MORT DF RODOLPHE
si peu sûres que personne n'osait plus se risquer hors de la ville, les crimes agraires se multipliaient, et une jacquerie semblait imminente. Léopold jugea sa situation fort aventurée au milieu de ce pays en insurrection, et, le II mars, ses troupes évacuèrent la Petite-Ville de Prague et commencèrent leur retraite à travers la Bohème méridionale, harcelées par les troupes des États. Les vainqueurs ne pardonnèrent pas à Rodolphe sa perfidie : il avait perdu ses derniers partisans et tout le monde désormais appelait Mathias.
Le coup de main de Léopold avait soulevé dans l'Allemagne entière une extrême émotion ; l'anxiété avait été vive surtout dans les provinces autrichiennes et hongroises dont le sort était directement en jeu. Aussi, de tous côtés, répondit-on sans délai au cri de désespoir poussé par les Tchèques, et Mathias rassembla rapidement une armée pour chasser les envahisseurs de Prague. Quand il arriva, la ville était déjà sauvée, mais l'annonce de ses préparatifs et de son approche avait hâté la retraite des mercenaires. La reconnaissance, l'espoir de trouver en lui un maître plus sensé, le besoin d'un protecteur qui contînt l'anarchie menaçante, triomphèrent facilement des derniers scrupules de quelques membres de la diète. Personne ne défendit Rodolphe, les Protestants étaient exaspérés et les Catholiques furent facilement convaincus par l'ambassadeur d'Espagne : ils abandonnèrent à sa destinée le maître qui les compromettait sans utilité, ne voulant pas s'aliéner par une sotte résistance le souverain du lendemain. L'Empereur se cramponna au pouvoir, résista jusqu'à la dernière heure : même après avoir signé son abdication (avril i6i i), l'obsession d'une revanche hantait son délire, et les plus étranges projets germèrent dans son esprit. Mais la mort l'avait déjà marqué; il souffrait depuis longtemps d'une hydropisie, la gangrène se déclara; le 20 janvier 161 2, il succomba et on l'enterra sans pompe, dans le mausolée où reposaient déjà Ferdinand I" et Maximilien II; depuis lors, aucun roi de Bohème n'a été enterré à Prague.
484 iMORT DE RODOLPHE
« Si un prince âgé et quidepuis silongtcmpspossédait,non sans quelque dignité, les titres d'Empereur et de Roi, nous ditSkala, n'eut ni funérailles publiques ni pompe éclatante, comme son père ou son grand-père, la cause en fut surtout que, dans l'Empire comme dans ses états héréditaires, il Inontra trop d'indulgence pour les Évangélistes et que, malgré le pape et les Jésuites, il osa leur accorder cette célèbre Lettre de Majesté, digne d'une louange éternelle, qui leur assurait la liberté religieuse. Mais, du moins, il repose avec assez d'honneur et de respect dans le souvenir constant et l'éternelle fidélité de tous les cœurs pieux, et son âme a été reçue dans la maison et dans la gloire de son Rédempteur '. »
Avec quelle singulière rapidité se forment les légendes! L'opinion de Skala, en effet, n'est pas isolée; dans le récit de la plupart des écrivains protestants, Rodolphe devient le défenseur et presque le martyr de la liberté de conscience : les malheurs et les souffrances du pauvre insensé étouflent le souvenir de ses fautes; l'attachement qu'il a toujours montré pour Prague et la faiblesse qui, en dernière anal3'se, a paralysé tous les efforts du parti réactionnaire sous son règne, rejettent dans l'ombre le souvenir des velléités de persécution. Toutes les incertitudes, toutes les transes se sont effacées devant l'enthousiasme provoqué par la Lettre de Majesté. Puis surviennent les jours terribles, la guerre civile, la honte et l'invasion, la restauration catholique impitoyable, et les regrets se tournent, toujours plus vifs, vers les années de calme relatif et de bonheur mitigé. Déjà pendant les discussions tumultueuses de 1609, la diète avait montré une véritable faiblesse de cœur pour ce prince auquel elle était attachée par les services qu'elle lui avait rendus et la fidélité qu'elle lui avait gardée; au moment où les passions étaient déchaînées, elles s'arrêtaient au pied du trône, les diatribes respectaient le souverain, et lorsque Boudovets séparait le prince des fanatiques qui le compromet-
MORT DE ROnOLPHE 485
taient et rejetait sur eux la pleine responsabilité de son obstination, sa réserve était sincère autant que politique. Jusqu'à l'exp'édition de Léopold que l'imagination populaire expliquait à la gloire du roi ! Il voulait, en laissant son héritage au jeune Archiduc, écarter du trône l'ennemi de la Bohême, Ferdinand; l'ingratitude des Tchèques l'avait frappé au cœur : « Prague, ingrate Prague, murmurait-il dans sa fièvre, je t'ai faite glorieuse, et maintenant tu me chasses, moi, ton bienfaiteur; que la vengeance céleste s'abatte sur toi et que ma malédiction retombe sur toi et sur tout le royaume ». Des témoins avaient entendu ces paroles, et le chroniqueur de l'exil, courbé sous cette malédiction prophétique, rapporte tristement leur récit.
