‹ Les premiers poetes du vers libreChapitre 9 sur 12 · MORÉAS · texte numérisé non relu

MORÉAS

! attends des lumières. Moréas avait publié, en iv)ô4, les Si/rtes,i\\xï sont écrites en vers très libérés, puis, en 1886, les Cantilénes, plus lïhévées encore ; nous l'avons vu donner à ia Voffue, surtout

en novembre de la même année, des poèmes où I vers libre trouvait une formule reraarquablemen réussie... Est-ce par une progression de libératio qu'il est arrivé au vers libre ? a-t-il suivi un cou rant ? a-t-il voulu prouver que, lui aussi... ? a-t-i eu pour le vers libre un instant de béguin? car o sait qu'il renonça vite... Je n'ai guère rencontr Moréas qu'au café et parmi beaucoup de gens, « bien qu'il ait été mon collaborateur à la Revuelndépendante, je suis incapable d'avoir là-dessu autre chose qu'une impression. Dirai-je quelle es cette impression ? Il m'est impossible d'admett] que l'artiste profondément réfléchi qu'était Gu tave Kahn ou qu'aucun des jeunes gens infinimei consciencieux que nous étions tous en matière littérature ait pris quelque chose à un virtuose, brillant fût ce virtuose. Il suffît de relire le poè en vers libres de la Vogue : Ah î pourquoi vos lèvres entre les coups de hache du roi? Quelle oreille, quel sens du rythme, quelle sensibilité, quelle adresse, — et quelles vaines paroles I... le meilleur exemple de ce que le décadento symbolisme de 1886 a donné de pire...

ALBERT MOCKEL

Tout au contraire, Albert Mockel est un de ceu: qui ont cherché au plus profond d'eux-mêmes la

formule qui convenait à leurs aspirations. Pour lui, le vers libre est né dans la musique... Mais, ayant eu le bonheur de recevoir de lui une lettre dans laquelle il me raconte Thistoire de son évolution et qui est datée du 2 septembre 1920, je préfère lui céder la parole.

C'est en 1886, m'écrivait-il, que j'ai fait mes premières tentatives. J'avoue qu'à cette époque j'ignorais Arthur Rimbaud et n'avais lu encore que peu de vers de Verlaine et de Mallarmé. Quant à Laforg-ue, c'est votre admirable Revue fniépendante qui me l'a révélé en publiant Pan et la Syrinx. C'est donc tout naïvement que j'ai cherché à renouveler musicalement le vers, — euré que j'étais du ronron lourd et monotone de l'avandrin.Bach et son inépuisable éclosion rythmique, lOpin par sa libre fantaisie, Beethoven et son réciitif, Richard Wag-ner m'avaient sans doute influencé, i^'alexandrin qui rampe sur ses douze pattes et s'articule en hémistiche, comment n'en pas comparer la struc- ' re avec celle de la vieille « phrase » des musiciens^ — mbrée de huit mesures et seg-meutée en incises, — ite phrase symétrique que le g-énie de Wag'uer avait jamais rompue ?

Passons sur mes premiers essais, trop évidemment

iFantins. J'avais déjà dix-neuf ans lorsque, en 1886^

' tentai un sérieux efiFortet composai Intailion. C'était

Ion un plan de symphonie, — avec même des indi-

. allons de mouvements, — un poème très développé, ou

les vers de quartoze ou quinze syllabes alternaient

avec des alexandrins aux coupes diverses et avec la

prose rythmée. Mais quand je communiquai cet essai

à mes amis, à Fernand Séveria errtre autres, ils pou sèrent les hauts cris, ces libertés leur paraissant indéfendables, inadmissibes tout au moins. Je cherchai donc à nouveau dans le sens du poème en prose, où je tâchai de combiner librement des rythmes et des sonorités. A titre de document, je vous communique deux numéros de la Wallonie, où vous verrez de ces essais ; les plus caractéristiques me paraissent être les poèmes VHorizon vide et le Cygne^ à la fin de la série intitulée Quelques proses. Cette série fut écrite en décembre 1887.

Tout cela n'était'pas encore le vrai vers libre, — bien que, pour certains passag-es du Cygne, la forme typog-raphique seule s'en éloig-ne (i).

Mais en 1887 je lus les Palais Nomades, et je considère comme un devoir de stricte honnêteté de proclamer que l'exemple de Gustave Kahn fut pour moi décisif. Dans les Palais Nomades — que me révéla un article de Wyzewa dans votre Reuae Indépendante et que j'achetai presque aussitôt — je voyais se réaliser par miracle ce que depuis deux ans, en g-osse mal initié, perdu dans une province lointaine, je cherchais avec des tâtonnements pleins de g-aucherie .

