C'est de ce conrile que parle Raoul Glaber, V
Tuscie romaine, il tint un concile à Siitri, le 20 décembre. Grégoire VI et Silvestre III y furent déposés; il semble bien qu'ils se soient résignés l'un et l'autre à leur sort. Silvestre entra en religion; Grégoire fut réservé pour être emmené au delà des Alpes au retour du roi. Quant à Benoît IX, qui, du haut de sa forteresse de Tusculum, laissait tranquillement passer l'orage, on se décida aussi à le déposer selon les règles, mais seulement quelques jours plus tard, dans un synode qui se tint à Saint-Pierre le 23 et le 24 décembre. Evidemment, pour Henri III, Benoît était plus légitime que ses compétiteurs.
La place ainsi nettoyée, on procéda à l'élection d'un nouveau pape. Henri III désigna l'évêque de Bamberg, Suidger, qui prit le nom de Clément II et fut ordonné le lendemain, jour de Noël; le même jour il sacra Henri et la reine Agnès en qualité d'empereur et d'impératrice.
Parmi les serments prêtés alors, figura, comme en 963, la renonciation des Romains au droit d'élection. Le fait est attesté et par les Annales romaines et par saint Pierre Damien, sans parler des autres témoignages
moins autorisés. Ce fut une consécration nouvelle de la tradition établie et reconnue depuis quatre-vingts ans.
Cependant les princes allemands et leurs succédanés, les Crescentius et les comtes de Tusculum, avaient, en général, choisi des papes romains. A des étrangers élus exceptionnellement, comme Grégoire V et Silvestre II, les Romains avaient fait un accueil peu sym- ])athique. Peut-être eût-il été prudent de prendre un Romain, ou même de garder Grégoire VI, acceptable à certains égards.
Henri III ne le pensa pas. Il se crut assez puissant pour soutenir à Rome des papes transalpins; et, de fait, il réussit à en imposer quatre : les évêques de Ramberg, Rrixen, Tout, Eichstadt, Clément II, Damase II, Léon IX, Victor II.
Mais ce ne fut pas sans peine. Clément II suivit l'empereur dans l'Italie méridionale, où l'appelait la situation, toujours troublée, de cette contrée. Au retour, il tomba subitement malade près de Pesaro et mourut le 9 octobre lOiT. Il paraît bien que Renoît IX lui avait fait servir un mauvais breuvage. L'empereur avait déjà repassé les Alpes. Re-
noît reparut à Rome, où le marquis de Toscane, Boniface, lui aida à se rétablir. 11 y étart déjà le 9 novembre, et il se maintint jusqu'au 17 juillet de l'année suivante (1048).
Deux nouvelles puissances apparaissent alors sur l'horizon italien, l'une au nord de Rome, l'autre au sud. La première est celle des marquis de Toscane. Cette maison avait eu pour fondateur, au siècle précédent, Azzo, châtelain de Canossa en Emilie, qui avait accueiUi et protégé la reine Adélaïde échappée des prisons de Bérenger IL Ce personnage et son fils Tédald avaient été comptés parmi les plus fidèles vassaux de la maison de Saxe et fortement avantagés dans l'Italie du nord (Mantoue, Ferrare, Brescia, Reggio, Modène); enfin Boniface, fils de Tédald, avait obtenu le marquisat de Toscane. C'est le père de la grande comtesse Mathilde, si célèbre dans les annales de la période grégorienne. Boniface était un vassal trop puissant pour n'être pas douteux.
Dans l'Italie du sud, les Sarrasins ne se signalaient plus que par des razzias isolées sur les côtes de la Calabre byzantine. Le reste du pays était depuis longtemps le théâtre des
luttes que les Lombards soutenaient, soit entre eux, soit contre les Grecs. Des trois principautés lombardes de Capoue, Bénévent et Salerne, c'est cette dernière qui avait pour lors la prééminence. Elle la devait à l'arrivée dans le pays de plusieurs bandes d'aventuriers venus de Basse-Normandie, solides guerriers, âpres au gain, peu scrupuleux, qui, tout en s'employant pour qui les payait, travaillaient à se taire à eux-mêmes des établissements sérieux. Ils étaient déjà parvenus à en fonder deux, à iVversa, près de Capoue, et à Melfi, entre Bénévent et l'Apulie byzantine. Les colonies normandes, œuvres de sujets du roi de France, mais de sujets qui agissaient pour leur propre compte, n'auraient eu aucune assiette politique si le prince de Salerne ne les eût prises sous sa responsabilité féodale. Les Normands de Melfi et d'Aversa étaient vassaux de Salerne. L'expédition de Henri III eut pour conséquence la destruction de la prééminence salernitaine; mais l'empereur allemand prit sous sa protection directe les deux petites principautés (1047).
