelain, était un protestant avéré, et on ne saurait nier que Maximilien a paru assez vivement attiré à cette époque vers le culte réformé. Mais qu'y avait-il dans ces velléités hérétiques de sérieux et d'affecté? Quelle part faire entre les besoins sincères de la conscience et l'inquiétude d'un jeune homme qui n'est pas fâché de se créer des

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amitiés en dehors de son père? Si à un moment il se sépara presque ouvertement de l'Église romaine, il ne fit cependant jamais publiquement profession de foi protestante. La Réforme était déjà sortie de sa glorieuse période d'()raf>-e et d'assaut, n'avait pas conservé intact l'élan des premiers jours : les rivalités des sectes, le fanatisme des pasteurs et leurs subtilités dogmatiques déplaisaient au prince dont les conceptions idéales étaient souvent en cruelle contradiction avec la réalité. Dans ces conditions, les circonstances extérieures l'emportèrent : peu à peu il se départit de son opposition contre TEglise; les raisons plausibles ne manquaient pas à cette apostasie, et la transition fut si bien ménagée que Maximilienen sortit à son honneur.

Le courage chez lui ne fut jamais à la hauteur de l'esprit. Il n'était pas de force à soutenir la coalition des influences qui cherchaient à l'arrachera la perdition, ses frères, son père, pour qui, en dépit de quelques légers nuages, il avait une très vive affection, sa femme surtout; Marie d'Espagne, la sœur de Philippe II, adorait son mari, auquel elle donna dix enfants, et qui l'aimait lui-même beaucoup. Après tout, que lui demandait-on? — Un engagement négatif. — Maximilien, dont la nature inquiète se plaisait à une opposition modérée, sentait bien au fond qu'il reculerait toujours devant une rupture ouverte avec le Catholicisme. Le savant cardinal Hosius ne le convertit pas, mais lui apporta un prétexte pour couvrir sa palinodie. Quel avantage lui offrait la Réforme? Une union plus intime avec ses peuples ; mais cette modeste espérance s'elïaçait devant les brillantes perspectives que lui ménageaient adroitement les ambassadeurs du Pape et de l'Espagne. Tandis que, dans les autres pays, les questions de politique étrangère viennent en seconde ligne, parce que leur influence à l'étranger est l'effet naturel et presque involontaire du développement de leurs ressources intérieures, les chefs de la maison d'Autriche se sont toujours préoccupés davantage du dehors que du dedans; cela n'est pas moins vrai au xvi'" qu'au xix" siècle. Quelle n'eût pas été la puissance de Maximilicn, disent quel-

ques écrivains contemporains, s'il se fût hardiment jeté à l'avant-garde, et, prenant la tetc du parti protestant, eût rallié autour de lui toute l'Allemagne luthérienne? L'unité germanique eût été dès lors réalisée par lui; appuyé sur la reconnaissance des Réformés de l'Empire, sûr du dévouement de ses sujets immédiats, il aurait transformé l'Europe; il lâcha la proie pour l'ombre, le jour où, conduit par le Tentateur sur le sommet du Temple, il renonça à la vérité pour la puissance. — La chose n'est pas si évidente. Est-il bien certain que la sécularisation des biens ecclésiastiques eût profité surtout à l'Empereur? La Réforme était intimement liée à l'autonomie des princes et des seigneurs; leur reconnaissance aurait-elle été jusqu'à abdiquer leurs prérogatives entre les mains du protecteur de leur foi? L'Église catholique ne se fût certes pas résignée sans résistance à cette défection, sa défense eût été désespérée et l'issue des événements était au moins douteuse. Au moment où il était en pleine querelle avec son père, il avait tâté ses amis protestants pour savoir jusqu'à quel point il devait compter sur eux : ils avaient répondu par des conseils de prudence. Il se l'était tenu pour dit et s'était décidé dès lors à ne pas sacrifier à ces timides auxiliaires ses intérêts traditionnels. Il n'aimait guère les Espagnols, se défiait de Philippe II qu'il soupçonnait d'aspirer à l'Empire ; dans ses conversations avec les ambassadeurs, pendant lesquelles il révélait ses sentiments avec un laisser-aller un peu affecté, il le traitait assez durement; Philippe II le savait et ne le lui pardonnait pas. Mais les liens étaient si anciens et si intimes que des deux côtés on recula devant une rupture qui eût ressemblé à une guerre civile, et les intérêts communs étaient si nombreux qu'ils triomphèrent toujours de cette froideur réciproque. Philippe II était à la fois le cousin, le beau-frère et le gendre de Maximilien ; ses armées étaient nombreuses, sa volonté implacable, ses trésors passaient pour inépuisables. Il eût été un ennemi redoutable. Sa riche succession valait bien quelques ménagements. Maximilien, pour gagner sa bienveillance, envoya en Espagne ses

