JE ME PRÉCIPITAI FAISAIT TOURNOYER NIES LEVIERS
Je venais de me rendre compte que nous
pourrions en passant d'une carcasse à
l'autre, remonter la caverne et nous
approcher suffisamment pour pousser
une charge jusqu'au bout : c'était cela
qu'il fallait faire ou rien.
— En avant! dis-je en montrant le
chemin.
— 13edford ! implora inutilement Cavor.
Tandis que nous suivions l'allée étroite,
entre les corps des veaux et la paroi de la
caverne, mon esprit ne cessait de tra--
vailler. Les rochers s'incurvaient en tout
sens, de façon telle que nos adversaires 8o Les Premiers hommes dans la Lune ne pouvaient nous prendre en enfilade.
Bien que, dans cet étroit espace, il nous fût impossible de sauter, .nous étions encore capables, grâce à notre vigueur terrestre, d'avancér beaucoup plus vite que les Sélénites ne reculaient. J'estimai que nous allions bientôt nous trouver au milieu d'eux. Une fois là, ils seraient à peine plus redoutables que des scarabées; seulement il y aurait à essuyer une volée de leurs projectiles.
J'imaginai un stratagème et, tout en continuant à courir, je retirai mon veston de flanelle.
— Bedford! gémit Cavor derrière moi.
— Quoi ? répondis-je.
Il indiquait une direction au dessus des carcasses.
— La lumière blanche l fit-il. Encore de la lumière blanche!
Je regardai aussi et je constatai que c'était vrai : un très faible et vague cré-puscule blanchâtre se devinait à l'extré-mité de la voûte. Cette vue déculpa mes forces !
— Suivez-moi d'à près! dis-je.
Un Sélénite plat et long se précipita hors des ténèbres et s'enfuit avec des cris aigus. Je fis halte et, de la main, arrêtai Cavor; j'ajustai" mon veston sur une de mes barres et, courbé en deux, fis le tour de la carcasse suivante; je posai à terre le veston et la barre, fis un pas pour me laisser voir et reculai immédiatement.
Un sifflement... et une flèche passa.
Nous étions en.contact avec les Sélénites réunis là, tous,, les gros, les petits et les grands, derrière une batterie de leurs engins pointés vers le bas de la caverne.
Trois ou quatre autres flèches suivirent la première, puis, leur feu cessa. Je passai vivement la tête et n'échappai à leur tir que par miracle. Cette fois, je m'attirai une douzaine de traits et j'entendis les Sélénites gazouiller et pousser des cris, comme si le combat les surexcitait. Je ramassai le veston et la barre, — Maintenant, allez-y! fis-je, et je projetai en avant le mannequin.
En un instant, mon veston fut couvert de flèches et d'autres venaient s'enfoncer dans la carcasse derrière nous. Instanta-nément, je laissai tomber le veston (à moins que l'on ne me prouve le contraire, il est toujours là-bas dans la lune), saisis mes deux barres et me précipitai en avant.
Pendant une minute peut-être, ce ne
fut qu'un massacre. J'étais dans une telle
furie que j'avais perdu tout discernement
et-les Sélénites furent probablement trop
effrayés pour combattre. En tout cas, ils
ne m'opposèrent aucune sorte de résis--
tance. Je voyais rouge. Je me rappelle
l'impression que j'avais au milieu de ces
créatures couvertes de leurs enveloppes
de cuir. J'avançais comme au milieu de
grandes herbes, fauchant et abattant à
droite et à gauche. Des éclaboussures de
substance molle volaient en tout sens. Je
trépignais sur des choses qui s'écrasaient,
criaient et glissaient sous mes pieds. La
foule de ces êtres semblait s'ouvrir et
s'écouler ainsi que de l'eau, comme s'ils
n'eussent, eu aucun plan préalable de
bataille.
Des javelines volaient autour de moi;
une d'elles vint m'écorcher l'oreille. Une
fois, je fus atteint au bras, une autre fois
à la joue; mais je ne m'aperçus de ces
blessures que longtemps après, lorsque
le sang qui s'en était échappé se fut
refroidi...
Quant à Cavor, je ne sais nullement ce
qu'il fit pendant ce temps-là. Un moment,
cette lutte me sembla durer depuis un
siècle et devoir se continuer ainsi pour
toujours. Puis, soudain tout fut fini et je
ne vis plus rien que des nuques et des dos
qui se levaient, s'abaissaient, s'enfuyaient
dans toutes les directions...
J'étais en somme sain et sauf. Je fis
quelques pas en courant et en poussant
des cris; puis, complètement ahuri, je me
retournai.
Dans mes vastes emjambées volantes,
j'avais franchi toute la largeur de leurs
rangs. Lès Sélénites se trouvaient main--
tenant derrière moi, cherchant précipi--
tamment où se cacher.
J'éprouvai un extraordinaire étonne--
ment et une subite exultation, à voir se
terminer de cette façon ce grand combat
dans lequel je m'étais lancé à corps perdu.
L'idée ne me vint pas que cette issue était
due au peu de solidité des Sélénites, à
leur débandade inattendue, mais je me
figurai seulement que j'élais doué de
capacités prodigieuses.
J'éclatai d'un rire stupide. Comme cette
lune était fantastique!
Un instant je contemplai les corps
écrasés ou secoués de spasmes qui gisaient
épars sur le sol de la caverne et, avec
une vague idée de violences pires encore,
je rejoignis en hâte Cavor.
Les Premiers nommer dans là Lune 81
■jl J'AVANÇAIS, COMME AU MILIEU DE GRANDES HERBES,' FAUCHANT ET ABATTANT A DROITE ET A GAUCHE.