L'histoire, qui sourit de la légende, doit se garder cependant d'accepter avec complaisance toutes les accusations dont Rodolphe a été l'objet : jamais le maniaque bizarre et lubrique que nous dépeignent certains chroniqueurs ne se fût maintenu aussi longtemps sur le trône au milieu d'une situation aussi compliquée et en face de tant d'ambitions acharnées. Après une première période qui n'avait pas été sans honneur et quelquefois sans éckt, Rodolphe donna plus d'une preuve, même dans la deuxième partie de son règne et en dépit des accès de démence qui l'assaillaient, d'une intelligence plus suivie et d'une volonté plus réelle qu'on n'est souvent disposé à l'admettre. Parmi les fautes qu'il commit, quelques-unes étaient presque inévitables, et beaucoup ont leur origine dans la juste colère que lui inspira l'odieuse défection de son frère. Son grand malheur fut d'être dominé par des ambitions irréalisables, et il fut la victime d'une contradiction incurable de son esprit et de son tempérament. Sa pensée inconstante trahissait l'union ou, plus justement, la lutte des deux races auxquelles il se rattachait et des deux périodes historiques auxquelles il appartenait. Les traditions espagnoles et allemandes se disputaient son came. Catholique ardent, il avait hérité cependant de Maximilien, en même temps que beaucoup de nonchalance physique et morale, une certaine douceur natu-
486 AVÈNEMKNI' DE MATHIAS
relie qui répugnait aux moyens extrêmes sans lesquels la suppression de l'hérésie était impossible. Les idées politiques et religieuses dans lesquelles il avait grafidi lui interdisaient toute réconciliation sincère avec une révolution qui aboutissait dans Tordre matériel à la ruine de l'autorité monarchique et dans l'ordre des croyances à une rupture complète avec Rome; mais son fanatisme de tète s'effarait devant les mesures de rigueur; il n'avait pas la cruauté de ses opinions. Par ce dualisme des idées et des instincts s'expliquent ses brusques revirements, ses sévérités intermittentes, ses concessions aussitôt reprises, et aussi ses fatigues et ses tristesses abandonnées. Avec les convictions et les projets de Ferdinand II, il avait la tolérance résignée et indifférente de Maximilien. Sa démence, une des plus tragiques de l'histoire, ne nous paraît plus ainsi seulement comme une fatalité héréditaire, mais comme une sorte d'abdication de l'âme accablée par de trop lourdes obligations et tiraillée par des devoirs contradictoires. Cette folie fut peut-être ce qu'il y eut de meilleur en lui, et, seule dans tous les cas, elle nous permet de comprendre la légende qui vante la bonté de son âme et la largeur de ses vues.
Nul n'a mieux plaidé la cause de Rodolphe auprès de la postérité que son rival et son successeur; il se chargea de prouver aux plus prévenus que les difficultés dont on s'était armé contre le roi précédent, ce n'était pas celui-ci qui les avait créées, et, dans tous les cas, nul moins que Mathias n'avait le droit d'accuser quelqu'un de faiblesse et d'incurie.
L'enthousiasme avec lequel le nouveau souverain avait été accueilli en Bohême ne survécut pas même au sacre: les partis étaient en présence, aussi acharnés; ni les Catholiques n'oubliaient leurs projets, ni les Protestants, leurs griefs et leurs espérances. Les nobles parlaient en maîtres : à qui l'usurpateur devait-il sa couronne ? A quel titre marchanderait-il sa reconnaissance, et, si la fantaisie lui venait d'écarter leurs pétitions, sur quoi s'appuierait-il? Hongrois,
Autrichiens, Moravcs, Rohcmcs, Silésicns, tous visaient le même but, substituer à la monarchie une république oligarchique, etMathias n'était pas homme à trouver en luimême les forces qu'il cherchait vainement au dehors.
Au moment où il fut couronné roi de Bohème, il avait cinquante-quatre ans, c'est-à-dire qu'il était arrivé k l'âge où, chez la plupart des hommes, les facultés d'action décroissent sensiblement, et chez lui elles n'avaient jamais été très remarquables. Ce prince que l'ambition précipita dans tant de tragiques aventures et dont la vie fut si accidentée, était en réalité un indilTérent et un timide, et, dans les dernières années, les émotions plus encore qu'une grave maladie avaient épuisé sa force et émoussé son activité. Un de ses principaux griefs contre Rodolphe avait été l'opposition que celui-ci avait toujours faite à son mariage; une fois débarrassé de son frère et malgré les objurgations de Khlesl qui essayait d'attirer son attention sur des soins plus urgents, il s'occupa surtout de s'arranger une vie facile et agréable. Il épousa, avant la fin de 161 1, sa cousine Anne, de sens rassis et d'esprit borné : ils eurent une cour brillante, donnèrent des fêtes ; Anne aimait les festins prolongés, Mathias, la musique et la conversation; tous deux partageaient le goût de leur prédécesseur pour les œuvres d'art, et, dans la succession de Rodolphe, ses admirables collections n'étaient pas ce qu'ils prisaient le moins. Quant aux aftaires, ils les ajournaient, et le bien public leur était certainement plus indifférent qu'à celui qu'ils avaient détrôné.