Le cas d'Albert Mockel me semble illustrer un< théorie qui m'est chère. Un travail profond se fail dans Tesprit de Partiste ; il cherche ; il ne trouvJ pas ; il cherche ; et tout à coup une parole, un évéj nement survient, qui l'accouche de l'œuvre qu'i| portait en lui. Il serait pis que faux de dire qu^

(i) C'est ce que nous avons exposé plus haut.

Mockel procède de Kahn ; Kahn a été Tami salutaire et inconnu qui lui a fait entendre la parole (ju'il attendait.

EDOUARD DUJARDIN

On comprendra la gène que- je puis éprouver à rler de moi-môme; je le ferai aussi objectivement le faire se peut. Si lointains d'ailleurs sont les événements I...

La Revue Wag aérienne a été fondée en i885; et personne ne s'étonnera que ce soit à Wagner que je doive mes premières préoccupations de verslibrisme. Très tôt, je m'étais dit qu'à la forme musique libre de Wagner devait correspondre une forme poésie libre; autrement dit, puisque la phrase musicale avait conquis la liberté de son rythme, il fallait conquérir pour le vers une liberté ryth. mique analogue. Et c'est précisément ce que j'exposai à Laforgue, lors de notre première rencontre, un mars 1886, à Berlin. II y a un témoin : Hous- !i Stewart C4hamberlain ;et un témoignage : une lettre que celui-ci m'écrivit peu après, dans la- Muelle il évoquait ces souvenirs.

A cette époque, je travaillais à un grand poème, ,1 la gloire d'Antonia (i), qui devait comprendre

(i)^ la gloire tTAnlonia, paru en 1886, n*a rien de commun avec la trilojçie dramatique d'Antonia, qui date des anuées 1891, 1898

et 1893.

un ensemble de parties en prose et de parties en vers, — le même cadre que j'allais employer deux ans plus tard pour la Vierge du roc ardent et plus tard encore pour la Réponse de la bergère au berger. Les parties en vers de ces deux derniers poèmes devaient être et ne pouvaient être que des vers libres; mais, à l'époque où j'écrivais A la gloire d'Antonia, je n'en étais pas à cette décision, et, pendant les trois premiers mois de l'année 1886, je tâtonnais, hésitant entre la forme du vers régulier plus ou moins libéré et une formule de vers libre dont la nécessité s'imposait à mon esprit. Mon ami le musicien Xavier Perreau, que je voyais alors quasi quotidiennement, doit se rappeler tout cela, et n'a pu oublier en particulier quelle place la question de l'accent rythmique dans le vers tenait dans nos conversations de cette époque I

Les quelques jours passés avec Laforgue, en dépit des nuances qui pouvaient nous diviser, furent pour moi un tel encouragement que, dès mon retour de Berlin et déjà dans le wagon qui me ramenait à Paris, je pris mon parti et commençai à esquisser en vers libres certaines parties du poème. Malheureusement, à côté du bon génie qui encourage, il y a souvent le démon qui décourage ; et les ironies persévérantes de Teodor de Wyzewa, avec qui je vivais en commun, eurent le pouvoir

TT7Q TïnTr^fITTnc: noÈTES DU VERS LIBRE 65

de me détourner liiialemeiit de mon projet. Mais sons la forme «prose» de certaines parties du poème il est facile de retrouver le vers libre, — notamment dans le numéro VIII, auquel, pour quelques passages au moins, une simple modification typographique rend la forme de vers libres :

Nous sommes deux qui sont ensemble . . .

C'est, assez exactement, le cas du (7^<7/ie d'Albert Mockel. D'ailleurs, l'histoire de nos débuts dans le vers libre n'est pas sans analogie ; le Wyzewa de Mockel s'est appelé Fernand Séverin.

A la gloire d^Antonia parut dans la Vogue du 2-y août 1 886 ; j'étais alors à Bayreulh et les épreuves ne m'y avaient pas été envoyées, de sorte qu'une trace de l'écrituVe en vers libre» subsista dans le texte, parmi cent coquilles et des plus cruelles ! J'avais, en effet, à la dernière page du manuscrit, né;jligé de recopier A la suite l'un de l'autre (^pour leur donner l'apparence prose) quatre vers, dont j'avais raturé le dernier, — insuffisamment sans doute ; les typographes laissèrent à ces vers la disposition vers et les imprimèrent même en italiques (les vers se distinguant généralement de la prose, à la Vogue, comme je le disais plus haut, par l'emploi des italiques) :

Car cela est ma pensée ; Car cela est mon œuvre ; Car je t'ai faite et je te fais...

avec le commencement seulement du quatrième :

Car tu m'es...

suspension qui n'était pas médiocrement cocasse... Les coquilles sont des blessures qui, on le voit, saignent encore trente-cinq ans passés...

