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I. Chronique de Dalimil, éditée par Hanka, i85i, p

souiller. » Il en est des langues comme des peuples : avant l'invasion violente, l'infiltration qui la prépare.

Les Mémoires de Datchitsky ne tarissent pas en gémissements sur l'indifférence avec laquelle les Tchèques assistent à l'immigration germanique et sur leur coupable inertie. Dès i547, il ^^^^^ • ^^i remplissait d'Allemands l'administration et ils tourmentaient de tout leur pouvoir les véritables Tchèques. — Depuis lors, ses plaintes ne cessent pas. Après avoir rappelé la loi de i6i5, il ajoute : cela ne servit de rien, car c'est un mal déjà ancien, trop longtemps négligé, incurable et irréparable, à cause de la faiblesse et de la désunion des Tchèques. Beaucoup de Bohèmes soutiennent les étrangers contre leurs compatriotes. — Il 3^ revient dans un autre de ses ouvrages : « La Bohême nourrit maint affamé et beaucoup d'ennemis, et quelle récompense en'a-t-elle? — Aucune. Elle souffre beaucoup de mal des étrangers. O Dieu ! Protège le peuple tchèque! Ce sont les Slaves qui ont peuplé et défriché le pays, puis, d'autres peuples, haineux, jaloux, ont voulu s'approprier cette terre qu'ils avaient dédaignée auparavant. Ils ont envahi en foule le pa3"s, ont cherché à chasser les Tchèques pour jouir du travail d'autrui et arranger tout à leur guise. Les Bohèmes cependant regardent tranquillement, ne se soucient pas de leur patrie, beaucoup aident même leurs ennemis et courent ainsi à leur perte. » — Il écrit en grosses lettres dans son manuscrit : « Comme une chenille dans un chou, un serpent sur la poitrine, un rat dans la grange et le grenier, une chèvre dans le jardin, ainsi l'Allemand dans l'ordre tchèque vole, prend, trompe, filoute et dérobe ouvertement. Beaucoup de mauvais Tchèques se mettent à l'école des Allemands, font alliance avec eux, s'unissent et se coalisent avec ces étrangers pour leur propre détriment ». Il suffit qu'il arrive en Bohême un étranger vagabond, misérable, nu, et aussitôt il reçoit un traitement, une place, commande et s'enrichit. A-t-on jamais vu un Tchèque ainsi traité en Allemagne? O Tchèques misérables, impies, négligents, aveugles, sourds, muets, esclaves, ce que vos pères

ont conquis glorieusement et au prix de leur sang, vous le perdez honteusement, vous vous abandonnez vous-mêmes '. On souriait de ces déclamations. En somme, en faisant abstraction des districts de Cheb et Loket, purement allemands, mais qui avaient une administration particulière, la proportion des Slaves était encore de dix contre un. Aussi personne ne songerait à prétendre que le danger fût immédiat : n'était-ce pas un symptôme fâcheux pourtant qu'un siècle et demi après la grande insurrection nationale et lorsque depuis lors le pouvoir avait toujours appartenu aux Slaves, de pareilles plaintes fussent possibles, et quelle condamnation pour le gouvernement oligarchique que d'avoir laissé se rouvrir une question qui aurait dû être définitivement close !

En résumé, au point de vue national comme au point de vue politique et religieux, beaucoup de temps et d'efforts avaient été perdus dans un piétinement stérile, et cette banqueroute dont tout le monde avait une vague conscience, laissait les âmes sans ressort et comme vidées. Le xvi= siècle est une période décisive de l'histoire moderne : les peuples prennent position et s'organisent pour les luttes imminentes : malheur à ceux qui arrivent au combat mal préparés et mal outillés. En admettant même que nous ayons été frappés outre mesure des côtés fâcheux de la situation et que nous n'ayons pas placé assez en lumière les raisons d'espérer et les germes féconds, si l'on songe au développement historique de l'Europe à la même époque, on avouera sans peine que les hommes qui gouvernaient alors la Bohême avaient été au dessous de leur tâche : ils n'avaient su ni fermer les plaies du passé ni préparer l'avenir. Un peuple est en décadence quand il ne marche pas dans la voie du