fils Rodolphe et Ernest, ne parla plus de Philippe qu'avec respect, sollicita ses conseils, suivit ses indications. Les Protestants l'accusèrent de conspirer la ruine de la Réforme « avec le démon du Midi. » Leurs craintes étaient excessives comme l'avaient été jadis leurs illusions, et lorsque Maximilien s'offensait de ces suspicions, il n'avait pas tout à fait tort ; il conservait de sa jeunesse, avec une certaine largeur d'idées, l'horreur du recours à la force dans les questions de foi, « Les choses religieuses, écrivait-il encore en 1 574, ne peuvent être décidées par l'épéc : aucun homme noble, craignant Dieu et aimant la paix, ne soutiendra le contraire. C'est lace que nous ont enseigné Christ et les apôtres. Leur épée était la prédication de la parole divine et une vie chrétienne. L'expérience devrait convaincre que la foi n'est pas vaincue par les supplices et les bûchers. Ces moyens ne me plaisent pas et je ne les approuverai jamais tant que Dieu ne m'aura pas enlevé la raison. Je veux pour ma part gouverner noblement, chrétiennement, avec la ferme assurance que Dieu m'accordera pour cela sa bénédiction, pour que je puisse rendre compte de mon administration devant les hommes et devant le Seigneur. » A plusieurs reprises, il essaya de gagner Philippe II à ses vues pacifiques. Comme toujours, les solutions logiques et violentes l'emportèrent sur les conseils timides d'une modération vacillante ; Maximilien, quelles que fussent ses véritables intentions, finit par subir, dans une certaine mesure, l'impulsion espagnole, et, s'il répugna toujours aux cruautés, il refusa aux Protestants les institutions qui les auraient mis à l'abri de toute réaction. Son règne fut ainsi, en définitive, favorable aux Catholiques malgré les progrès apparents de l'hérésie, parce que l'avenir demeura réservé. Il ajourna les conflits, ne sut ni les résoudre ni les supprimer.

Comme dans ces conditions aucun parti ne pouvait compter absolument sur le souverain, et qu'il n'avait ni la volonté ni la force d'imposer sa médiation aux factions ennemies, la royauté perdit rapidement une partie de la puissance qu'elle devait à Ferdinand L^ Les nobles relèvent la tête,

CRATO 1)K CRAFFTHEIM

les diètes deviennent tumultueuses. Mais, pas plus en politique qu'en religion, un changement décisif ne se produit. Si Maximilien cède en fait, il a la prudence de ne pas reconnaître officiellement les progrès de ses adversaires. C'est une sorte d'intérim, pendant lequel les partis s'organisent ; la crise éclatera sous le règne suivant.

L'avènement de Maximilien avait provoqué parmi les Progressistes tchèques une très vive surexcitation. Les règnes qui se prolongent entraînent toujours une certaine fatigue : on était heureux du changement, on respirait, et tous ceux que menaçait l'intolérance de Ferdinand se plaisaient aux plus riantes imaginations. Ils s'aperçurent bien vite que le revirement, dans tous les cas, serait moins brusque qu'ils ne l'avaient supposé. Première désillusion : il leur fallait conquérir les concessions qu'ils pensaient devoir être acquises sans débat. La première déception passée, ils se reprirent à espérer. Maximilien prodiguait les bonnes paroles, recevait les députations des dissidents ; il avait autour de lui des intermédiaires très accueillants qui commentaient ses bonnes paroles, les accentuaient. Le rôle rempli jadis par le prédicateur Phauser était maintenant dévolu à un médecin, qui eut jusqu'à la fin l'oreille du maître, Crato de Crafftheim.

