‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 13 sur 36 · PERDUS DANS LA LUNE · texte numérisé non relu

PERDUS DANS LA LUNE

Ma consternation sembla se peindre

sur la figure de Cavor. Il se mit brusque--

ment debout et jeta un regard au milieu

des taillis environnants, qui s'élevaient

et grandissaient dans un emportement

ardent de vie. Faisant un geste de doute,

il porta sa main à ses lèvres et parla avec

un soudain manque d'assurance.

— Je crois, dit-il lentement, que nous

l'avons laissée... quelque part... de ce

côté-là...

Il étendit un doigt hésitant qui décrivit

un arc de cercle.

— Je n'en suis pas sûr.

Son expression consternée s'accentua.

— En tout cas, dit-il en ramenant ses

yeux vers moi, elle ne peut être loin.

Nous étions maintenant debout tous les

deux, proférant des affirmations dénuées

de sens, tandis que nos regards explo--

raient la jungle épaisse et enchevêtrée.

Autour de nous,- sur les pentes enso--

leillées, moussaient et s'agitaient les

planter aiguës, les cactus bombés, les

lichens rampants, et, dans chaque coin

d'ombre, des tas de neige s'attardaient.

Au nord,, au sud, à l'est, à l'ouest, s'éten--

dait une identique monotonie de formes

étranges. Et?Quelque part, ensevelie déjà

dans cette confusion inextricable, se trou--

vait notre sphère, notre demeure, notre

refuge!... et notre seul espoir d'échapper

à cette solitude fantastique de végétations

éphémères, au milieu de laquelle nous

étions tombés.

— Je crois, après tout, que ce doit être

là-bas, déclara Cavor en indiquant sou--

dain une nouvelle direction.

— Non, dis-je, nous avons décrit une

courbe. Tenez, voici la marque de mes

talons. Il est clair que la sphère doit être

plus à l'est, beaucoup plus. A coup sûr,

elle doit être là-bas.

— Je crois que je n'ai pas cessé d'avoir

le soleil à ma droite, prétendit Cavor.

^ Il me semble, à moi, qu'à chaque

saut mon ombre me précédait, ripostai-je.

Nous nous regardions. Le fond du

cratère prenait dans notre imagination

des dimensions énormes, et les fourrés

croissants devenaient impénétrables.

— Bon Dieu! quels imbéciles nous

sommes! — Il est évident qu'il faut que nous la retrouvions! déclara Cavor, et cela au plus tôt. Le soleil prend de la force... La chaleur nous aurait déjà l'ait perdre connaissance si l'air n était pas aussi sec et... j'ai faim.

A ces derniers mots, je le considérais avec ébahissement. Je n'avais pas encore soupçonné ce possible aspect de notre position, mais aussitôt je m'en rendis compte, me sentant un appétit dévorant.

— Oui! répondis-je d'un ton convaincu, moi aussi j'ai faim!

Il se redressa avec un air d'activé réso-lution.

— Il faut absolument que nous retrou-vions la sphère.

Aussi calmement que possible, nous examinâmes les interminables récifs et fourrés qui formaient le fond du cratère, chacun de nous pesant en silence les chances que nous avions de retrouver la sphère avant d'être anéantis par la cha-leur et par la faim.

— Il n'y a pas d'autre alternative, répondis-je sans montrer beaucoup d'em-pressement à commencer la chasse. Je voudrais bien que ces maudits buissons mettent un peu dè bonne volonté à pousser moins vite.

— Ma foi, oui, dit Cavor. Elle était sur un banc de neige.

Je scrutai du regard les alentours dans le vain espoir de reconnaître quelque monticule ou fourré avoisinant la sphère.

Mais partout c'était la même déconcer-tante uniformité, partout des buissons qui s'élevaient, des fongosités qui se dis-tendaient, des bancs de neige qui dimi-nuaient, tous, incessamment et inévita-blement changés. Le soleil écorchait et accablait; la faiblesse d'une faim inexpli-cable se mêlait à notre infinie perplexité.

Tandis que nous restions là, confondus et perdus parmi ces choses inhabituelles, nous perçûmes, pour la première fois sur la lune, un son autre que le bruissement des plantes, le faible soupir du vent ou les bruits que nous avions faits nous-mêmes.

Boum... Boum... Boum...