I. Mémoires, I, p. yS, j5, 238; t. II, p. 63, p. 64; Koutna-Hora est certainement le lieu de réunion de tous les vagabonds, le refuge des Allemands en détresse, p. 124; p. i25, il parle de la mort d'un de ses concitoyens : c'était un ancien Tchèque, il détestait les Allemands qui gouvernaient en Bohème j etc.

progrès du même pas que les autres. Le xvf siècle est l'époque de Morus, de Camoëns, de Machiavel, d'Arioste, de Rabelais, de Cervantes ! Que d'idées agitées, quelle verve féconde, et combien nous paraissent vaines et creuses à côté les discussions des Utraquistcs avancés avec les Utraquistes orthodoxes, et médiocres les élèves de Véleslavin et leurs périodes arrondies! Et ce qui est vrai de la littérature, est vrai de la même vérité en religion, en politique : c'est un éternel ressassement, une suite infinie, sans qu'aucune solution intervienne ou même qu'aucun programme se dégage nettement. A mesure qu'on avance, la fatigue, le découragement et le dégolit s'emparent de tous, les cœurs s'abaissent, les âmes se dégradent. Certaines époques valent mieux que leur réputation et leurs troubles incohérents cachent des forces inconnues; au xvi^ siècle en Bohême, l'apparence n'est pas mauvaise, la constitution est libérale, les passions moins violentes, une certaine tolérance est entrée dans les mœurs, les écoles sont nombreuses, le goiit des lettres se répand, la langue est en progrès. — Mais l'édifice est vermoulu. A la moindre secousse, il s'effondrera et engloutira sous ses ruines les imprudents qui n'en ont pas vu les lézardes. Les traditions, c'est-à-dire ce qui fait la force d'un peuple et unit les diverses parties de la nation, ne sont ici qu'une cause de divisions; les institutions, au lieu d'assurer la marche régulière des affaires, empêchent toute action du gouvernement et organisent le conflit. De la nation, il ne reste qu'une caste; de la religion, qu'une formule; de la littérature, qu'une langue.

Les politiques avisés et les patriotes ne s'y trompaient pas. Au moment d'ouvrir les hostilités, les plus clairvoyants et les plus sages s'arrêtent, une voix intérieure les avertit, le moment est mauvais pour accepter le combat. Une des raisons de l'extrême modération de Ziérotyn, c'est qu'il est convaincu que la victoire appartiendra à ses adversaires. Les résolutions extrêmes ne sauraient aboutir à rien d'heureux, écrit-il à un de ses amis « parce que le peuple est léger et inconstant, les chefs divisés par la haine et l'envie,

les pa3^s dépeuplés ou appauvris par une longue guerre, et qu'ainsi l'issue doit être triste, »

Malheureusement, s'il était infiniment probable qu'une rupture aurait « une triste issue », on ne voit pas comment elle aurait pu être évitée. Outre que les seigneurs étaient incapables de la modération et des longues réflexions qui les auraient prémunis contre une politique de casse-cou, les intérêts des divers partis étaient trop opposés pour qu'un compromis fût vraisemblable et la situation trop instable pour se prolonger longtemps. Les forces de la royauté étaient telles qu'elle devait chercher à établir définitivement sa domination, et les nobles, si puissants qu'ils seraient fatalement tentés d'assurer leur autorité sur les ruines de la monarchie. Les Protestants étaient trop nombreux pour se contenter d'une tolérance incomplète et tatillonne, et les Catholiques, trop fervents pour pactiser avec l'impiété. Les passions nationales étaient d'ailleurs surchauffées par l'atmosphère générale de l'Europe, les nuages qui s'élevaient de tous les côtés de l'horizon s'amoncelaient sur le royaume des Habsbourgs et c'était là que devait crever l'orage. A la Bohême, comme au champion le plus éprouvé de la liberté religieuse, revenait le redoutable honneur de donner le signal de la lutte décisive qui allait ébranler le monde 'jusque dans ses fondements et d'où est sortie la société moderne.

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