Né à Breslau en iSig, Crato était parti à quinze ans pour Wittenberg où il avait fait ses études. Il avait vécu dans l'intimité de Luther, et c'est avec ses souvenirs qu'ont été composés en grande partie les célèbres Propos de table, publiés par Aurifaber. Il avait rencontré dans la maison de Luther la plupart des Réformateurs, Méianchton surtout, dont la douceur et la gravité firent une profonde impression sur son esprit. Comme sa faible santé ne lui permettait pas d'être professeur ou pasteur, il s'était consacré à la médecine, avait fréquenté les universités d'Italie,

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et, de retour à Breslau, s'était marié dans une des riches familles de la bourgeoisie. Sa conduite pendant la terrible peste de i5~5o dont il signala le premier le caractère contagieux, établit sa réputation, et il passa bientôt pour le meilleur médecin de l'Empire. En i5()o, il fut nommé médecin de Ferdinand qui mourut entre ses bras; Maximilien le combla de titres et d'honneurs et il le consultait souvent.

Bien des points communs rapprochaient le malade et le médecin. Crato avait conservé dans ses lignes générales la doctrine luthérienne, mais le particularisme étroit et l'intolérante subtilité des successeurs du grand Hérétique le choquaient et l'irritaient. En relations suivies avec les savants et les écrivains les plus illustres de son temps, en correspondance avec le théologien Ursin et le célèbre philologue Camerarius, avec Calvin et Socin, Hubert Languet et Monau, il haïssait les sectes et leurs querelles, aurait voulu adoucir les rivalités et apaiser les colères qui divisaient les défenseurs de l'Évangile à la grande joie des Catholiques. Il voyait de près l'impression fâcheuse que produisaient ces divisions sur Maximilien à qui elles fournissaient une excuse vraisemblable pour couvrir ses reculades et s'en tenir au statu qiio. Mais il prêchait dans le désert, et Maximilien, en face de ces Progressistes moins avides de conquérir la liberté religieuse que de se nuire les uns aux autres, retombait dans son inertie. La tolérance était peut-être la seule solution qui eût tenté sa faiblesse; du moment qu'il ne s'agissait que de remplacer une tyrannie par une autre, à quoi bon compromettre pour un résultat contestable des avantages matériels évidents ?

Les années passaient sans amener de modifications sérieuses en Bohême. On eût dit que Ferdinand n'avait pas cessé de régner, et les effusions de Maximilien n'avaient pas plus de sanction que lorsqu'il était prince régent. Il avait laissé d'abord le gouvernement du royaume à son frère Ferdinand, poursuivait avec la Curie les négociations entamées par son père pour ramener les hérétiques, sollicitait du pape le mariage des prêtres. Il ne venait toujours pas à

Prague. Les affaires d'Allemagne, une guerre nouvelle avec les Turcs, assez difficile et peu brillante, lui servaient à la fois de raison et de prétexte pour excuser son absence. Tout s'use cependant et il lui fallut bien un jour aborder la question.

En 1567, l'Empereur arriva à Prague et les Etats lui présentèrent leurs vœux. Ils demandèrent tout d'abord que les Compactats fussent rayés des Tables du Pays, c'est-àdire, ne fussent plus garantis par la constitution. La leçon qu'ils avaient reçue sous le règne précédent n'avait pas été perdue : le serment par lequel les rois s'engageaient à respecter les Compactats n'était plus une garantie, mais une menace, depuis que le Hussitisme s'était si profondément modifié sous les influences luthériennes. Maximilien accueillit favorablement leur pétition, promit d'étendre également sa protection sur ceux qui communiaient sous les deux espèces et sur les Catholiques. Ainsi disparurent, sans discussion et sans éclat, cent trente et un ans après le traité d'Iihlava, ces célèbres articles arrachés avec tant de peine à l'absolutisme romain et qui avaient été si longtemps regardés comme le palladium de l'indépendance nationale. Rien ne marque mieux le changement accompli et combien ceux qui défendaient encore les anciennes traditions du Hussitisme orthodoxe étaient loin de représenter désormais la moyenne de l'opinion publique '.