Cela ne les releva pas beaucoup dans l'opi-
iiioii. Les Normands, nouveau-venus, s'agrandissant toujours aux dépens d'autrui, étaient fort mal vus. Dans les malédictions des gens ils avaient succédé aux Sarrasins, dont le nom servait souvent à les désigner. On les appelait Agareni, tout comme les disciples de Mahomet.
Ces deux puissances nouvelles, les Toscans et les Normands, joueront un grand rôle dans la période suivante. Dès ce moment, Boniface, en prêtant la main à la restauration de Benoît IX, faisait acte d'opposition à l'empereur. Ceux des Romains qui étaient demeurés fidèles à Henri IIÏ, aussitôt connue la mort de Clément, avaient envoyé à l'empereur pour lui demander un pape. Henri choisit l'évêque de Brixen, Poppo, qui prit le nom de Damase II. On l'expédia au marquis de Toscane, lequel refusa d'abord de le conduire à Rome, alléguant la réinstallation de Benoît. Il fallut insister, menacer, si bien que l'intronisation du nouveau pape allemand n'eut lieu que le 17 juillet 1048. Il ne dura que vingttrois jours; le 9 août on l'enterra à Saint-Laurent. De Benoît IX on n'entendit plus parler, soit qu'il eût pris le froc à Grotta Ferrata,
comme quelques-uns le disent, soit, ce qui paraît plus probable \ qu'il eût trouvé une mort prématurée dans la continuation de sa vie dissolue.
L'empereur Henri remplaça Damase II par l'évêque de Tout, Bruno, ([ui prit le nom de Léon IX. C'était un saint homme, fort zélé pour la réforme ecclésiasti(|uc. Il ramena à Rome Hildebrand, qui avait suivi Grégoire VI dans son exil transalpin. On raconta plus tard qu'Hildebrand lui aurait fait des remontrances sur sa promotion, et môme que Léon y aurait fait droit, s'en remettant, sur son élévation au pontificat, à la libre élection des Romains. S'il y a quelque chose de vrai dans ces récits, ils ne peuvent concerner que l'appareil extérieur. Léon aura attendu, pour s'habiller en pape, d'avoir été élu et installé à Rome suivant les formes usitées. En fait, tout comme ses deux prédécesseurs et son successeur, il fut choisi par l'empereur, et
1. Voir la légende racontée par saint Pierre Damien, De ahdicatione episcopatus, c. 2. Elle suppose que le malheureux mourut dans Timpénitence.
les Romains ne purent que sanctionner ce choix par un simulacre d'élection.
On sait que Léon déploya beaucoup d'activité pour la réforme de l'Eglise, qu'il fut sans cesse par les chemins, prêchant, excommuniant, tenant des conciles; il en tint même un en terre française, à Reims. D'autre part il eut à cœur de purger l'Italie des nouveaux Sarrasins, les Normands, et dirigea contre eux une sorte de croisade. Elle échoua : à la bataille de Cività en Capitanate (1053), l'armée du pape fut mise en déroute; nombre de ses gens furent massacrés sous ses yeux. Obligé de se remettre lui-même aux mains des vainqueurs et de les absoudre des excommunications qu'il ne leur avait pas ménagées, il fut conduit par eux à Bénévent. Cette ville était, depuis deux ans, une possession pontificale. Les habitants, mal défendus contre les Normands par leurs ducs Pandolphe et Landolpri", les avaient chassés et s'étaient donnés au pape (1051); l'empereur Henri III avait ratifié ce changement, moyennant rétrocession par le Saint-Siège de l'évêché de Bamberg, que son prédécesseur Henri II avait offert à Saint-Pierre. C'est de cette situation
nouvelle du pape, celle de souverain de Bénévent, qu'était sorti le conflit entre les Normands et lui.
Léon revint à Rome au printemps de 1054; mais seulement pour y mourir. L'évêque d'Eichstâdt, Gebhard, fut nommé à sa place et prit le nom de Victor II. L'empereur l'accompagna jusqu'à Vérone, où son séjour fut marqué par certains arrangements relatifs à la Toscane. Béatrice, veuve du marquis Boniface, s'était remariée à Geoffroy, duc de Lorraine, vassal rebelle de l'empereur Henri. Geoffroy avait un frère appelé Frédéric, qui, sous Léon IX, était devenu cardinal et chancelier de l'église romaine. Pour le moment il se trouvait à Constantinople en qualité de légat pontifical.