Cela sortait de dessous nos pieds, une explosion qui provenait de l'intérieur du sol. Nous l'entendions, nous semblait-il, autant avec nos pieds qu'avec nos oreilles. Sa sourde résonance était étouffée par la distance, épaissie par la nature des substances interposées. Je n'aurais pu imaginer de bruit qui nous

eût plus étonné ou qui eût plus complè--

tement transformé l'apparence des choses

qui nous entouraient. Car ce son riche,

lent et régulier, nous parut ne pouvoir

être autre chose que le battement de

quelque gigantesque pendule enfoui dans

la croûte lunaire.

Boum... Boum... Boum...

Ce bruit suggérait l'idée de cloîtres

tranquilles, de nuits sans sommeil dans

des cités populeuses, de veilles et d'at--

tentes impatientes, de tout ce qui est

ordonné et méthodique dans la vie, et il

résonnait poignant et mystérieux dans ce

fantastique désert. Pour nos yeux, rien

n'était changé : la désolation des fourrés

et des cactus, silencieusement balancés

par le vent, s'étendait sans interruption

jusqu'aux falaises éloignées; le ciel tran--

quille et sombre était vide au-dessus de

nos tètes et le soleil ardent surplombait

et accablait. Et, à travers tout cela,

comme un avertissement ou comme une

menace, vibrait ce son énigmatique :

Boum... Boum... Boum...

Nous nous questionnâmes à voix faible

et timide :

— Une horloge?

— On le dirait!

Qu'est-ce que c'est?

— Qu'est-ce que cela peut-être?

— Comptons, suggéra un peu tardive--

vement Cavor, car aussitôt les batte--

ments cessèrent.

Le silence, le rythmique désappoin--

tement de son intervention inattendue,

nous surprirent comme un nouveau choc.

Pendant un moment, nous pûmes douter

même d'avoir jamais entendu de bruit

ou bien nous demander s'il ne continuait

pas encore. Avions-nous vraiment entendu

ce bruit?

Je sentis sur mon bras la pression de

la main de Cavor. Il me parla à mi-voix,

comme s'il eût craint de réveiller quelque

être endormi.

— Restons ensemble pour chercher la

sphère, chuchota-t-il, retournons-y bien

vite, car cela dépasse notre compréhen--

sion.

— De quel côté allons-nous?

Il hésita. Une intense conviction de la

présence de choses invisibles autour de

nous et près de nous dominait notre

esprit. Que pouvaient-elles être? Où pou--

vaient-elles se trouver? Cette aride déso--

lation, alternativement gelée et brûlée,

n'était-elle que l'écorce et le masque

BOUM... BOUM... BOUM... extérieur de quelque monde souterrain?

En ce cas, de quelle sorte de monde?

Quel genre d'habitants n'allait-il pas bientôt vomir sur nous?

Alors, transperçant le silence suraigu, aussi soudain et éclatant qu'un coup de tonnerre imprévu, un vacarme se déchaîna comme si l'on ouvrait violemment d'im-menses portes de métal. Nous nous arrê-tâmes net, retenant notre souffle. Cavor s'approcha furtivement de moi :

— Je n'y comprends rien, murmura-t-il à mon oreille.

Il agita sa main vaguement vers le ciel, suggérant indistinctement des pen-sées encore plus vagues.

— Nous pouvons nous cacher s'il arrive quelque chose...

Je jetai un regard autour de moi en faisant un signe d'assentiment.

Nous nous remîmes en marche, avan-çant furtivement avec les précautions les plus exagérées pour ne pas faire de bruit, et nous dirigeant vers un fourré de broussailles. Une série de sons, comme des coups de marteaux sur une chau-dière, nous firent hâter le pas.

— Marchons à quatre pattes, chuchota Cavor.

Les feuilles basses des plantes baïon-nettes, déjà recouvertes par les plus nou-velles, commençaient à se flétrir et à se racornir, de sorte que nous pouvions nous frayer un chemin à travers les tiges denses sans dommage sérieux, et nous étions trop absorbés pour faire attention aux égratignures. Au cœur du fourré, je m'arrêtai pantelant et les yeux fixés sur Cavor.

— C'est souterrain, c'est là-dessous!

murmura-t-il.

— Ils vont peut-être sortir!

— Il faut retrouver la sphère l — Oui! Mais... comment?

— Il faut ramper jusqu'à ce que nous y arrivions.

— Mais si nous n'y arrivons pas?

— Nous demeurerons caches et nous verrons ce qu'ils sont.

— Nous ne nous quitterons pas; ajoutai-je Il réfléchit un instant.

— De quel côté allons-nous?

— Ma foi, au petit bonheur!