L'abolition des Compactats devait, dans l'esprit des Tchèques, inaugurer une politique de large tolérance. Malheureusement, à peine écarté d'un côté, le péril reparaissait de l'autre. L'Empereur exigea des Etats la promesse que l'on n'abuserait pas de sa bonté pour permettre l'introduction dans le pays de sectes hérétiques, l'on ne tolérerait que ceux qui acceptaient pour règle la parole de Dieu. — Dans ces

1. V. pour les relations de Maximilien et des Protestants de Bohôme, en dehors des ouvrages indiqués plus haut, un très important article de Reimann, Derbœhm. Landtag des J. iSjô, dans les Forscliungen ^î<r deiitschen Gesch. i863. M. Reimann a utilisé les dépèches du nonce du pape et elles jettent une lumière inattendue sur les événements.

termes, la restriction n'était pas gênante, et personne n'éleva d'objections contre ces réserves de style : qui donc ne se réclamait pas de la parole de Dieu ! — En réalité, Maximilien ménageait à ses successeurs un moyen de procédure, et la porte restait ouverte à l'arbitraire. Où commençait l'hérésie? Étaient-ils couverts par l'Écriture, ces Anabaptistes dont le roi sollicitait l'expulsion auprès de la diète morave? Et les Frères, contre lesquels on rappelait de temps en temps les mandats précédents ? Le jour où reviendrait sur le trône un souverain dont l'orthodoxie serait active, ces vagues formules ne lui fourniraient-elles pas un prétexte aussi commode de persécution que les Compactats?

La diète fut moins heureuse encore sur un autre point. Elle avait supplié le roi de lui rendre la nomination du Consistoire; c'était le seul moyen, le plus naturel au moins et le plus simple, de combattre l'anarchie religieuse et de constituer l'Église bohème. Les seigneurs furent fort marris de la réponse du souverain : l'affaire était importante, il convenait de l'étudier mûrement; pour le moment, le temps pressait, le roi prendrait une résolution à son retour ; les États n'avaient qu'à montrer leurs privilèges ; si les textes étaient probants, ils étaient sûrs qu'on ne leur refuserait pas justice. — La réponse était digne de Ferdinand.

Il résultait de ce premier contact entre le monarque et les sujets que, si Maximilien n'avait aucun goût pour la persécution et était décidé à respecter les positions acquises, il faudrait lui forcer la main pour obtenir de lui de nouvelles et importantes concessions. Hésitant entre les vagues conseils de sa conscience et les tentations de la politique, sans vive sympathie pour Rome qu'il ménageait par calcul, sans malveillance pour les Protestants qu'il mécontentait, il se tirait d'affaire, comme les irrésolus, en s'en remettant aux circonstances. Aucun des partis ne comptait plus sur le roi, mais tous pensaient qu'on obtiendrait beaucoup de lui, en lui forçant la main. De là, le calme des années qui suivent cette première escarmouche. C'est un moment de concentration et de recueillement. L'apaisement apparent cache

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un travail sourd et continu : les groupes se constituent, les alliances se nouent, les programmes se précisent. L'histoire, s'il est permis de parler ainsi, devient plus intime. Les sectes revêtent leur caractère définitif, les places se marquent; depuis lors, les situations respectives ne varieront plus guère et les Confessions ne subiront plus que des modifications secondaires.

