HYPOTHÈSE ABSURDE
Que vaut donc cette hypothèse du décalque?
J'observe toutd'abor 1 que, quelle que soit la réponse, le procès de 1894, tel qu'il a été institué contre Dreyfus, s'écroule misérablement. S'il n'y a pas eu décalque, s'il est faux qu'on puisse expliquer par un décalque l'identité d'écriture du bordereau et d'Esterhazy, c'est donc qu'Esterhazy est l'auteur du bordereau.
Et s'il y a eu décalque, si le bordereau a été fait avec des mots d'Esterhazy décalqués par un autre homme, comment peut-on savoir que cet autre homme est Dreyfus et que deviennent ies conclusions des premiers experts?
F'armi ceux-ci, les uns, comme MM. Charavay et Teyssonnières, ont reconnu dans le bordereau l'écriture et la main de Dreyfus. Ils se sont évidemment trompés, puisque dans le système d'Esterhazy, c'est avec l'écriture décalquée d'Esterhazy qu'a été fait le bordereau.
Quant à M. Bertillon, il a bien parlé, lui, d'un décalquage ; mais il a affirmé que Dreyfus avait décalqué sa propre écriture et celle de son frère Mathieu Dreyîus. Pas un mot, et pour cause, d'Esterhazy.
Donc, dans l'hypothèse où le bordereau serait fait avec de l'écriture d'Esterhazy décalquée, toutes les expertises du procès Dreyfus tombent et il ne reste plus aucune raison d'attribuer le bordereau à Dreyfus.
»Se trouvera-t-il, en effet, un seul expert qui osera dire que dans la manière dont a été décalquée l'écriture d'Esterhazy il reconnaît la main de Dreyfus ? Non : depuis que l'écriture d'Esterhazy est connue, depuis que l'identité de cette écriture à celle du bordereaua apparu, il ne reste rien, il ne peut rien rester des expertises du procès de 1894, car il a manqué aux experts, pour se
guider, la connaissance du fait décisif. Et comme la seule cause légale et définie de l'accusation est le bordereau, toute Taccusation s'écroule. Encore une fois Esterhazy déclare lui-même que le bordereau est de son écriture. S'il n'y a pas eu décalque, le bordereau est de la main même d'Esterhazy ; et c'est Esterhazy qui est le coupable. S'il y a eu décalque de l'écriture d'Esterhazy, de quel droit attribuer le décalquage à Dreyfus? Toute l'expertise, tout le procès sont à refaire.
Mais il n'y a pas eu décalque : c'est bien Esterhazy qui a écrit de sa main le bordereau, car il est impossible, absolument impossible que Dreyfus ait décalqué V écriture d'Esterhazy.
Il y en a deux raisons décisives. D'abord, pourquoi Dreyfus aurait-il décalqué l'écriture d'un autre homme? Evidemment pour dérouter la justice.
Dès lors, il est bien certain qu'il choisira une écriture ressemblant le moins possible à la sienne.
S'il fait en effet métier de trahison et s'il ne veut pas que le bordereau puisse être un jour utilisé contre lui, s'il s'applique à le composer d'une autre écriture que la sienne, il tâchera que le soupçon ne puisse, même un instant, se porter sur lui. Pour cela, il choisira, pour son décalquage, une écriture qui ne puisse, même un moment, faire songer à la sienne.
Il est impossible qu'on échappe à ce dilemme : ou le traître écrira le bordereau de sa propre écriture naturelle, pour ne pas compliquer sa besogne ; ou s'il la complique et se livre à un travail de décalquage, il n'ira pas choisir de parti pris une écriture qui ressemble même superficiellement à la sienne, car il perd ainsi tout le fruit de son opération.
Aussi, lorsque Esterhazy, dans l'article àe la Libre
Parole que j'ai 'cité, dit: «Un hasard fit découvrir à Dreyfus une écriture ayant avec la sienne des similitudes assez sensibles », il fait un raisonnement absurde, car c'est cette écriture qu'entre toutes Dreyfus se serait abstenu de décalquer.
Mais voici qui est plus décisif encore. Quand Pierre, écrivant un document compromettant, se sert de l'écriture de Paul et la décalque, c'est pour pouvoir dire, si le document est découvert : « Il n'est pas de moi -, il est de Paul. »
Si Dreyfus avait, pour confectionner le bordereau, décalqué l'écriture d'Esterbazy, c'eût été pour pouvoir dire aux juges : « Vous avez tort de me soupçonner, c'est l'écriture d'un autre, c'est l'écriture d'Esterhazy. »
Cela est si clair, que c'est par ce calcal-là qu'Esterhazy explique le prétendu décalquage fait par Dreyfus. « Il voulait, dit-il, avoir ainsi un répondant, c'est-à-dire un homme sur lequel il pût, aujour du péril, faire retomber la responsabilité du bordereau. »
Mais alors, je le demande à tous les hommes de bon sens, à tous ceux qui sont capables d'une minute de réflexion: Comment se fait-il que Dreyfus se soit laissé condamner sans mettre en cause Esterhazyf
Quoi, c'est afin de pouvoir rejeter sur un autre, au jour du danger, la charge du bordereau qu'il aurait, selon vous, décalqué l'écriture du bordereau, et quand il est accusé, quand, avec la seule charge légale du bordereau, il est condamné, il ne dit pas un mot qui puisse mettre les juges sur la trace d'Esterhazy!
