LA REFORME EN BOHEME
ment qu'on leur imposait — Peut-être cependant, si l'action du Protestantisme sur les âmes fut aussi peu profonde, cela tint-il en partie à ce que les fidèles n'avaient guère été que les spectateurs de la révolution; et s'ils ne retrouvèrent pas contre les soldats de Ferdinand II l'héroïsme des compagnons de Zizka, c'est parce qu'on les avait habitués à laisser à d'autres le soin de disposer de leur sort et de leurs âmes.
Il est juste aussi de se rappeler que la Réforme, entravée dans son développement par les persécutions et les guerres civiles, fut supprimée avant d'avoir produit ses fruits les plus savoureux. Dans la vie si courte et si orageuse qui lui fut accordée, l'influence qu'elle exerce sur les fidèles apparaît de plus en plus salutaire, à mesure qu'elle pénètre plus profondément les cœurs : dans les trois grandes crises de son existence, en 1547, 1 576 et 161 8, les combattants qui s'arment pour la défendre restent médiocres en général, mais le nombre de ses martyrs s'accroît et la valeur morale de ses partisans s'élève, — et que sont trois quarts de siècle pour une religion et un peuple! Il est probable que si le destin avait moins parcimonieusement mesuré la durée au Protestantisme tchèque, il se serait toujours plus dégagé de ses impuretés, et l'histoire, souvent tentée d'être sévère pour lui, risquerait d'être injuste si elle ne se rappelait sans cesse qu'il a sombré dans la tourmente avant que les germes féconds de liberté et de dignité individuelle qu'il renfermait n'eussent atteint leur complet développement.
Pour le moment, l'invasion des croyances luthériennes ne contribuait certes pas à améliorer la situation matérielle et morale du pays. Jamais la confusion n'avait été plus grande. La nomination à un grand nombre de cures de prêtres mariés ou étrangers avait encore affaibli l'autorité du Consistoire. Aucune hiérarchie ne subsistait, aucune règle commune. La manière même dont s'accomplissait la révolution, par degrés, à petites doses, augmentait le désarroi; les communes ne se convertissaient pas d'un seul coup au Protestantisme, mais peu à peu abandonnaient telle ou telle cérémonie, modifiaient certaines formules; les changements
88 POLITIQUE Ri:i.iGii:rsE de Ferdinand
sont si bien ménagés qu'il est souvent impossible de dire à quel moment une paroisse cesse d'être utraquistc et devient évangélique. De village à village, le culte et la foi variaient. Les prêtres, venus d'un peu partout, se rattachaient aux groupes les plus divers. Après les disciples de Luther, vinrent ceux de Zwingle, puis de Calvin, sans compter les représentants de toutes les sectes qui pullulaient '. Un ambassadeur vénitien, vers le milieu du xvi^ siècle, compte qu'il y a en Allemagne soixante-dix sectes protestantes; de tout cela, dit-il, résulte une telle confusion que, la majorité des habitants ayant traversé cinq ou six croyances, beaucoup, ne sachant où s'établir ni que croire, ont fini par ne plus rien croire du tout. Ce libertinage religieux a détruit chez eux le respect des lois et des princes -. — Le chaos était plus inextricable encore en Bohême.
Pour sortir de cette situation intolérable, les progressites, à peine débarrassés de Cahéra, essayèrent de remettre la main sur le Consistoire. Les anciens Utraquistes, pour se défendre, se rapprochèrent des Catholiques, mais tous leurs efforts auraient été vains s'il n'eussent trouvé dans le roi un protecteur inattendu.
Ferdinand était un fervent catholique. Giacomo Soranzo nous dit qu'il entendait deux messes par jour, se confessait et communiait dix fois par an, suivait une procession tous les vendredis ■". Il avait rapporté d'Espagne une foi quelque peu belliqueuse; mais l'expérience, sans altérer ses convictions, modéra son zèle. Il n'avait rien d'un fanatique. D'ailleurs, il n'y a pas de princes fanatiques à cette époque. On est trop tenté de transporter dans le passé les idées du présent, de supposerpar exemple que, dès les premiers jours, la Réforme a soulevé des colères furibondes et des haines irréconciliables. Il n'en est rien; pas plus que les Protes-
1 . Chaque seigneur, dit Rézek, faisait ce qu'il voulait sur ses domaines, en particulier réglait à sa guise le service religieux, et les prêtres de même. Hist. du mouvement religieux parmi le peuple, Prague, 1887, I, i3.