La famille ducale de Toscane avait tout à craindre de l'arrivée de l'empereur. Geoffroy ne l'attendit pas; il se rendit en Lorraine et commença la guerre, espérant dégager l'Italie par cette diversion. Henri III se saisit de Béatrice et de sa fille Mathilde, vint de sa personne à Florence, nomma le pape son vicaire en Italie et lui donna l'ordre d'arrêter le cardinal Frédéric quand il reviendrait d'Orient.
Frédéric, averti à temps, se réfugia au Mont- Cassin, prit le froc et se fit même envoyer à Tremiti, petite île perdue dans l'Adriatique. Ainsi caché, il laissa gronder l'orage.
Ceci se passait en 1055; l'année suivante, Victor II se rendit en Germanie, espérant intéresser l'empereur à son dessein de reprendre contre les Normands l'attitude agressive de Léon IX. Mais il eut la douleur d'assister aux derniers moments du prince. Henri mourut le 5 octobre, laissant comme successeur un enfant de six ans, appelé aussi Henri, sous la tutelle de sa mère, l'impératrice Agnès.
Cet événement ébranlait gravement la situation du pape. Il passa quelques mois en Allemagne, s'efforçant de protéger les débuts de la régence; puis il revint en Italie, où la mort le frappa à son tour le 28 juillet 1057. Privé du puissant appui de Henri III, il avait reconnu tout de suite la nécessité de s'entendre avec la maison de Toscane. Il commença par la réconcilier avec l'impératrice. Le duc Geoffroy rentra en grâce; on lui rendit sa femme, sa fille et ses états. Quant à Frédéric, on le fit nommer abbé du Mont-Cassin et car-
dinal prêtre. Le revirement ne pouvait être plus complet.
Hildebrand avait été le conseiller des papes Léon LX et Victor IL Avec eux il avait fait campagne pour la réforme ecclésiastique, sans se préoccuper outre mesure de ce que l'origine de ses patrons pouvait avoir de contraire aux anciens usages. Mais son programme intime comportait aussi l'affranchissement de la papauté, la liberté de l'élection, ou plutôt sa dévolution à des mains telles qu'il n'en pût sortir que de bons choix.
Il était à Arezzo auprès du pape quand celui- ci mourut. Sans attendre son retour, les Romains acclamèrent le cardinal Frédéric de Lorraine, qui se trouvait pour le moment à Rome. Elu ainsi le 2 août, il fut consacré le lendemain, sans que la cour de Germanie eût été consultée. C'était un manquement grave aux promesses de 1046. Cependant, comme le choix portait sur un personnage honorable et puissant, sur le frère du principal vassal de la Germanie dans le pays italien, on pouvait espérer que la régente accepterait le fait accompli. Hildebrand lui fut dépêché à cette fm; il paraît même avoir réussi. Pen-
dant que son légat s'acquittait de cette tâche difficile, le nouveau pape sentit le besoin de s'aboucher avec son frère Geoffroy et prit le chemin de la Toscane. Avant de partir, prévoyant l'éventualité de sa mort, il réunit le clergé et les fidèles de Rome et leur fit jurer que, si le Saint-Siège devenait vacant pendant son voyage, ils n'éliraient personne avant qu'Hildebrand ne fût revenu de Germanie.
Le serment fut prêté... et violé. Etienne IX mourut en Toscane, empoisonné, dit-on, par les soins des Romains. Ceux-ci, j'entends les chefs de l'aristocratie, avaient été obligés de courber l'échiné sous la main puissante de l'empereur Henri III; le duc de Toscane leur en imposait aussi. Je n'ai pas besoin de dire à quel degré ils étaient hostiles au gouvernement réformateur. En ce qui regarde l'élection, la liberté qu'ils souhaitaient n'était pas celle que rêvaient Hildebrand et son monde. D'un côté comme de l'autre, on aspirait à se débarrasser de l'ingérence germanique; on voulait avoir un pape à soi. Mais du côté d'Hildebrand on réclamait un pape soucieux de la dignité spirituelle du pontificat et de la réforme de l'Eglise; de l'autre, on réclamait un
fantôme de pape, une sorte d'abri extérieur pour le maintien de tous les genres d'abus, et dans le gouvernement de l'état romain, et dans le domaine moral.
Chacun des deux partis eut bientôt son pape. L'aristocratie romaine, qui était sur les lieux, arriva la première, et, dès le 5 avril 1058, installa à Saint-Pierre l'évêque de Velletri, Jean dit <( le Mince ^ », qui prit le nom de Benoît X. Dans le principe, tout le monde était d'accord, les Crescentius, les Tusculains, le comte de Galeria. L'opposition n'était guère représentée que par un noble transtévérin, Léon, fds d'un Benoît surnommé a le Chrétien )> parce qu'il s'était converti du judaïsme. Ce sont les premiers de la famille des Pierleoni, si célèbre au siècle suivant. Bien entendu, le clergé fidèle s'était abstenu; à sa tête figurait à ce moment le saint moine Pierre Damien, devenu évêque d'Ostie.