Une sorte de coordination et de classement avait suivi le bouillonnement tumultueux provoqué par la Réforme. Sans doute, les credo variaient encore souvent de village à village et l'ignorance ou la présomption des patrons ou des pasteurs protégeaient d'assez nombreuses et singulières fantaisies. Peu à peu cependant, la plupart des irréguliers rentraient dans le rang, les doctrines les plus étranges disparaissaient, et la grande majorité de la nation se répartissait en un petit nombre de groupes très nettement distincts. Si on laisse ainsi de côté quelques Juifs, protégés tour à tour par la bienveillance besogneuse des souverains et la hautaine avidité des seigneurs, et quelques dizaines de communautés anabaptistes, qui rachetaient par leur piété, la simplicité de leur vie et leur ardeur laborieuse, leurs théories quelquepeuhasardeuses,etqui,d'ailleurs,ne se rencontraient guère qu'en Moravie où les seigneurs leur vendaient fort cher leur tolérance, la foule des Bohèmes sC groupait en quatre partis, réunis deux à deux par leurs tendances et leurs convictions; d'une part, les Utraquistes et les Catholiques, de l'autre, les Luthériens et les Frères. Le royaume reproduisait ainsi, avec des nuances qu'expliquent les traditions nationales, les grandes divisions que l'on constate alors dans tous les pays de l'Europe. Tandis que, en effet, les défenseurs des anciennes idées se divisaient en violents et en modérés, les mêmes nuances de tempéraments se traduisaient parmi les Protestants par l'opposition chaque jour plus accentuée des Luthériens et des Calvinistes; en Bohême, les Utraquistes correspondent auxCatholiques mode-

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rés et les Frères aux Calvinistes. Comme cependant une des lois générales de Thistoire veut que la direction revienne aux caractères les plus énergiques et aux partis les plus accusés, les Catholiques intransigeants et les Protestants exaltés, bien qu'ils ne représentent qu'une faible minorité, finissent par entraîner dans leur orbite les Utraquistes et les Luthériens. Naturellement, ceux-ci ne suivent pas cette impulsion sans un certain mécontentement, de sorte que l'histoire se compose à ce moment d'une double série d'actions, très nettement séparées bien qu'elles réagissent les unes sur les autres : d'une part, la lutte des Protestants et des Catholiques, de l'autre, dans chacun des deux camps, les rivalités et les tiraillements des fractions particulières de chaque armée.

Les Utraquistes ressentaient quelque honte de leur rôle assez inattendu d'auxiliaires de la Papauté: il se rebiffaient, insistaient sur les différences qui les séparaient de Rome comme ils avaient cherché jadis à en atténuer la portée, prétendaient conserver leur autonomie : inutile défense et regrets superflus! L'époque n'était plus des réticences, des révoltes timides et des programmes incolores; entre l'insurrection et la soumission, il fallait choisir, et peu à peu rUtraquisme glissait à la soumission. Seulement, à mesure qu'il montrait plus de condescendance vis à vis de la Curie, il était abandonné par ses fidèles, et leur désertion toujours plus rapide le mettait à la discrétion des Catholiques. Le moment était proche où il ne lui resterait plus qu'à se résigner à une capitulation pure et simple. Déjà, il ne se maintenait plus que par une sorte de force d'inertie et par l'indifférence ou le calcul de ses rivaux.

En apparence, il gardait ses positions, conservait ses cadres : à sa tête, l'Administrateur et le Consistoire; au-dessous, les 45 doyens qui se partagent la surveillance de tout le clergé du royaume, tiennent la main à ce qu'on ne nomme aucun curé suspect : les prêtres s'engagent solennellement avant leur entrée en fonctions à obéir aux doyens, à ne pas s'écarter des doctrines de l'Église, à conserver les cérémonies habituelles. — En réalité, cette vaste organi-

sation n'est plus que le squelette d'un corps en dissolution. Souvent le souverain oublie de désigner les membres du Consistoire, les vacances ne sont pas comblées; à un moment, le conseil ne se compose plus que de trois personnes. Ses revenus s'amoindrissent sans cesse. Beaucoup de prêtres refusent d'en faire partie : ses ressources sont trop misérables, son crédit trop ruiné, sa situation trop difficile '.