C'est ainsi qu'à la rigueur j'aurais pu dire tout à rheure que j'avais publié (malgré moi) mes premiers vers libres en août 1886.

Refoulé, à cette époque, dans le poème en prose, et bien qu'ayant par la suite publié encore quelques vers réguliers, je n'en gardais pas moins mes préoccupations vers-libristés et, pendant l'été 1887, j'écrivis les Litanies^ où se marque précisément cette préoccupation d'une « poésie libre » correspondant à une « musique libre ».

Pour la Vierge du roc ardent, l'année suivante, était encore rempli du fatras décadent à la mode de 1886, qui empoisonna hélas d'autres jeunesses que la mienne! Heureux pourtant ceux qui, même à ce prix, auront payé, pour l'usage de leur maturité, l'instauration du vers libre, si leur évolution ne s'est pas arrêtée là ! Il est évident que la préoccupation musicale doit être à la base de i' « écriture en vers » ; mais l'expérience a montré les dangers qu'il peut y avoir à n'écouter que la voix ensorceleuse de la magicienne Musique, et Laforgue n'avait peut-être pas complètement tort,

quand il répondait « expression psychologique » à qui lui parlait « expression musicale ».

FRANCIS VIELK-GRIFFIN

On peut dire de Francis Vielë-Griffiii qu'il est, c Jules Laforgue, le grand poète du vers libre, chacun d'eux en représentant les deux conceptions antithétiques; mais alors que Laforgue était arrivé à se formuler avec celte rapidité, qui est le cas des génies condamnés à une fin précoce, c'est par un persévéraiit et long effort, par un progrès de chaque œuvre sur la précédente que le génie de Vielé-Griffin est arrivé à son incontestable et incontestée maîtrise.

Il avait d'abord publié, sous le titre de Cueille

'ivril,en 1886, et sous celui de Cyr/nes, en 1887,

iioux volumes de vers parfaitement réguliers. Dans

' ' poème dramatique d^Ancaeus, publié en 1888,

écrit lui-même en vers réguliers, les chœurs

ni des vers libres, mais dans le sens classique de l'expression, c'est-à-dire des alexandrins, des vers de dix, des vers de huit syllabes, tous (à part Texception que nous avons relevée plus haut) rigoureusement traditionnels; il n'en est pas moins vrai qu'avec ces vers libres classiques Vielé-Griffin , préludait au vers libre moderne, et la tendance

s'en ma^nifestait dès ce moment par les quelquei ver, que nous avons cités.

Je n'ai pas de renseignements sur les essais e les tâtonnements inévitables par lesquels il dut pas ser avant d'arriver au poème entièrement réali qu'il donna en août 1888 dans la Revue Indépen dante. Chez Vielé-Griffin, plus peut-être que che; tout autre, le vers libre a été le produit d'une lent évolution ; mais, pendant que les autres publiaien leurs essais, il cherchait silencieusement et dan le recueillement. Je le vois encore, en 1887, quam il venait (pas très souvent) à ce Café d'Orient 01 se réunissaient les jeunes collaborateurs de la Re vue Indépendante ^uni^tn lointain au milieu de noi exubérances et nous faisant un peu l'effet de repré senter, parmi nos préoccupations d'émancipation^ la tradition conservatrice ; et comme on nous eu étonnés, à nous dire que c'était lui qui devait dott ner au vers libre sa perfection et sa gloire !

C'est, en effet, dans la tradition, mais dans \i tradition bien comprise, que Vielé-Griffin a trouva le vers libre. Pour lui, le vers libre est essentielle' ment un moment de l'évolution de la langue poé tique française ; il se plaît à préciser : de l'évolu-i tion esthético-phonétique de la langue française,

Il commença, comme il me le disait lui-même, par chercher expérimentalement des règles de l'eu phonie de la langue et put voir confirmer ses réus

sites par les expériences phonétiques contemporaines, ainsi que par les études de la rythmique

iiparée. Je ne crois pas qu'il ait cherché dans la voie du poème en prose, mais plus tôt dans révolution du vers en lui-même, qu'il étudia à la Tois en poète et en esthéticien.