Nous jetâmes de côté et d'autre des regards scrutateurs. Puis, avec la plus grande circonspection, nous commen-çâmes à nous glisser à travers la jungle, faisant, autant que nous pûmes en juger,

un circuit, nous arrêtant à chaque brin

qui bougeait, à chaque frôlement, anxieux

d'apercevoir la sphère de laquelle nous

nous étions si stupidement éloignés. De

temps à autre, traversant le sol au-des--

sous de nous, nous parvenaient des

chocs, des heurts étranges, inexplicables,

des vacarmes mécaniques, et une fois ou

deux nous crûmes entendre quelque

chose comme un grincement et un

tapage affaiblis. Mais, apeurés comme

nous l'étions, nous n'osâmes pas tenter

de nous relever pour examiner l'étendue

du cratère. Pendant longtemps, nous ne

vîmes rien des êtres qui faisaient ces

bruits si abondants et si persistants. A

part l'affaiblissement que nous causaient

la faim et le dessèchement de nos gorges,

cette recherche à quatre pattes aurait

pu nous paraître un rêve des plus ani--

més. Tout cela était si absolument irréel!

Le seul élément qui comportàt quelque

réalité nous était fourni par ces sons.

Figurez-vous notre situation! Autour

de nous, la jungle fantastique, avec ces

feuilles-baïonnettes se dressant sans bruit

au dessus de nos têtes, avec ces lichens

brillants et éclaboussés de soleil s'écra--

sant silencieusement sous nos mains et

nos genoux et se soulevant dans la

vigueur de leur croissance comme un

tapis se soulève sous l'effort du vent. A

chaque instant, quelqu'une des vessies

fongueuses, gonflées et distendues sous

le soleil, nous recouvrait; à chaque ins--

tant. quelque forme nouvelle, aux vives

couleurs, nous faisait obstacle. Les cel--

lules qui formaient ces plantes étaient

aussi larges qu'un pouce et semblables à

des cabochons de verre coloré.

Toutes ces choses étaient saturées de

l'implacable resplendissement du soleil;

elles se dessinaient contre un ciel d'un

noir bleuâtre et encore émaillé, malgré

le soleil, de quelques étoiles survivantes.

Tout cela était étrange! Les formes et la

contexture des pierres mêmes étaient

étranges. C'étaitl'étrangeté dansl'étrange.

La sensation de notre propre corps ne

pouvait se comparer à rien et chacun de

nos mouvements se terminait par une

surprise. La respiration sifflait dans notre

gorge, le sang passait dans nos oreilles

comme un flot haletant...

Et toujours revenaient, par intervalles,

le tumulte, les coups sourds et les batte--

ments mécaniques, auxquels bientôt s'a--

jouta le beuglement de grands animaux.

LE BÉTAIL LUNAIRE Pleins de terreur, nous avancions en rampant, pauvres terriens perdus dans cette jungle lunaire désordonnée, fuyant devant les bruits qui nous avaient surpris.

Nous rampâmes longtemps, nous semblai-t-il, avant d'apercevoir un Sélénite ou un

IL Y EUT DERRIÈRE NOUS UN BEUGLEMENT TERRIFIANT. animal lunaire, et. cependant nous enten-dions les mugissements et les grogne-ments de ces derniers se rapprocher sans cesse derrière nous. Nous franchîmes des ravins pierreux, des pentes neigeuses, des fongosités qui, sous nos pas, se déchiraient comme de minces vessies en répandant une sorte de jus visqueux; puis, ce fut un véritable pavement de champignons res-semblant à des vesses de loup, suivi d'inter-minables buissons. Et toujours, plus désespérément, nos yeux cherchaient la sphère abandonnée. Le mugissement des animaux était parfois un long et vaste beuglement semblable à celui des veaux;

parfois, c'étaient des beuglements terrifiés

ou courroucés; puis, de nouveau, un

mugissement bestial et embarrassé comme

si ces créatines invisibles avaient voulu

manger et mugir en même temps.

Quand nous les entrevtmes, ce ne l'lit

que par un coup d'œil insuffisant et fugitif.

Cavor, à ce moment là, marchait en tête

et c'est lui qui s'aperçut d'abord de leur

présence. Il s'arrêta court et me fit signe

de ne pas bouger.

Un bruit de craquements et d'écrase--

ments paraissait s'avancer directement

sur nous; alors, tandis qus nous étions

blottis, cherchant à juger de la distance

et de la direction de ce bruit, il y eut

derrière nous un beuglement terrifiant, si

proche et si violent, que les tiges des

plantes-baïonnettes se courbèrent et que

nous sentîmes passer sur nous un souille

humide et chaud. En nous retournant,

nous vîmes indistinctement, à travers une

infinité de tiges violemment secouées, le

flanc luisant du veau lunaire et la longue

ligne de son dos se dresser contre le ciel.