Sa clientèle est toujours plus restreinte. — Dans les villes, qui cependant depuis 1647 sont plus sérieusement soumises qu'auparavant à l'autorité royale, les décrets qui interdisent la nomination de pasteurs protestants n'arrêtent pas l'invasion des ecclésiastiques « de l'ordination de Leipzig. » Les communes ne tolèrent les curés envoyés par le Consistoire que s'ils consentent à renoncer au célibat et à supprimer les anciens rites. S'ils refusent, on retient leurs revenus, on les force d'entretenir à leurs frais les maîtres d'écoles ou les pasteurs luthériens. A Beroun, le conseil oblige le doyen à céder une partie de ses biens à un collègue protestant qu'il lui impose, lui défend d'attaquer la Réforme, tandis que le luthérien tonne en chaire contre rUtraquisme, insulte et menace le délégué du Consistoire. Beaucoup de cités refusent nettement d'obéir à l'Administrateur : ce n'est plus un utraquiste, disent-elles, mais un catholique. Ordinairement, les prêtres calixtins préfèrent ne pas se brouiller avec leurs paroissiens, transforment la messe, n'exigent plus la confession; beaucoup se marient; à Prague, sous les yeux mêmes du Consistoire, la tonsure est abandonnée. A Schlan,le mariage des ecclésiastiques et le baptême de leurs enfants sont des fêtes publiques, célébrées aux frais de la commune. La formule de nomination adoptée par le Consistoire prouve le peu d'illusion qu'il conservait lui-même sur la valeur et la soumission de son

I. Sur la situation des Utraquistes, v. Tomek, L'Administration du parti Utraquiste, dans le Tchas. tclieskélio M.; Borovy, Die Utraquisten in Bœlimen; et ses monographies sur les archevêques Brous de Mohelnitsc et Martin Médek; les Actes des Consistoires utraquiste et catholique, etc.

clergé: « En vertu de notre autorité, disait-elle, nous vous donnons et confirmons un tel pour doyen, afin que, dans l'état de célibat où il se trouve, d'après sa déclaration, et dans son inébranlable fidélité à la religion, aux anciens rites de la Sainte-Église et aux coutumes traditionnelles utraquistes, il se conduise fidèlement et donne un bon exemple de la vie pastorale. » Il intervenait quand un abus trop scandaleux éclatait, mais par acquit de conscience, bien convaincu d'avance qu'il n'obtiendrait rien. Un prêtre utraquiste, refusant de recevoir plus longtemps ses ordres, déclare qu'il reconnaîtra désormais l'autorité de l'archevêque, parce que le Coîisistoire est trop abandonné : l'Administrateur ne jugeait pas autrement la situation. « Dans les églises utraquistes, lisons-nous dans un de ses rapports, assez peu de personnes assistent au service divin ; les hérétiques tiennent librement et sans obstacle leurs réunions; les villes n'écoutent ni les exhortations du Consistoire ni même les ordres de l'P^mpereur, comme s'il n"était pas leur César et leur prince, mais qu'elles fussent leurs propres maîtresses. » C'était bien pis dans les campagnes. Ici l'Administrateur n'essayait plus de lutter, et le nom même de l'Utraquisme disparaissait : deux ou trois seigneurs, une poignée de chevaliers, tel était le bilan de l'ancien parti national en dehors des villes royales.

Et d'ailleurs, avait-il encore quelque raison d'être? — Sur tous les points litigieux, il cédait peu à peu. Dès i56ô, l'archevêque Antonin de Mohelnitse peut écrire que « l'Administrateur et le Consistoire se sont mis d'accord avec lui sur toutes les questions et qu'ils ont offert de renoncer à la communion des enfants. » La fête de Hus elle-même, le dernier souvenir de l'insurrection, tombe en désuétude : dans plusieurs calendriers officiels on la supprime ; quelques personnes s'indignent, mais, en général, on en plaisante; plusieurs années s'écoulent avant qu'on en réclame le rétablissement.

Les Utraquistes n'auraient plus eu qu'un parti à prendre : se soumettre à l'Église ; le pape avait autorisé le Ca-