V^ielé-Griffin est l'admirable exemple de ce que doit obtenir le génie naturel secondé par le travail méthodique et vérifié par la recherche expérimental. Commeje lui demandais, tout récemment, comment avait commencé pour lui l'évolution, il me répondit par les lignes suivantes dont chacun appréciera le haut intérêt :

Au collège Stanislas, où j'ai passé une dizaine d'années, je pratiquais, à des fins glorieuses, le vers latin ; excellent latiniste sur la fin de mes études, je confiais à des a proses » accentuées et rimées mes émotions plus personnelles d'adolescent : j'ai composé, de la sorte, un grand nombre d'élégies amoureuses, en strophes inégales de vers inégaux, comparables, métriquement, à telles parties de l'OfHce du Saint-Sépulcre composé pour l'abbaye de Beaulieu, près Loches.

Je n'ai osé chercher en français l'équivalent de cette scantion latine « populaire » qu'en secret et pour moimême, tant que le prestige de Hugo domina l'art poétique français. Je dois donc, en réponse à votre question, me reconnaître tributaire de la métrique accentuée des hymmes du rituel romain, et c'est pour cela peut-être que je garde le goût des homophonies. En un mot, j'ai usé, dès mes premières effusions lyriques, du vers libre

latin, et suis élève du poète anonyme de l'Office du Saint-Sépulcre.

Dans ces lignes, Vielé-Griffin précise ce qui a été notre cas à tous ; ensemble, bien que par des voies différentes, nous arrivions au vers libre, et, arrivés au vers libre, nous hésitions... Vielé-Griffin continuait à écrire et à publier des vers réguliers ; Gustave Kahn ne donnait d'abord dans la Vogue que des pièces entièrement en vers réguliers ; Laforgue, après avoir écrit des vers libres, publiait le Concile Féerique ; Moréas, pour des raisons très différentes, se demandait s'il devait risquer l'aventure; Albert Mockel nous a raconté ses incertitudes ; moi-même, après une première tentative, je marquais un temps d'arrêt...

Aujourd'hui que levers libre a conquis sa grande place au soleil, les jeunes gens s'étonneront de c( timidités I

Le prestige de Hugo, disait tout à J'heure VieU Griffin ; et le prestige d'une tradition de plusieui siècles ! et puis, Banville n'avait-il pas écrit quj la beauté du vers consiste dans la difficulté vaii eue ? A écrire des vers irréguliers on se faisait ji ger incapable d'en écrire des réguliers, car ce n'es que plus tard qu'on se rendit compte, tout a« contraire, que s'il y a des recettes pour compos( de « beaux vers » parnassiens, il n'y en a pas poi de beaux vers librels.* Nous le disions plus hauj

la îiaule valeur du geste de Gustave Kalin est d'a- \ oir, avec la Vof/ue et les Palais Nomades, osé le premier arborer le drapeau de la révolte et affronter le haro. L'honneur en est infiniment plus grand qu*à une « invention » historiquement discutable et sociologiquement impossible.

Parmi les jeunes gens qui, au cours des années 1886-1888, instaurèrent le vers libre dans la poésie française, quelques-uns ont tenu un rôle imporuit, quelques-uns un rôle plus effacé ; et encore u'avons-nous pu parler que de ceux qui publièrent leurs essais ; à côté d'eux et avec eux il aurait fallu en citer d'autres, tels, par exemple, le musicien Xavier Perreau qui, après de longues recherches prosodiques, esquissa alors un drame en vers libres destiné à la musique; Jean Thorel, qui finalement s'en tint au poème en prose; Saint-Pol-Roux, qui, dans ses proses comme dans ses vers, est demeuré aux confins du vers libre. Mais il est juste de dire que tous (ou du moins la plupart) mirent à ces recherches tout leur cœur et tout leur esprit, et que cette réforme de Tinstrument poétique (nécessairement conjointe à la réforme de la pensée poétique), pour avoir été inaugurée par Rimbaud, n'en fut pas moins leur œuvre commune, en même temps et parce qu'elle était le produit nécessaire de l'évolution de la poésie française.

Les éléments de cette élude ont fait l'objet de conjérences à la Sorbonne en octobre ig20. Le texte en a para dans le Mercure de France du i5 mars ig2i, sauf quelques menues retouches apportées à la présente édition et trois notes aux pages 3g, 40 et 4^.

Juin ig22.

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