Il est naturellement difficile pour moi

de déterminer avec exactitude ce que j'en vis alors, parce que mes impressions furent corrigées par de subséquentes observations. Avant tout, je fus frappé de sa taille énorme : le tour de son corps devait mesurer environ quatre-vingts pieds, et sa longueur peut-être deux cents.

Une respiration laborieuse soulevait ses flancs. Je constatai que son corps gigan-tesque et flasque traînait sur le sol et que sa peau était rugueuse et d'un blanc qui se tachetait de sombre au long du dos.

Mais je ne vis rien de ses pieds. Je crois que nous aperçûmes cette fois-là le profil, au moins, de sa tête dépourvue de crâne, son cou gonflé de graisse, sa bouche baveuse et vorace, ses petites narines et ses minuscules yeux clos, car le veau lunaire ferme invariablement ses yeux pendant le jour. Quand il ouvrit sa bouche pour beugler de nouveau, nous eûmes unrapide aperçu d'une vaste cavité rouge, et nous reçûmes le -souffle jailli de ce gouffre, puis le monstre roula comme un navire, se traînant sur le sol en froissant toute sa peau rugueuse, roula encore, passa près de nous en se vautrant, frayant ainsi un chemin au milieu du fourré, et disparut rapidement à nos yeux, caché par les denses enchevêtrements des végé-tations. Plus loin, un autre apparut, puis un troisième, et enfin, comme s'il guidait vers leur pâturage ces blocs mouvants de provende, un Sélénite apparut momenta-nément. J'agrippai convulsivement le pied de Cavor en apercevant ce nouvel être, et nous restâmes immobiles et le regard fixe, longtemps après qu'il eût disparu.

Par contraste avec les veaux lunaires, il paraissait être une créature insignifiante, une fourmi, de cinq pieds à peine de haut.

Il portait des vêtements faits d'une sub-stance semblable à du cuir, de sorte qu'aucune partie de son véritable corps ne paraissait; mais cela, nous l'ignorions encore entièrement. Il se présentait donc comme une créature compacte et hérissée, ayant beaucoup d'analogie avec un insecte compliqué, muni de longs, tentacules semblables à des lanières et d'un bras cliquetant, qui se projetait hors de son corps cylindrique et brillant. La forme de sa tête était dissimulée par une sorte de casque énorme et muni de pointes longues et nombreuses. Nous découvrîmes, par la suite, qu'il se servait de ces pointes pour aiguillonner les animaux récalcitrants, et une paire de bésicles de verre sombre, disposée sur les côtés, donnait UD. aspect

de gros bourgeon à l'appareil métallique

qui recouvrait sa tête. Ses bras ne dépas--

saient pas l'espèce d'étui ou de fourreau

qui enfermait son corps et il était soutenu

par deux courtes jambes qui, bien

qu'enveloppées dans une sorte de housse,

paraissaient à nos yeux terrestres extraor--

dinairement menues et faibles. Il avait

des cuisses très courtes, des jambes fort

longues et de petits pieds.

Malgré son enveloppe d'aspect pesant,

le Sélénite avançait par enjambées qui,

au point de vue terrestre, eussent été

considérables, et son appendice cliquetant

était très affairé. La nature de ses mouve--

ments, pendant le court instant où nous

le vîmes passer, suggérait la hâte et une

certaine irritation; peu après que nous

l'eûmes perdu de vue, nous entendîmes le

beuglement d'un des animaux se changer

brusquement en un cri bref et aigu, suivi

-de bruissements plus rapides dus à l'accé--

lération de son allure. Graduellement, ces

mugissements s'éloignèrent et finirent par

cesser, comme si les pâturages cherchés

eussent été atteints.

Nous écoutâmes. Le monde lunaire

sembla pour un instant avoir repris

toute sa tranquillité. Mais nous n'osâmes

pas recommencer immédiatement notre

recherche rampante de la sphère disparue.