Les chefs ecclésiastiques réussirent à s'échapper; ils se réunirent en Toscane autour d'Hildebrand, revenu d'Allemagne. Celui-ci
1. Description de sa personne par saint Pierre Damien, ep., III, 4; les traits semblent un peu forcés.
s'entendit avec le duc Geoffroy, vi'aisemblablement aussi avec la cour de Germanie, représentée en Italie par le chancelier Guibert; on s'accorda à choisir pour pape l'évêque de Florence, Gérard, qui prit le nom de Nicolas II. Guibert, Geoffroy, Nicolas, Hildebrand, avec les représentants du clergé et des laïques fidèles, se transportèrent à Sutri au mois de janvier 1059, et y tinrent une assemblée solennelle, où Benoît fut déposé et Nicolas reconnu. Puis le parti d'Hildebrand, aidé par les querelles intestines de l'aristocratie ainsi que par la bourse de Léon, réussit à s'ouvrir les portes de Rome. Benoît X dut s'échapper; il se réfugia chez ses amis, les barons de la campagne. Nicolas II fut installé solennellement à Saint-Pierre, le 24 janvier 1059.
Ils ont été admis tous les deux dans les catalogues ponlificaux, ce qui ne tire pas à conséquence pour la légitimité. Sûrement, Hildebrand, Nicolas II et ses successeurs considérèrent Benoît comme un invasor, un intrus. Mais pourquoi Nicolas II était-il légitime? Les qualités personnelles, dont la différence impressionne si fort le saint homme Pierre Damien, n'ont rien à voir ici. Un serment
avait été prêté à Etienne IX; c'est vrai. Il appartient certainement aux papes vivants de régler les conditions de leur remplacement, pourvu toutefois qu'ils ne suppriment pas la liberté des électeurs. Peut-on dire que Nicolas II avait été librement élu par les Romains? N'est-il pas clair, au contraire, qu'il leur avait été imposé? Alors comment s'expliquait-on sa légitimité?
A cette question une seule réponse est juste. Nicolas était légitime pour la même raison que l'avaient été Clément II, Damase II, Léon IX, Victor II, Etienne IX lui-même; parce que son élection avait été faite ou ratifiée par la cour germanique. Là était, depuis Léon VIII, la garantie extérieure de la légitimité. La signature du chancelier Guibert, qui deviendra plus tard antipape, et vraiment antipape, représente ici l'estampille officielle, qui classe les gens d'après leur droit et permet de distinguer entre légitime et intrus.
Plus cette situation était manifeste, plus apparaissait son incongruité. La papauté ne pouvait demeurer dans une telle situation. Passe pour le siège de Spire ou celui de Salzbourg; mais le siège apostolique ? Resterait-il indé-
finiment dans la condition d'un évêché allemand, à la nomination du roi et de son conseil ? Hildebrand avait vu de bonne heure que, si la question de la réforme était la plus pressante, si même on pouvait l'avancer considérablement avec l'appui des papes impériaux, il y avait, à côté d'elle, une autre question non moins grave,, celle de la reconquête de la papauté par l'Eglise. Depuis Otton, depuis Théophylacte, on peut même dire depuis Lothaire, et même depuis Pépin et Charleniagne, la papauté spirituelle avait senti s'aggraver sur elle le poids des influences qui se disputaient la papauté temporelle. Elle ne serait complètement elle-même, libre de ses desseins et de son action, que le jour où elle n'aurait pas de maîtres temporels.
Ainsi, par la suite logique et chronologique des événements, le chef du parti réformateur arrivait à constater que l'instrument dont il s'était servi jusque là n'avait pas la force nécessaire et qu'il était urgent de lui en substituer un autre. Mais comment faire ? Renoncer au pouvoir temporel ? Reconstituer un prince des Romains, un Albéric, un Crescentius, un comte de Tusculum ? Donner Rome au duc de
Toscane ? C'eût été créer autour de la Rome spirituelle une Rome temporelle bien autrement étroite et lourde que le protectorat inteimittent des rois transalpins. Hildebrand n'admit jamais le régime exécré des barons de Rome; il put se résigner aux rois de Germanie, même aux princes toscans; mais il n'alla pas plus loin. Le spectre de Benoît IX le poursuivait; quand il le vit reprendre consistance en Benoît X, son énergie s'exaspéra. Il osa la plus hardie des démarches et se jeta dans les bras des Sarrasins chrétiens, des Normands détestés, combattus par lui, excommuniés par les papes dont il avait été le conseiller.
