‹ Les premiers hommes dans la luneChapitre 24 sur 36 · JE ME PRÉCIPITAI FAISAIT TOURNOYER NIES LEVIERS · texte numérisé non relu

JE ME PRÉCIPITAI FAISAIT TOURNOYER NIES LEVIERS

Je venais de me rendre compte que nous

pourrions en passant d'une carcasse à

l'autre, remonter la caverne et nous

approcher suffisamment pour pousser

une charge jusqu'au bout : c'était cela

qu'il fallait faire ou rien.

— En avant! dis-je en montrant le

chemin.

— 13edford ! implora inutilement Cavor.

Tandis que nous suivions l'allée étroite,

entre les corps des veaux et la paroi de la

caverne, mon esprit ne cessait de tra--

vailler. Les rochers s'incurvaient en tout

sens, de façon telle que nos adversaires 8o Les Premiers hommes dans la Lune ne pouvaient nous prendre en enfilade.

Bien que, dans cet étroit espace, il nous fût impossible de sauter, .nous étions encore capables, grâce à notre vigueur terrestre, d'avancér beaucoup plus vite que les Sélénites ne reculaient. J'estimai que nous allions bientôt nous trouver au milieu d'eux. Une fois là, ils seraient à peine plus redoutables que des scarabées; seulement il y aurait à essuyer une volée de leurs projectiles.

J'imaginai un stratagème et, tout en continuant à courir, je retirai mon veston de flanelle.

— Bedford! gémit Cavor derrière moi.

— Quoi ? répondis-je.

Il indiquait une direction au dessus des carcasses.

— La lumière blanche l fit-il. Encore de la lumière blanche!

Je regardai aussi et je constatai que c'était vrai : un très faible et vague cré-puscule blanchâtre se devinait à l'extré-mité de la voûte. Cette vue déculpa mes forces !

— Suivez-moi d'à près! dis-je.

Un Sélénite plat et long se précipita hors des ténèbres et s'enfuit avec des cris aigus. Je fis halte et, de la main, arrêtai Cavor; j'ajustai" mon veston sur une de mes barres et, courbé en deux, fis le tour de la carcasse suivante; je posai à terre le veston et la barre, fis un pas pour me laisser voir et reculai immédiatement.

Un sifflement... et une flèche passa.

Nous étions en.contact avec les Sélénites réunis là, tous,, les gros, les petits et les grands, derrière une batterie de leurs engins pointés vers le bas de la caverne.

Trois ou quatre autres flèches suivirent la première, puis, leur feu cessa. Je passai vivement la tête et n'échappai à leur tir que par miracle. Cette fois, je m'attirai une douzaine de traits et j'entendis les Sélénites gazouiller et pousser des cris, comme si le combat les surexcitait. Je ramassai le veston et la barre, — Maintenant, allez-y! fis-je, et je projetai en avant le mannequin.

En un instant, mon veston fut couvert de flèches et d'autres venaient s'enfoncer dans la carcasse derrière nous. Instanta-nément, je laissai tomber le veston (à moins que l'on ne me prouve le contraire, il est toujours là-bas dans la lune), saisis mes deux barres et me précipitai en avant.

Pendant une minute peut-être, ce ne

fut qu'un massacre. J'étais dans une telle

furie que j'avais perdu tout discernement

et-les Sélénites furent probablement trop

effrayés pour combattre. En tout cas, ils

ne m'opposèrent aucune sorte de résis--

tance. Je voyais rouge. Je me rappelle

l'impression que j'avais au milieu de ces

créatures couvertes de leurs enveloppes

de cuir. J'avançais comme au milieu de

grandes herbes, fauchant et abattant à

droite et à gauche. Des éclaboussures de

substance molle volaient en tout sens. Je

trépignais sur des choses qui s'écrasaient,

criaient et glissaient sous mes pieds. La

foule de ces êtres semblait s'ouvrir et

s'écouler ainsi que de l'eau, comme s'ils

n'eussent, eu aucun plan préalable de

bataille.

Des javelines volaient autour de moi;

une d'elles vint m'écorcher l'oreille. Une

fois, je fus atteint au bras, une autre fois

à la joue; mais je ne m'aperçus de ces

blessures que longtemps après, lorsque

le sang qui s'en était échappé se fut

refroidi...

Quant à Cavor, je ne sais nullement ce

qu'il fit pendant ce temps-là. Un moment,

cette lutte me sembla durer depuis un

siècle et devoir se continuer ainsi pour

toujours. Puis, soudain tout fut fini et je

ne vis plus rien que des nuques et des dos

qui se levaient, s'abaissaient, s'enfuyaient

dans toutes les directions...

J'étais en somme sain et sauf. Je fis

quelques pas en courant et en poussant

des cris; puis, complètement ahuri, je me

retournai.

Dans mes vastes emjambées volantes,

j'avais franchi toute la largeur de leurs

rangs. Lès Sélénites se trouvaient main--

tenant derrière moi, cherchant précipi--

tamment où se cacher.

J'éprouvai un extraordinaire étonne--

ment et une subite exultation, à voir se

terminer de cette façon ce grand combat

dans lequel je m'étais lancé à corps perdu.

L'idée ne me vint pas que cette issue était

due au peu de solidité des Sélénites, à

leur débandade inattendue, mais je me

figurai seulement que j'élais doué de

capacités prodigieuses.

J'éclatai d'un rire stupide. Comme cette

lune était fantastique!

Un instant je contemplai les corps

écrasés ou secoués de spasmes qui gisaient

épars sur le sol de la caverne et, avec

une vague idée de violences pires encore,

je rejoignis en hâte Cavor.

Les Premiers nommer dans là Lune 81

■jl J'AVANÇAIS, COMME AU MILIEU DE GRANDES HERBES,' FAUCHANT ET ABATTANT A DROITE ET A GAUCHE.

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