Quand nous rencontrâmes une seconde

fois les veaux lunaires, ils se trouvaient à

quelque distance de nous dans un endroit

encombré de roches écroulées. Les

surfaces plates ou inclinées des rocs

étaient revêtues d'une couche épaisse de

végétations vertes et tachetées, croissant

par bouquets denses et moussus que

broutaient ces créatures. En les aper--

cevant, nous nous arrêtâmes sur la lisière

du taillis de roseaux au milieu desquels

nous rampions tendant la tête pour entre--

voir encore une fois le Sélénite. Ces

animaux se traînaient sur leur nourriture

comme d'énormes limaces, — troncs

immenses et huileux, — mangeant vora..

cement et bruyamment, avec une sorte

d'avidité sanglotante. Ils semblaient des

monstres formés simplement de graisse,

gauches et écrasés, à yn tel point qu'un

bœuf gras serait, auprès d'eux un modèle

d'agilité. Leurs mandibules affairées, se

tordant et ruminant, leurs yeux clos, et le

bruit appétissant de leurs, mâchonnages,

donnaient l'impression d'une jouissance

animale qui stimula singulièrement nos

estomacs vides.

— Des pourceaux! De dégoûtants pour-ceaux I proclama Cavor avec une ardeur inaccoutumée.

Après leur avoir jeté un coup d'œil irrité, il reprit son chemin au milieu des buissons vers la droite. Je m'attardai un instant pour me rendre compte que la plante tachetée était absolument impropre à servir de nourriture humaine, puis je me glissai à sa suite, mordillant un des brins que j'avais pris entre mes dents.

Bientôt nous fûmes arrêtés de nouveau par la proximité d'un Sélénite, et, cette fois, nous pûmes l'examiner plus attenti-vement. Nous vîmes alors que son enve-loppe extérieure était réellement un vête-ment et non une sorte de tégument crus-tacé. Il était absolument semblable, avec son costume, à celui que nous avions déjà entrevu; pourtant les extrémités d'une espèce de ouatage se projetaient de son cou; il était debout sur un promontoire rocheux et tournait la tête de droite et de gauche comme s'il eût surveillé le cratère.

Nous demeurions immobiles, craignant, si nous bougions, d'attirer son attention,.

et, au bout d'un instant, il se tourna et disparut.

Nous tombâmes sur un autre troupeau de veaux lunaires beuglant dans un ravin; puis, nous passâmes Sur un endroit tout sonore de bruits et de battements méca-niques, comme si quelque immense usine eût été proche de la surface. Entourés de ces sons, nous parvînmes au bord d'un grand espace ouvert, ayant peut-être deux cents mètres de diamètre et parfaitement uni. A part quelques lichens qui empié-taient sur sa marge, cet espace était dénudé et offrait une surface poudreuse, d'un jaune poussiéreux. Nous hésitâmes à nous aventurer dans cette clairière, mais comme elle présentait moins d'obsta-cles à notre marche, nous commençâmes à en contourner le bord avec circons-pection.

Pendant un instant les bruits intérieurs cessèrent et, à part les faibles bruisse-ments des végétations croissantes, tout fut silencieux. Puis, brusquement, éclata un vacarme plus yiolent, plus véhément et plus proche qu'aucun de ceux qui avaient alors frappé nos oreilles. Il était absolument certain qu'il se produisait sous nos pieds. Nous nous accroupîmes aussi près du sol que nous le pûmes, prêts à nous enfoncer promptement dans le fourré voisin. Chaque coup' et chaque

battement semblaient vibrer à travers nos

corps. Ces chocs devinrent de plus en plus

forts et cette vibration régulière augmenta

jusqu'à ce que tout le monde lunaire

semblât être secoué et ébranlé.

— A l'abri, murmura Cavor.

J allais me diriger vers le fourré quand,

à cet instant, une détonation pareille à

celle d'un canon se produisit et une chose

arriva, qui me hante encore dans mes

rêves. Je tournai la tête pour apercevoir

Cavor, et en même temps j'étendis la

main, et ma main ne rencontra ricu!

Elle plongea soudain dans un trou sans

fond...

Mà poitrine heurta quelque chose de dur

.et je tombai en avant, les bras étendus,

raide, dans le vide, le menton sur le bord

de l'abîme insondable qui s'était brusque--

ment ouvert sous moi. L'ensemble de cette

vaste surface circulaire et plate n'était

autre chose qu'un gigantesque couvercle

qui maintenant glissait de côté dans une

fente préparée pour le recevoir.

Si Cavor n'eût pas été là, je crois que je

serais resté rigide, la tête penchée sur

l'ouverture, cherchant à voir dans cet

énorme gouffre, jusqu'à ce que je fusse

repoussé par le bord de glissière du

couvercle et précipité dans les profon--

deurs.