J'ai déjà dit qu'ils avaient constitué deux colonies, l'une à Aversa, près de Gapoue; l'autre à Melfi, en Apulie. Hildebrand s'adressa d'abord à la première. Richard, comte d'Aversa, venait justement de s'emparer de Capoue et de mettre fm, tout comme Léon IX, à l'une des trois principautés lombardes, qui, jusqu'alors, avaient subsisté dans ces contrées. C'est grâce à son concours que l'on parvint à enlever le château de Galeria, où se tenait réfugié Benoît X, ou, pour mieux dire, à obtenir avec beaucoup de serments pour la
vie, les membres et la liberté relative du malheureux pape, qu'il se remît aux mains de Nicolas IL II ne fallut pas moins de deux expéditions pour arriver à ce résultat.
Entre temps un grand concile se réunit au Latran et il y fut promulgué un décret sur les élections pontificales. Cet acte important ^ réservait l'honneur et le respect dus au roi Henri, en vertu des concessions faites à lui; t'honneur et le respect qui pourraient être dus à ses successeurs en raison de concessions éventuelles et personnelles; en même temps il définissait les rôles respectifs des différentes catégories d'électeurs. Le premier appartenait aux cardinaux-évêques, lesquels, après avoir délibéré, devaient s'associer les autres cardinaux, puis le reste du clergé et le peuple. Le choix devait tomber sur un membre du clergé romain, s'il s'y trouvait quel-
1. Il en subsiste deux rédactions; celle où les droits de l'empereur sont le plus accentués figure, d'après le Vatic. 1984, dans les M. G. Leges, t. II. app., p. 177, et dans Watterich, t. II, p. 221); l'autre a été conservée par les canonistes du onzième siècle et se trouve dans les collections des conciles. C'est la meilleure : celle du Vat. 1984 n'est qu'un texte retouché par les guibertistes.
quuii de capable; sinon on pouvait chercher ailleurs. Enfin, si les troubles de Rome empêchaient d'y faire l'élection, les cardinauxévèques avec les clercs et les laïques pieux pouvaient, quoi([ue en très petit nombre, y procéder en dehors de Rome; auquel cas l'élu, sans être intronisé, jouirait néanmoins de tous les droits pontificaux.
Ce décret, si l'on en pèse bien tous les termes, n'est autre chose que la transformation en droit de toutes les circonstances où s'était effectuée la promotion de Nicolas II. C'est assez dire qu'il correspondait exactement à ce que semblait exiger l'état présent des choses. Il est clair qu'il est dirigé en première ligne contre l'aristocratie féodale de l'état romain : ses premiers adversaires devaient être les Crescentius, les comtes de Tusculum, de Préneste, de Galerie, de Sabine. Mais d'autres se sentirent lésés. En dépit des termes respectueux accumulés à dessein, on attribuait au clergé cardinal une initiative et une éligibilité qui dépassaient la mesure admise en Germanie et lésaient gravement le droit traditionnel des successeurs d'Otton P'' et de Henri III. Ce n'étaient pas seulement les
Benoît IX ou X que l'on rendait impossibles, c'étaient aussi les Grégoire V", les Clément II, les Léon IX.
Afficher un tel manifeste, sans s'inquiéter des résistances qu'il soulèverait, eût été une imprudence énorme. Hildebrand n'était pas homme à commettre une faute aussi grave. Après l'avoir débarrassé de Benoit X et de l'aristocratie romaine, les Normands furent employés à procurer au Saint-Siège le moyen de lutter contre la cour d'Allemagne, ou, tout au moins, de prendre à son égard une attitude imposante.
Nicolas II se rendit à Melfi cette même année 1059, année mémorable, et y tint concile le 23 août. Les chefs normands d'Aversa et d'Apulie, Richard et Robert Guiscard, se présentèrent devant lui et reçurent de lui l'investiture l'un de la principauté de Capoue, l'autre du ((duché d'Apulie et Calabre ». Pour procéder à un tel acte, le pape devait se considérer comme le souverain du pays; or ses droits à cet égard, si l'on excepte Bénévent, qu'il ne céda point aux Normands, se bornaient à des prétentions théoriques, mentionnées dans les pactes ou privilèges des rois
francs ou allemands depuis Pépin et Cliarlemagne, mais qui n'avaient jamais été réalisées. D'autre part les empereurs et rois de Germanie se reconnaissaient dans ces provinces les mêmes droits que les anciens souverains lombards, les droits de la couronne d'Italie; ils les avaient exercés à maintes reprises, notannnent sous l'empereur Henri III.