lice, ils conservaient sous la haute surveillance de l'archevêque une autonomie religieuse assez étendue; la raison leur commandait de se contenter de ce qu'ils avaient obtenu ; les maigres variantes de rites ou de foi qui les dis- - tinguaient des Catholiques ne valaient certes pas que l'on persistât dans le schisme, et une sincère réconciliation avec Rome était pour eux le seul moyen de se relever du discrédit profond et mérité dans lequel ils étaient tombés. Malheureusement, ils persévéraient dans la révolte, après qu'ils avaient depuis longtemps perdu de vue l'objet de la révolution, ou plutôt, ce qui était pire, leur soumission rechignée était incomplète et hargneuse. Les souvenirs des anciennes luttes demeuraient vivaces, alors qu'on avait oublié jusqu'à leur cause. Même parmi les Utraquistes qui repoussaient les doctrines de Wittenberg, beaucoup nourrissaient pour la Papauté une haine secrète, voyaient dans l'archevêque un intrus. L'Administrateur craignait, en les mécontentant, de les jeter dans la Réforme. Dans ce parti si réduit, il y avait encore une droite et une gauche, que le Consistoire ménageait tour à tour. Lui-même ne renonçait pas volontiers à ses habitudes d'indépendance. Il implorait humblement l'appui de l'archevêque et de l'Empereur contre les dissidents, mais s'indignait qu'on lui fît payer les secours qu'il sollicitait. Tour à tour humble et superbe, il promettait tout et ne tenait rien, revenait sans cesse sur les concessions qu'il avait consenties, cherchait à reprendre en détail le terrain qu'il avait perdu, et, par ses équivoques et ses revirements, perdait toute autorité morale et mécontentait tout le monde.

Antonin de Mohelnitse, très fervent, appartenait encore à cette génération de prélats qui croyaient possible une entente avec les dissidents; Ferdinand avait eu en lui un auxiliaire sage et conciliant. Il pensait que le temps seul triomphe de préjugés séculaires et que la prudence et la longanimité apaisent bien des conflits. Dans ses relations avec le Consistoire, il mit, au début surtout, beaucoup de bonne grâce et de réserve, ne lui contesta pas le droit de

disposer librement des cures utraquistes, essaya de dissiper les malentendus et de faciliter les transitions. Sur certains points, cependant, il ne lui était pas possible de céder. Lorsque Ferdinand avait sollicité du pape la nomination d'un archevêque de Prague, son intention avait été de mettre fin à la division qui durait en Bohème depuis près d'un demisiècle et qui n'avait plus désormais de raison d'être ; il entendait donc que les Utraquistes s'inclinassent comme les Catholiques devant l'autorité suprême du métropolite; Maximilien, à ce sujet, ne différait pas d'opinion avec son père. Antonin ne dépassait par conséquent en rien ni ses devoirs épiscopaux ni la volonté des souverains quand il revendiquait un droit de contrôle sur les actes du Consistoire, prétendait une certaine surveillance sur ses nominations, attirait son attention sur des choix dangereux, l'invitait à révoquer les prêtres suspects; il lui demandait aussi de reconnaître sa haute juridiction et de ne pas s'opposer aux appels devant le tribunal de l'archevêché. Les Administrateurs, en présence de revendications qui étaient absolument justifiées, ne savaient à quel parti s'arrêter, craignant, s'ils rompaient en visière à l'archevêque, de s'attirer la mauvaise humeur du roi, d'autre part, retenus par la peur de mécontenter les États et par une fausse pudeur. Suivant les circonstances ou le caprice des personnes, ils passaient par les contradictions les plus étranges. En 1 564, ils refusent d'entrer en rapport avec Antonin, et même de recevoir la bulle pontificale qui autorise la Communion sous les deux espèces; en i565, la scène change : dans une réunion du clergé, ils ordonnent, sur l'invitation de Prous, de prononcer dans toutes les églises tchèques des prières publiques pour appeler la bénédiction de Dieu sur les armées impériales, et, — comme quelques assistants s'émeuvent, déclarent qu'ils ne connaissent pas l'archevêque, qu'ils n'ont pas à obéir à un prélat catholique, — les Administrateurs réfutent chaleureusement cette opinion, exposent la volonté de Ferdinand et très bruyamment font étalage d'obéissance. L'année suivante, nouveau revirement. Et cela conti-

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nue ainsi, non seulement d'année en année, mais souvent de mois en mois et de semaine en semaine. Le calcul était maladroit; le seul moyen qu'eût encore le Consistoire de sauver une parcelle de son autorité, c'eût été de se rattacher étroitement à l'autorité régulière et sa mauvaise humeur intermittente révélait plus clairement sa faiblesse et augmentait son discrédit.