Mais Cavor n'avait pas reçu le choc qui

me paralysait. Il se trouvait un peu à

l'écart quand le couvercle s'était mis à

s'ouvrir et, comprenant le péril que je

courais, il me saisit les jambes et me tira

en arrière. Je me remis sur mon séant,

m'éloignai à quatre, pattes de cette dange--

reuse Ouverture, puis, me redressant, je

traversai à toutes jambes à la suite de

Cavor la plaque de métal, frémissante et

sonore. Elle semblait glisser avec une

vélocité sans cesse accélérée et les buis--

sons devant moi s'écartèrent sous mon

élan.

Ce n'était pas trop tôt. Le dos de Cavor

disparut dans le fourré hérissé et, comme

je grimpais d-errière lui, la monstrueuse

valve vint s'installer dans sa case avec un

bruit retentissant. Nous restâmes quelque

temps pantelànts, sans oser nous appro--

cher du gouffre.

Mais avec de grandes précautions, et

pas à pas, nous finîmes par nous installer

de façon à regarder sans être vus. Les

buissons autour de nous craquaient et

s'agitaient sous la force du courant d'air

qui soufflait de ce puits. D'abord nous ne pûmes voir autre chose que des murs ver-ticaux et lisses qui descendaient se perdre dans une impénétrable obscurité. Puis, lentement et graduellement, nous aper-çûmes un certain nombre de petites lumières extrêmement faibles allant et venant en tout sens.

Pendant un certain temps, ce prodigieux gouffre de mystère absorda notre intérêt au point que nous en oubliâmes presque

IL ME SAISIT LES JAMBES ET ME TIRA EN ARRIÈRE. la sphère. A mesure que nous nous accou-tumions aux ténèbres, nous distinguions de petites formes confuses et illusoires, se mouvant avec ces minuscules lumières.

Nous faisions tous nos efforts pour voir, stupéfaits et incrédules, comprenant si peu ce qui se passait que nous ne trou-vions rien à dire. Il nous était impossible de préciser la moindre chose qui pût nous aider à expliquer ces vagues formes.

— Qu'est-ce que cela peut être? deman-dai-je. Qu est-ce que cela peut être?

— La mécanique!... Ils doivent vivre dans ces cavernes pendant la nuit et n'en sortir que quand le jour vient.

— Cavor! dis-je, ce sont eux..., alors..., ces choses qui ressemblent à des hommes.

— Ce que nous avons vu n'était pas un

homme.

— Il ne faut rien hasarder...

— Il ne faut rien risquer avant d'avoir

retrouvé la sphère.

Il ajouta un grognement affirmatif et se

prépara à repartir. Il promena ses regards

autour de lui, poussa un soupir et indiqua

une direction. Nous nous lançâmes à

travers la jungle, avançant vigoureu--

sement au début, puis avec une ardeur

décroissante. Bientôt, parmi de grandes

formes pourpres et flasques, nous enten--

dîmes un bruit de trépignements et de cris.

Nous restâmes blottis où nous étions, et,

pendant quelques interminables minutes,

les bruits se promenèrent en tout sens, et

s'approchèrent très près de nous. Mais

cette fois nous n'aperçûmes rien. Je

voulus dire à Cavor que je ne pouvais

guère aller plus loin sans nourriture,

mais ma gorge s'était trop desséchée pour

qu'il me fût possible de chuchoter.

— Cavor, dis-je à voix rauque, il me

faut manger.

Il tourna de mon côté une figure cons--

ternée. — C'est le cas de s'en passer, répon-dit-il.

— Mais j'ai besoin de manger, insistai-je. Regardez mes lèvres.

— Moi aussi, j'ai soif depuis un mo-ment.

— Si seulement il restait un peu de cette neige.

— Elle est toute fondue. Nous passons du climat des pôles à celui des tropiques à la vitesse d'un degré par minute...

Je me rongeai le poing.

— La sphère! murmura Cavor il n'y a pas d'autre moyen; il faut retrouver la sphère.

Nous nous remîmes en route pour un nouvel effort à quatre pattes. Mon esprit était hanté par des visions de victuailles, de boissons glacées dans des verres inépui-sables.

A chaque instant des séries de bâille-ments affamés me prenaient. Nous arri-vâmes à un endroit recouvert de choses rouges et charnues, de végétations sem-blables à des coraux monstrueux qui se cassaient et se rompaient quand nous les touchions. Je remarquai la nature des brisures. Ces maudites choses avaient certainement l'aspect de matières comes-tibles ; puis il me sembla qu'elles avaient bonne odeur.

J'en ramassai un fragment et le flai-rai.

— Cavor, appelai-je d'une voix enrouée.

Il se tourna vers moi avec une figure grimaçan-te.