Ainsi, non seulement sur le terrain des élections pontificales, mais encore sur celui de la souveraineté dans l'Italie méridionale, le conflit éclatait entre le Saint-Siège et l'Allemagne. Il faut dire qu'en retour de la légitimation à eux conférée par le Saint-Siège, les princes normands se considéraient d'ores et déjà comme tenus à la fidélité envers le pape. Ils étaient ses vassaux: il était leur seigneur. On prévoyait même le cas où il y aurait une rivalité entre plusieurs prétendants à la tiare. Alcrs les Normands devaient reconnaître celui qui aurait l'appui des « meilleurs cardinaux 1 ».
Le décret sur les élections et l'alliance
1. Le texte de ces engagements a été conservé par les canonistes pontificaux, Deii&dedit, Albinus, Cencius.
avec les Normands souleva, comme on pouvait s'y attendre, une très vive opposition en Germanie; un concile fut réuni pour déclarer la nullité du décret, et, quand un cardinal, envoyé par le pape, se présenta pour donner des explications, il ne l'ut pas môme reçu.
Le 27 juillet 1061, Nicolas II mourut à Florence. C'est alors que le conflit éclata tout à fait. Sur l'invitation du parti romain, qui ne voulait pas de la réforme, la régence allemande désigna, conformément à l'ancien usage, l'évêque de Parme, Cadalus, qui prit le nom d'Honorius II; Hildebrand, de son côté, fit appliquer le décret de 1059 et les voix tombèrent sur l'évêque de Lucques, Anselme, qui prit le nom d'Alexandre IL Entre ces deux prétendants, le conflit fut long et dur. Cependant Alexandre fmit par l'emporter, grâce à un revirement dans les dispositions de la régence germanique. Moyennant quelques concessions de forme il obtint, en 1064, la reconnaissance royale, qui lui fut solennellement décernée au concile de Mantoue.
Dans cette dernièi'e circonstance, comme à l'avènement de Grégoire VII, en 1073, il fut tenu compte, en une certaine mesure, du droit
revendiqué par la couronne germanique. On sait comment les choses se brouillèrent et comment Henri IV, après avoir reconnu Grégoire VII, essaya de le faire déposer. Mais on n'était plus au temps d'Otton et de Jean XII : la chrétienté ne suivit pas les indications de la couronne germanique. Celle-ci, à ce jeu dangereux, perdit définitivement toute l'autorité qu'elle avait pu avoir par le passé sur les élections pontificales. Elle ne créa plus que des antipapes. Les pontifes légitimes, Victor III, Urbain II Pascal II, Gélase II, Calixte II, furent installés en dehors d'elle. Quand la paix se fit, au concordat de Worms (1122), il ne fut même pas question des élections pontificales 1, et depuis lors ni empereurs ni rois n'eurent plus rien à y voir.
Cependant ce triomphe final de la liberté est autre chose que le succès spécial du décret de Nicolas IL Celui-ci me paraît avoir été abandonné de bonne heure, non dans son
1. Elles semblent plutôt mises en dehors par ces mots ajoutés au règlement sur les investitures épiscopales et abbatiales : exceptis omnibus qucc ad Roviamam ecclesiam jjertinere noscuntiir (IafI'K, 6086).
esprit, mais dans ce qu'il a de caractéristique, le rôle prééminent des cardinaux-évêques. Par sa tendance générale, par ce qu'il a de commun avec l'ensemble des actes du parti réformateur, il vise à émanciper les élections pontificales : 1° de toute ingérence de l'aristocratie féodale romaine; 2° d'une ingérence excessive et nuisible des rois de Germanie. Sur ces deux points la fm fut atteinte; elle fut même dépassée en ce qui regarde les rois de Germanie, puisqu'ils perdirent la place que Nicolas II leur avait conservée.
Je sortirais du cadre que je me suis tracé, si je prolongeais cet exposé. Du reste, Tavènement de la papauté grégorienne forme épocpie, dans l'histoire du pouvoir temporel comme dans l'histoire générale. Le pontificat prend conscience de sa force religieuse et morale. D'un formidable coup d'aile, il s'enlève au-dessus de toute la politique occidentale. Dans ce grand changement l'importance relative de la petite principaulé baisse ((uelque peu. Ce n'est pas qu'on la sacrifie. On y tient toujours, comme à tous les droits du Saint- Siège; parfois elle offre un abri momentané contre les coups de force. Même dans les temps de défaite, d'occupation impériale, elle ne change guère de régime. C'est toujours le domaine pontifical. Grégoire VII, Urbain II,
Gélase II, peuvent être contraints de vivre et de mourir loin de Rome : les antipapes font l'intérim. C'est comme vicaires de saint Pierre qu'ils se portent souverains de Rome. Au douzième siècle et depuis, la Commune troubla souvent la possession du pape, au moins en ce qui regarde la ville de Rome; cependant ses prétentions s'accommodaient avec la théorie du principat pontifical.
