AFFAIBLISSEMENT DU POUVOIR ROYAL
des ministres furent bientôt visibles. — Depuis la mort de Rodolphe, la situation générale s'était encore aggravée. Pas d'argent : les chevaux mouraient de faim dans les écuries du palais, les harnais et les selles étaient raccommodés avec des cordes comme chez les paysans, les pages étaient plus déchirés que les enfants d'ouvriers ; on prenait à crédit les provisions du Château, et les cuisiniers se disputaient au marché pour avoir le persil qu'on leur refusait. Pour obtenir un crédit de mille écus, de longues négociations étaient nécessaires ; on payait 3o à 40 0/0 d'intérêt; les créances sur la couronne étaient vendues avec 90 0/0 de perte. Les ambassadeurs ne partaient pas faute d'argent, et les officiers royaux ne recevaient pas leurs salaires; personne ne voulait plus accepter de fonctions publiques, et ceux qui restaient en charges n'expédiaient pas les affaires ou rattrapaient leurs traitements par des concussions et des vols. Personne n'administrait ni ne surveillait les domaines, et les membres de la Chambre aulique passaient leur temps à se promener ou à banqueter. Aucune direction : les Chancelleries envoyaient dans les provinces des ordres contradictoires. Le Conseil royal était plein d'intrigues. Deux partis se disputaient l'oreille de l'Empereur. Khlesl, qui répugnait aux solutions violentes et désirait par dessus tout ne pas tomber du pouvoir, était dénoncé comme un traître par tous ceux qui convoitaient sa succession. Une faction, toujours plus bruyante, se groupait auprès du prince de Liechtenstein; très rernuant, fort ambitieux, sa défection au moment opportun avait grandement contribué au succès de Mathias; il s'exagérait encore ses services et en réclamait le prix. Les Ultra-Catholiques le soutenaient, par haine de Khlesl, et déjà leurs menées, dépassant le ministre, visaient directement le roi; étroitement unis à l'ambassadeur espagnol, ils poussaient au trône Ferdinand de Styrie, pressaient Mathias d'assurer son élection. L'évoque de Vienne, fort mal avec l'Archiduc, traînait les choses en longueur, et ses conseils de tergiversation étaient fort bien venus auprès du maître,
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peu pressé d'abdiquer la moindre parcelle d'un pouvoir si péniblement conquis. On alla jusqu'à imaginer une grossesse d'Anne : les cadeaux de baptême étaient déjà arrivés quand la ruse fut éventée. La rivalité de Khlesl et de Liechtenstein, soutenu par le représentant de Philippe III, Zuniga, était de notoriété publique, et les Réformés comptaient bien en tirer quelque avantange.
Khlesl avait à défaut de fermeté un certain entêtement; il suivait son idée de croisade, et, pour éviter la diète générale de Prague, où, d'après les promesses de l'Empereur, la discussion s'engagerait avant tout sur les quatre V(eux des Tchèques, il convoqua à Linz une assemblée à laquelle assistèrent les délégués, plus ou moins régulièrement désignés, des diverses provinces de la monarchie. C'était une sorte de parlement autrichien, ou, plus exactement, d'assemblée des notables. Depuis les essais assez malheureux de Ferdinand, ces grandes réunions communes étaient presque tombées en désuétude; mais, en dépit de toutes les répugnances particulières, le temps accomplissait son (cuvre, des liens d'intérêt ou de sympathie se créaient entre les divers Etats des Habsbourgs. Sous quelle forme se ferait l'union? Serait-ce une monarchie absolue ou une confédération de républiques oligarchiques? En principe du moins, elle ne soulevait plus une résistance aussi générale; et même les Bohèmes, chez lesquels les tendances séparatistes étaient toujours ardentes, n'opposèrent aucune objection théorique à ces délibérations en commun (août i()i4).
Khlesl se mouvait à Taise dans ces intrigues de couloir, et il eût fait un excellent tacticien parlementaire. Les questions furent très finement posées. Il présenta aux États des documents qui mettaient hors de toute contestation la perfidie du prince de Transylvanie et justifiaient une intervention autrichienne. Il comptait sur l'appui des Autrichiens proprement dits, sur l'intervention des archiducs et de Zuniga, présents aux délibérations. Isolés, éloignés de leur pays, les délégués seraient plus malléables; les chefs de l'opposition étaient absents. L'évêque espérait enlever un vote
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de principe : rassemblée, une fois ainsi engagée, ne refuserait pas des subsides que le temps, disait-on, ne permettait pas de demander aux diverses diètes. Celles-ci se plaindraient sans doute, mais il serait bien tard ; elles accepteraient de mauvaise grâce le fait accompli, et les soucis de la campagne contre les Musulmans ne leur laisseraient pas la tranquillité d'esprit nécessaire pour ergoter sur la légalité constitutionnelle du procédé.
Khlesl avait calculé sans ses hôtes. Le leader de l'opposition modérée, Ziérotyn, avait percé à jour ses desseins, et les délégués moraves étaient partis avec des instructions très précises. A toutes les propositions, ils répondirent que leurs pouvoirs étaient limités; ils n'étaient venus que pour écouter et recueillir des renseignements, mais il leur était interdit de prendre aucun engagement et la diète seule avait l'autorité nécessaire pour accorder des subsides. Les délégués des autres provinces imitèrent cette réserve; le parlement que l'évêque avait rêvé n'était plus qu'une réunion sans mandat. Les députés, en réservant expressément leur vote, ne refusaient pas d'ailleurs de faire connaître au ministre leurs sentiments, et il se trouva que ces sentiments étaient aussi opposés que possible à ceux où il espérait les voir. Les Magyars, dont il avait essayé de réveiller le patriotisme, excusèrent le prince de Transylvanie et la Porte; ils ne voulaient de la guerre à aucun prix, précisément parce qu'on s'efforçait de les 3^ engager malgré eux; les autres étaient aussi ancrés dans leur humeur conciliante. L'assemblée se dispersa sans résultat, et Khlesl fut désormais acculé à la nécessité de convoquer cette diète générale de Prague qui lui causait de si mortelles inquiétudes (juin i(3i5).
Elle fut l'occasion pour l'évêque d'une revanche inespérée. Jamais, remarque très justement un historien, une meilleure occasion n'aurait pu s'offrir à l'oligarchie pour compléter et organiser sa victoire : les provinces étaient en pleine possession de leur autonomie politique et nationale ; aucune institution centrale dont l'intervention fut gênante ;
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