— Ne faites pas cela ! me dit-il.

Je laissai tomber le fragment et nous continuâmes à ramper à travers ces choses charnues et tentantes.

— Cavor! pourquoi pas? demandai-je encore.

— Poison! l'entendis-je - répondre sans tourner la tête.

Je franchis encore une certaine distance avant de me décider.

— Tant pis ! Je risque le tout !

Il fit un geste pour m'en empêcher, mais j'avais déjà la bouche pleine. Il s'accroupit, examinant ma figure tandis que la sienne se contorsionnait avec les expressions les plus drôles.

— C'est bon! dis-je.

— Ah! diable! s'écria-t-il.

Il me regardait mâcher. Sa face ridée et plissée exprimait à la fois le désir et la désapprobation : puis, succombant sou-dain à son appétit, il commença à en

arracher des poignées qu'il s'enfonça

dans la bouche. Pendant quelques minutes

nous ne limes que manger.

Cette plante ressemblait assez^à un cha m-

pignon terrestre, mais elle était d'une

contexture beaucoup moins compacte, et,

quand on l'avalait, elle échauffait la gorge.

D'abord nous n'éprouvâmes qu'une simple

satisfaction mécanique. Puis le sang

courut plus chaud dans nos veines ; nous

ressentions des démangeaisons aux lèvres

et au bout des doigts et des idées nouvelles

et légèrement incongrues commencèrent à

s'agiter dans nos esprits.

— C'est excellent! C'est succulent! Quelle

colonie pour notre surplus de population!

Le surplus misérable de notre population,

répétai-je en m'octroyant une nouvelle,

portion.

J'étais plein d'une satisfaction bénévole

à constater qu'il y avait dans la lune

d'aussi bonne nourriture. L'abattement

que m'avait causé la faim se changeait

en une gaieté sans raison; la peur et le

malaise que j'avais éprouvés disparurent

entièrement. Je ne voyais plus du tout la.

lune sous l'aspect d'une planète d'où je

désirais m'échapper par tous les moyens,

mais comme un refuge possible pour

l'humanité indigente. Je crois bien qu'aus--

sitôt que j'eus mangé de cette plante

fongueuse j'oubliai complètement les

Sélénites, les veaux lunaires, le couvercle

et les vacarmes.

Quand j'eus répété par trois fois ma

remarque sur le surplus de population,

Cavor répliqua d'identiques paroles d'ap--

probation. Je sentais que ma tête tour--

nait, mais j'attribuais cela à l'effet stimu--

lent de la nourriture après un long

j eûne.

— Hé!... excellente découverte..., savez--

vous., Cavorl balbutiai-je. Cela ressem--

ble... un peu... à la pomme de terre...

hé, hé 1

— Qu'est-ce que... vous dites?... bre--

douilla Cavor, découverte de la lune... qui

ressemble... qui ressemble... un l'eu,.. à

une pomme... de terre?

Je le regardai, choqué de sa voix sou--

dain enrouée et de sa prononciation

négligée. Il me vint tout à coup à l'esprit

qu'il était ivre, probablement à cause d'un

excès de champignons. J'eus l'idée aussi

qu'il se trompait, en s'imaginant avoir

découvert la lune. Il ne l'avait pas décou--

verte : il y était seulement parvenu.

Posant ma main sur son bras, j'essayai de lui expliquer cela, mais la question fut trop subtile pour son cerveau. D'ail-leurs, il me devenait inopinément difficile de m'exprimer. Après un effort momentané pour me comprendre — je me rappelle que je me demandais pendant ce temps-là si le champi-gnon m'avait rendu les yeux aussi vitreux que les siens — il se lança dans une suite de rai-sonnements pour son propre compte.

— Nous sommes les esclaves de ce que nous mangeons et de ce que nous buvons, annonça-t-il avec un hoquet so-lennel.

Il répéta sa phrase, et comme je me trou-vais dans des disposi-tions contradictoires, je me décidai à discu-ter la chose. Il est pos-sible que je me sois écarté de la question, mais, à coup sur,Cavor ne me prêta pas l'at-tention convenable. Il se mit sur pied comme il put, en appuyant sa main sur ma tète, pour conserver son équili-bre, ce qui était un geste assez irrespec-tueux, et il regarda autour de lui n'ayant plus maintenant au-cune crainte des habi-tants de la Lune.