Le pape est donc souverain, après comme avant Grégoire VII; on peut même ajouter qu'il est souverain dans les mêmes conditions, avec le double souci de ses sujets indociles à l'intérieur, de l'empire à l'extérieur. Mais si la souveraineté est restée ce qu'elle était, quel changement dans le souverain ! Jadis c'était le grand-prêtre du pèlerinage romain, le chef théorique de l'épiscopat; on lui demandait des bénédictions, des privilèges. Mais, sur l'ensemble de l'Eglise; son action manquait de suite et d'énergie. On l'avait vu organiser et recommander quelques missions; parfois, comme sous Nicolas P^ il était intervenu avec vigueur dans les affaires ecclésiastiques générales. Ce n'étaient que des moments. La réforme, sous les premiers caro-
lingiens, s'était opérée sans lui; il est vrai cfLi'elle n'avait guère porté de fruits durables. La voyant sombrer, l'auteur des Faussc'i Décrétâtes s'était imaginé de la mettre sous la protection des anciens papes, sans réussir à exciter un intérêt soutenu chez leurs successeurs. Ceux-ci, on l'a vu, se recrutaient dans un milieu au moins médiocre; même si l'on fait abstraction des gros scandales dont le souvenir s'est conservé, il faut avouer que le personnel pontifical de ce temps-là ne rappelle que de très loin l'idéal apostolique.
Quelle différence avec les temps nouveaux ! Quel contraste avec des figures comme celles de Grégoire VII, d'Urbain II, d'Alexandre III!
Une papauté si grande ne pouvait manquer de trouver quelque difficulté à s'aménager dans l'ancien établissement temporel. On avait souvent avec les empereurs des querelles auxquelles les Romains ne s'intéressaient guère, encore qu'ils en souffrissent beaucoup. Quand ils se furent organisés en commune, on dut, plus que jamais, compter avec leurs volontés. D'autre part, la curie pontificale devenait de moins en moins romaine. On ne voyait plus de papes allemands, mais, à di-
verses reprises, on vit des papes français; il y en eut même un de nationalité anglaise. A plus forte raison le personnel de second ordre et d'ordre inférieur était-il international. Ce nouveau monde avait peu d'attaches au sol romain. Il y avait beau temps que les cardinaux avaient cessé de s'occuper personnellement de leurs églises; entre eux et la population indigène le contact était rare. Plus on allait et plus le personnel du Saint-Siège devenait séparable de l'antique milieu romain. Il se compliquait beaucoup, ce qui ne- le rendait pas plus transportable. Cependant la pression extérieure, les empereurs, les antipapes, la commune, la commune surtout, finirent par mouvoir cette lourde et vénérable masse. A force de changer de place elle s'habitua à l'existence nomade. Le centre de la catholicité demeurait théori([uement à Rome, et le Latran était la résidence officielle des papes. Mais si on voulait les rencontrer effectivement, il fallait aller à Anagni, à Viterbe, à Pérouse, à Cluny, à Sens, à Avignon enfin, sans parler des grandes routes d'Italie et de France, où s'arrêtait souvent le saint cortège. Au point de vue financier, ce n'était plus
sur le pèlerinage, ni sur les revenus tels quels (lu duché de Rome que l'on pouvait subsister. Comme le personnel, les ressources devinrent œcuméniques. Il en étail de môme des garanties de sécurité. Le pape voyageur pouvait avoii' des aventures en route : il avait toujours, dans l'ensemble de la chrétienté latine, des asiles d'une sûreté parfaite. Les Normands d'Italie étaient à lui, pourvu qu'il ne fût pas à l'empereur; plus d'une commune italienne s'estimait heureuse de le posséder. En France, le roi, les moines, les évèques, l'accueillaient toujours avec la même sympathie.
On conçoit que, dans cet état de choses, le temporel politique ait perdu de son importance. Sans en désespérer, sans y renoncer jamais, on le négligea quelquefois. C'est seulement au déclin du quatorzième siècle et au siècle suivant qu'il reprit toute sa place dans les préoccupations.