Il est vrai que la tâche des souverains était ingrate. Autour d'eux, des factions déchaînées, les seigneurs à l'affût de la première occasion pour arracher au roi ses dernières et maigres prérogatives ; et quelles ressources! Plus d'armée, une administration encore rudimentaire et en désarroi, les domaines engagés ; pour revenus, les subsides que votaient les diètes avec une prudente parcimonie. Mathias avait été élu Empereur d'Allemagne : dernière ironie de la fortune qui ne l'accablait de ses faveurs que pour lui en montrer l'inanité; l'Empire était partagé en deux camps ennemis, et au-
488 KHLESL
CLinc des deux factions ne se souciait beaucoup de Mathias.
La principale dilTérence entre Mathias et son frère, c'est que, tandis que celui-ci s'isolait dans une sorte de captivité, l'autre avait du goût pour la représentation et mettait assez habilement en (euvre dans des négociations individuelles le charme de séduction que lui avait légué Ma\imilien et le respect que la royauté inspirait encore après de si nombreuses défaites. Il n'était d'ailleurs que le docile interprète de la volonté de Khlesl, pour lequel on créa le poste de directeur du Conseil privé et qui, sous ce titre modeste, exerça tous les droits d'un premier ministre.
La politique de l'évèque ne fut pas très heureuse. Dans l'Empire, il rêva de prendre un rôle de médiateur, sans rien céder cependant des intérêts catholiques. L'anarchie était complète et les princes protestants formaient un véritable état dans l'état : il voulut rapprocher les adversaires et arracher les Electeurs à leurs combinaisons en les ralliant autour de leur chef suprême pour une guerre générale contre les Turcs. L'idée était séduisante, mais elle n'était ni neuve ni réalisable. Les affidés de l'Electeur palatin ne parurent pas plus aux diètes que par le passé; les princes catholiques venaient quelquefois aux rendez-vous que leur donnait l'Empereur et même votaient des subsides ; cette condescendance satisfaisait leur conscience sans leur coijter cher, parce que les impôts votés n'étaient pas payés. L'activité de Khlesl eut cependant un résultat, non celui qu'il attendait : l'Espagne et ses alliés jugèrent ses menées suspectes, l'accusèrent, ou peu s'en faut, de trahison et d'apostasie. Le discrédit habituel de l'autorité impériale grandit encore, si c'est possible. Les princes levaient des troupes, commençaient les hostilités, signaient la paix, sans consulter Mathias ou même le prévenir. L'échec était si criant, l'incapacité de Khlesl si évidente, que, près du roi, on commença à désirer et à comploter la chute du premier ministre; autour de l'archiduc Maximilien se groupait une fraction extrême qui méditait contre Tévêque, et, s'il le fallait, contre son maître, une révolution analogue à celle qui les avait portés au pou-
KHLESL 489
voir. Elle avait son candidat, Ferdinand de Styrie, et dès 1614, ouvrait avec la cour d'Espagne les négociations qui se terminèrent par l'élection de Ferdinand a i'I^nipirc et par la croisade contre les Protestants.
Si Khlesl avait essayé de la conciliation en Allemagne, c'était moins par conviction que par impossibilité d'agir autrement. Dans les provinces héréditaires il avait adopté un système plus franc et plus hardi et il s'était mis immédiatement à l'œuvre pour relever l'autorité royale : les événements se chargèrent de démontrer que les Tchèques n'avaient eu que trop raison quand ils avaient soupçonné Mathias d'être plus hostile encore à leurs désirs que son frère. Et comment en aurait-il été autrement? Il y avait là des traditions trop anciennes et des nécessités de situation trop fortes.
Quant à Khlesl, c'était pour lui une question d'honneur plus encore que de conscience, la seule justification possible de sa conduite antérieure. Seulement, l'entreprise était scabreuse : il n'avait plus seulement en effet, en face de lui, les diètes des diverses provinces, affaiblies et intimidées par leur isolement, mais deux ligues étroitement unies. D'une part, la confédération des Autrichiens, des Hongrois et des Moraves subsistait toujours, et de l'autre, au moment où les Bohèmes avaient obtenu la Lettre de Majesté en 1609, ils avaient conclu avec les Silésiens une alliance par laquelle ils s'engageaient à se soutenir mutuellement contre quiconque violerait leurs privilèges. Les deux ligues tendaient à se rapprocher, l'idée de la confédération autrichienne renaissant ainsi sous une forme féodale. La royauté qui n'avait pas su contenir les revendications des diètes isolées, ferait assez mauvaise figure devant une coalition permanente qui opposerait à ses moindres velléités d'usurpation une infranchissable barrière. Si l'union des diverses provinces se cimentait sous la direction des États, la disparition du Catholicisme en Autriche n'était plus qu'une question d'années, et, comme la dynastie des Habsbourgs était trop engagée pour qu'une réconcilia-