J'essayai de lui faire comprendre que sa har-diesse était dangereuse, pour quelque motif qui n'était plus bien clair dans mon esprit et le mot dangereux s'étant, je ne sais comment, emmêlé sur ma langue avec le mot indiscret, je finis par prononcer quelque chose com-me : injurieux, et, après un effort pour m en sortir, je repris ma discussion, m'a-dressant principalement aux végétations

peu familières, mais attentives, que j'avais

de chaque côté de moi. Je sentais qu'il

IL API'U Y A SA JUIN S UIl MA TÈTE POUR CONSERVER SON ÉQUILIBRE.

était nécessaire d'éclaircir immédiate--

ment cette confusion entre la Lune et un,

pomme de terre. Ensuite, je m'égarai

dans une longue parenthèse sur l'imper-tance des définitions précises dans la discussion. Je faisais de mon mieux pour ignorer le fait. que nos sensations corpo-relles n'étaient plus agréables.

Par quelque détour que j'ai oublié maintenant, mon esprit fut ramené à des projets de colonisation.

— Il faut annexer cette lune, décla-rai-je, il n'y a pas à tergiverser. Encore un poids de plus à ajouter au "Fardeau du Blanc. Cavor!... nous sommes... heu...

heu... des satapes... des satrapes, je veux dire... Un empire que César n'a jamais rêvé... Ce sera dans tous les journaux...

la Cavorie!... la Bedfordie!... heu... heu... limited. C'est-à-dire illimitée... en pra-tique.

A coup sûr, j'étais ivre! Je me lançai dans une argumentation décousue pour prouver les bienfaits infinis que notre arrivée allait dispenser à la Lune! Je m'embarrassai dans un raisonnement qui ne parvenaient pas à démontrer 'qpe l'arrivée de Christophe GolQmb avait été, après tout, avantageuse à l'Amérique. Je m'aperçus que j'avais oublié la série de preuves que je me proposais d'énoncer et je me bornai à répéter, pour passer le temps :

— Nous sommes co-mme Christophe Colomb! Nous sommes compte Chris-tophe Colomb!...

A partir de ce moment, rues souvenirs des effets produits par cet abomina-ble champignon deviennent confus. Je me rappelle vaguement que nous pro-clamâmes hautement nôtpe jntentign de ne supporter aucune insolence de la part de' ces stupides insectes, que nous décidâmes qu'il convenait mal à des hommes de se cacher honteusément à la surface d'un simple satellite, et que nous nous munîmes d'énormes bras-sées de champignons, — soit pour nous en servir comme de projectiles, soit dans tqut autre but — et, sans prendre garde aux profondes déchirures que nous infligeaient les plantes-baïonnettes, nous nous remîmes en route en plein soleil.

Nous dûmes presque immédiatement tomber sur les Sélénites. Ils étaient six et suivaient à la file un sentier entre les rochers, faisant en marchant d'extraordi-naires bruits, comme des glapissements ou des sifflements. Ils parurent nous apercevoir tous à la fois. Instantanément ils devinrent silencieux et immobiles

comme des animaux, avec leurs faces

tournées vers nous.

Je me sentis un moment dégrisé...

— Insectes, murmura Cavor, sales

insectes l Et ils croient que je vais

m'amuser à ramper sur mon estomac!...

articula-t-il lentement comme s'il n'eût

pu leur pardonner cet affront.

Tout à coup, avec un cri furieux, il fit

trois vastes enjambées et bond!t vers

eux. Il sauta mal, décrivit en l'air une

série de culputes, tournoya juste au-des--

sus d'eux et disparut dans un énorme

éclaboussement au milieu des cactus aux

raquettes gonflées. Je n'ai pas le moindre

indice qui me permette de deviner ce

que les Sélénites pensèrent de cette

irruption stupéfiante et, selon moi,-abso--

lument dépourvue de dignité, de créa--

tures venues de notre planète.

Je crois me rappeler la vue de leur dos

fuyant dans toutes les directions— mais

je n'en suis pas très sûr. Tous ces der--

niers incidents, avant l'inconscience

absolue, sont restés vagues et imprécis

dans mon esprit.

Je sais que je fis un pas pour suivre

Cavor, trébuchai et tombai la tête la pre--

mière au milieu des rochers. Je fus, j'en

suis certain, soudainement et violemment

malade. Il me semble encore me souvenir

d'une lutte acharnée et de griffes métal--

liqu.es qui me saisissaient...

Quand ma mémoire redevient claire,

nous sommes prisonniers à je ne sais

quelle profondeur sous la surface de Ja

Lune; plongés dans les ténèbres, au

milieu de bruits étranges et troublants,

nos corps couverts d'écorchures et de

contusions, et nos têtes endolories.

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