Mais en voilà bien assez pour justifier la coupure que j'ai introduite dans son histoire. Je ne veux plus maintenant que résumer les pages consacrées ici à la première période.
Le pouvoir temporel est né de la répugnance
des Romains à devenir Lombards et de l'impossibilité où ils se trouvaient de constituer leur autonomie sans que le pape y fût souverain. Dès sa première constitution, le nouvel état sentit et laissa voir une double faiblesse : faiblesse extérieure en face des Lombards et des Grecs, faiblesse intérieure, résultant de l'opposition constante entre l'aristocratie laïque et le clergé. Un protecteur s'imposa dès l'origine. L'état romain en avait besoin pour se défendre contre les ennemis du dehors; le clergé romain pour tenir en bride ses rivaux intérieurs. L'ennemi du dehors disparut vite; il n'en fut plus guère question, après 774, si ce n'est au neuvième siècle, lors des pilleries des Sarrasins. Quant à la tension intérieure, elle allait sans cesse en s'aggravant. Les tragédies qui suivirent la mort du pape Paul, les émeutes du temps de Léon III et de Pascal, en sont des manifestations aiguës; mais la crise était permanente. Il fallut en venir à un arrangement. Le souverain protecteur imposa sa médiation, et la constitution de Lothaire devint, en 824, comme la charte d'un nouvel état de choses.
Que cette combinaison ait été subie et non
réclamée par le clergé, cela n'est pas douteux. A diverses reprises il essaya de s'y soustraire. Mais tant qu'il y eut un empereur sérieux, il lallul bien en passer par là. Du reste, le clergé lui-même, après expérience, fmit par reconnaître c[u'il n'y avait pas moyen de faire autrement.
La charte de 824 était une charte de protectorat. Elle supposait la présence d'un résident et l'existence d'un protectein\ A la fm du neuvième siècle, ces deux pièces essentielles vinrent à mancfuer, et le clergé romain se retrouva, sans défense, en face de l'aristocratie laï({ue. Alors les nobles se saisirent de l'Etat; la famille de Théophylacte leur fournit une succession de chefs qui présidèrent, un siècle et demi durant, aux destinées politiques du patrimoine pontifical. D'abord ils y présidèrent seuls, sans avoir à compter avec les héritiers de l'empire carolingien. Depuis les Ottons, ils durent, à certains moments au moins et dans une certaine mesure, subir la tutelle des rois de Germanie. Au fond, ils demeuraient les maîtres. S'ils n'avaient détenu que le pouvoir politique ! Mais ils en étaient venus à choisir eux-mêmes celui qui était en même
temps leur souverain théorique et leur évêque. C'est ce monde étrange de barons féodaux qui nommait le pape ^ Après les premiers empiétements, le concile de 769 les avait exclus du conseil électoral; ils y rentrèrent en 824. Avec eux rentra aussi l'empereur, auquel lut reconnu un droit de vérification et de ratification, celui qu'avaient exercé les souverains grecs depuis Justinien. Il aurait pu y avoir dans cette haute intervention une garantie contre les mauvais choix de la noblesse : on n'a que du bien à dire des papes du neuvième siècle qui furent élus sous ce régime. Mais l'empire eut des éclipses; les princes de la maison de Saxe ne purent ou ne voulurent pas intervenir autant qu'il l'aurait fallu.. Ce ({ui leur importait, semble-t-il, ce n'était pas la sainteté du pontificat, c'était sa dépendance.
1. La même cause produisit un peu partout les mêmes effets. Accaparés par Faristocratie féodale, les sièges épiscopaux furent souvent occupés par des prélats bien étranges. A la Icngue on les a oubliés, et une conséquence de cet oubli c'est que les scandales donnés par les papes féodaux se présentent dans l'histoire avec plus de relief. Il n'est que juste de remettre les choses au point et de ne pas se représenter le milieu romain comme plus mauvais que les autres.
Jean XII lut déposé pour s'être montré indocile plutôt que pour les scandales de sa conduite. Tout aussitôt, Otton prit ses sûretés contre les électeurs et s'attribua le choix du pape, le choix direct, non plus la simple ratification. Par la suite, le système se perfectionna. L'empereur allemand nomma ses familiers, Grégoire V et Silvestre II, puis des évoques de chez lui. On devint pape à l'avancement, dans la hiérarchie de l'église germaniffue.
Il fallait sortir de là. Grégoire VII ouvrit la porte, une porte qui ressemblait beaucoup à une brèche. Le scandale fut énorme dans le monde qui vivait sur les abus traditionnels. Mais le grand pape eut confiance dans la barque de saint Pierre. Sur la mer démontée où il la conduisit, elle répondit à la foi de son capitaine.