Ils avaient rêvé que l'archevêque serait une simple machine à ordination, qui les délivrerait enfin de la pénible nécessité d'aller mendier au loin pour leurs prêtres une consécration canonique dont ils ne croyaient pas pouvoir se passer. Leur déception fut amère quand, pendant les premières années de son séjour à Prague, Antonin refusa d'ordonner leurs candidats: le pape ne l'y avait pas autorisé. En i565 cependant, il se départit de sa rigueur en faveur de douze jeunes gens qui avaient promis « d'obéir comme il convenait à leur évêque ». Mais la question n'était pas résolue pour cela : chaque fois les difficultés renaissaient, au grand ennui du prélat dont le roi et les magistrats de Prague sollicitaient l'indulgence, et à qui cependant ses devoirs envers l'Église et envers lui-même interdisaient de se plier au rôle qu'on voulait lui attribuer. La lettre dans laquelle il expose à Maximilien la situation, au début de son règne, marque avec beaucoup de force l'a-ttitude singulière du Consistoire et ses secrètes visées : Sans cesse, écrit Antonin, il empiète sur mes droits, nomme des prêtres utraquistes aux postes qui jusqu'à présent ont toujours été occupés par des Catholiques. Dernièrement, ils m'ont présenté vingt-cinq jeunes gens et m'ont demandé de les ordonner : j'ai voulu les examiner, ils ont refusé. J'ai cédé pourtant, pour éviter des conséquences pires encore. Mais, lorsque j'ai eu conféré à ces candidats les Ordres mineurs, je me suis aperçu que leur inexpérience et leur incapacité étaient telles que, non seulement mes prêtres, mais tous les gens de ma maison en étaient scandalisés. Je leur ai adressé une longue exhortation, leur ai rappelé leurs devoirs : ils n'admettront à la Table Sainte que les fidèles purifiés par la confession,

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— très négligée chez les Utraquistes, — ils combattront les mauvaises traditions, supprimeront la communion des enfants, non pas brusquement, ce qui serait impossible, mais peu à peu. Ils me le promirent. Deux jours après, voici que les administrateurs se plaignent, disent que je ne dois pas tourmenter leurs prêtres ; d'autres m'accusent d'avoir voulu détourner leurs curés de leurs devoirs. « Si je ne dois pas même savoir qui je vais consacrer, s'il faut que j'attende leur bon plaisir : consacre-moi celui-ci, puis cet autre, que je ne connais pas, qu'il m'est interdit d'interroger et d'examiner, ma conscience ne me le permet pas. » ' — Et de fait, de i5(37 à 1687, aucun candidat utraquiste n'est plus consacré par l'archevêque.

Jamais la disette de prêtres n'a été plus grande. Quelques jeunes gens réussissent à escroquer l'ordination à Olomouts, Breslau, Posen ou Passau. Mais l'on se défie toujours plus des Tchèques : depuis l'autorisation du Calice, ils n'ont plus de prétexte pour implorer la complaisance des évêques voisins. Après les petites cures, les grandes sont désertes. Les hérétiques n'ont plus besoin de chasser les curés utraquistes, ils occupent les postes vacants. Le Consistoire proteste pour la forme quand on usurpe les sièges dont il a le droit de disposer : en réalité, comment y pourvoiraitil? Là où les paroissiens refusent d'accepter les pasteurs luthériens, le service divin est interrompu, « les enfants ne sont pas baptisés, les hommes meurent comme des bêtes. »

On prend au hasard tous ceux qui se présentent ; l'ancienne classe des tributaires reparaît, c'est-à-dire des prêtres auxquels l'on permet, moyennant une redevance, d'entretenir une concubine; l'ignorance du clergé utraquiste est profonde, ses mœurs grossières ; le Consistoire ferme les yeux sur tous les scandales. Malgré tout, il ne parvient pas à combler les vides qui, chaque jour, éclaircissent les rangs de son petit troupeau. Au milieu de cette désolation, il s'adresse au pape, tâche d'émouvoir sa pitié. Vains efforts.

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