‹ Les premiers HabsbourgsChapitre 83 sur 248 · DÉFAITE DE CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

DÉFAITE DE CHARLES-QUINT

couchait pas, le moine l'emportait : la victoire demeurait à l'esprit sur la force, à la parole sur l'épée. Aucune des deux parties ne se méprit sur la portée de l'événement. Cet échec dernier annulait tous les succès d'un règne jusqu'alors si éclatant et si heureux ; tous les projets de domination universelle s'évanouissaient en fumée; cet empire européen, qui n'était que la représentation temporelle de l'unité catholique, n'avait plus même de raison d'être, dès que la Chrétienté se morcelait. Ce n'est certes pas un des moindres services que Luther ait rendus à la civilisation que d'avoir soufflé sur toutes les chimériques visions que se transmettaient les héritiers du titre de Charlemagne, en même temps qu'en brisant l'Allemagne en deux camps irréconciliables, il délivrait pour longtemps le monde slave et latin du spectre de l'invasion germanique. Charles-Quint jugea la situation sans faiblesse; le mal était irréparable. Il était trop âgé pour recommencer une nouvelle vie, trop fier pour signer de ses mains sa défaite; une seule ressource lui restait, il abdiqua. Que valaient ses couronnes dès qu'elles ne lui permettaient pas d'imposer à tous ses lois absolues? Un mois après la paix d'Augsbourg, il cédait à son fils aîné, Philippe, le gouvernement des Pays-Bas, et quelque temps plus tard l'Amérique, les possessions italiennes et l'Espagne. — Le besoin d'espérance est inné au cœur de l'homme : peut-être songea-t-il que là où il avait échoué, son successeur réussirait ; qui sait si ce qui lui avait manqué à lui-même n'était pas cette foi inflexible et cette âpre conviction qu'il pressentait dans son fils? Aussi aurait-il voulu lui transmettre la couronne impériale. Ferdinand, roi des Romains depuis plus de vingt ans, se prêtait mal à un projet de renonciation que goûtaient aussi très peu les Electeurs ' . Après deux ans de pourparlers, Charles-Quint s'avoua vaincu, et Ferdinand fut proclamé Empereur à Francfort en 1 5 58.

I. V. sur le projet espagnol, Lanz, Papiers d'état pour l'histoire de Charles Fet Correspondance de Charles V, t. III, passim. Contre Philippe, Ferdinand s'était rapproché des Electeurs protestants, et il observa fidèlement les clauses du traité d'Augsbourg.

ATTITUDE NOUVELLE DE FERDINAND l63

Ferdinand avait l'esprit plus souple que son aîné et l'imagination moins bouillante; les déceptions l'abattaient moins et il ne songea pas à abdiquer. Mais il avait un sens trop vif des réalités pour ne pas avoir aperçu sur le champ les suites qu'entraîneraient dans ses domaines immédiats les succès des Protestants en Allemagne. Depuis quelque temps déjà, on le soupçonnait à Madrid de modérantisme, on l'avait accusé de ne pas désirer très vivement la défaite des princes rebelles, et, dans tous les cas, il n'était pas disposé à sacrifier ses droits et ceux de son fils à la victoire du Catholicisme. L'Empire lui paraissait valoir quelques concessions. Aussi, à partir de cette période, bien que sa conduite ne semble pas beaucoup varier, certains indices avertissent l'observateur attentif du changement qui s'est opéré dans son esprit. Il ne modifie pas radicalement l'allure de sa politique, mais il ajourne ses desseins et met désormais à les poursuivre infiniment plus de réserve et de lenteur. Il veut toujours rétablir l'unité religieuse en Bohême, mais il ne partage plus les illusions qu'avait éveillées son facile succès de 1547. ^^ ^'^^^ aperçu qu'à pousser trop avant il provoquerait une insurrection qui, dans les circonstances actuelles, serait fort périlleuse et qui, dans tous les cas, coiàterait beaucoup de sang ; l'aventure lui paraît trop lourde pour ses vieilles épaules. Sa piété, toujours très vive, n'a d'ailleurs rien de sombre ; dans son long séjour en Allemagne, le fanatisme que lui ont inoculé ses précepteurs espagnols, s'est peu à peu usé ; les difficultés que lui ont opposées les papes, lui ont laissé quelque rancune. En ce moment même, la tiare n'appartient-elle pas à Paul IV, farouche ennemi des novateurs, mais plus farouche ennemi des Habsbourgs, et qui refuse même de reconnaître son titre impérial ? L'âge aussi, s'il n'a pas sensiblement affaibli ses facultés actives, a diminué son impétuosité belliqueuse; sa volonté est plus flottante, sa confiance dans les ministres qui l'entourent, plus abandonnée, sa bienveillance naturelle dégénère en une sensibilité sénile qui ne supporterait pas les exécutions rigoureuses. Il désire surtout désormais évi-

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