Il a préparé laborieusement ce moyen de défense, et quand l'heure décisive est venue, il ne s'en sert pas !
Il se laisse traîner en prison, condamner à huis clos, il subit le supplice terrible de la dégradation : il n aurait qu 'un mot à dire pour se sauver et il se tait !
Il se pourvoit en cassation et il se tait!
IL laisse la France entière s'ameuter contre lui! Il laisse se former contre lui une force terrible de mépris et de haine ; il se laisse emmener à l'île de Ké, puis à l'île du Dial3le ; il subit les pires tortures, et lui qui, d'après vous, aurait tout calculé pour rej eter le bordereau sur Esterhazy , il Via pas essayé une minute le système de défense et de diversion qu'a tout hasard il avait minutieusement pré- 2m ré!
C'est seulement quelques années après, du fond lointain de l'île du Diable qu'il fait jouer le prétendu ressort qu'il avait si ingénieusement monté !
Pourquoi donc a-t-il attendu? Pourquoi ne s'est-il pas défendu tout de suite? Pourquoi? pourquoi?
Il est impossible de répondre, et pour qu'Esterhazy, écrasé par l'identité de son écriture à celle du bordereau, osât imputer à Dreyfus un décalquage dont celui-ci, au moment décisif, n'a point tiré parti pour se défendre, il a fiillu qu'Esterhazy comptât sans mesure, sans limite, sur l'imbécillité de notre pays et sur la complicité de l'Etat-Major, domestiquant pour lui l'opinion jusqu'à la plus basse et la plus niaise crédulité.
UN MENSON&E
Pourtant Esterhazy comprend qu'il doit tenter une exi3lication : et voici l'ineptie qu'il nous propose.
li nous dit dans l'article de la Libre Parole : « L'événement ne réalisa pas les espérances de Dreyfus. Par suite de circonstances restées jusqu'ici incomplètement expliquées, et qui tiennent sans doute à ce qu'il ne con-
naissait pas personnellement son répondant, Dreyfus ne réussit pas à le mettre en cause au moment du procès. »
Oserai-je dire que c'est le comble de l'absurdité? Il est clair que si Dreyfus se procurait l'écriture d'un autre officier, afin de la décalquer dans le bordereau et de rejeter au besoin sur lui ledit bordereau, son premier soin était de connaître le nom de l'homme dont il se prO' curait ainsi Vécriture.
A quoi vraiment lui aurait servi de décalquer l'écriture d'un autre homme s'il avait ignoré le nom de celui-ci et s'il n'avait pu le signaler aux juges?
J'ai presque honte d'insister sur l'absurdité de ce raisonnement d'Esterhazy tant elle est évidente. Et il est incroyable que la Libre Parole ait pu prendre au sérieux, une minute, l'explication fantastique qu'elle insérait.
Il est évident que si Dreyfus s'était procuré, pour la décalquer, l'écriture d'un autre officier, il aurait su le nom de V officier et au procès il l'aurait dit.
S'il ne Ta pas dit, c'est qu'il ne l'a pas su ; s'il ne l'a pas su, c'est qu'il n'avait pas décalqué son écriture, et si l'écriture d'Esterhazy n'a pas été décalquée par Dreyfus, c'est que le bordereau était de l'écriture d'Esterhazy et aussi de la main d'Esterhazy; c'est qu'Esterhazy est le véritable auteur du bordereau, le véritable traître.
Mais Esterhazy se heurte à une autre difficulté : il n'est pas obligé seulement d'expliquer comment Dreyfus, au moment du procès, ignorait le nom de l'homme dont il n'avait décalqué l'écriture que pour pouvoir le nommer. Il est obligé encore d'expliquer, comment Dreyfus, deux ans après sa condamnation, avait appris, à l'île du Diable, le nom d'Esterhazy.
1QO
Oui, il faut qu'Esterliazy et ses amis nous expliquent cela.
Esterhazy s'y est essayé et son explication est lamentable. Il nous dit que Dreyfus avait trouvé moyen de combiner une correspondance occulte avec sa famille et que c'est ainsi, à distance, par des communications secrètes entre l'île du Diable et Paris, qu'a été machinée la conspiration contre Esterhazy.
Je vous en supplie : regardons cela de près. D'abord, avec la surveillance étroite, exceptionnelle à laquelle Dreyfus a été soumis, toute correspondance secrète entre sa famille et lui est impossible.
Quand on songe que depuis plusieurs années les lettres de Dreyfus ne sont pas directement transmises à sa femme, mais qu'on les recopie d'abord au ministère des colonies, de peur que la distribution et la disposition des virgules, des accents aigus et des accents graves ne constituent un langage de convention; quand les précautions sont poussées à ce degré de manie et de folie, on se demande comment une correspondance occulte aurait pu être établie entre le déporté et sa femme. C'est vraiment une invention fantastique.
Et comment Dreyfus et sa femme, dans les rares et courtes entrevues si surveillées qu'on leur permit avant le départ, et où il leur fut défendu de s'embrasser, comment auraient-ils pu convenir d'un langage conventionnel? Et ce langage conventionnel, comment ensuite auraient-ils pu l'employer? Cela révolte la raison.
Mais, de plus, qu'auraient-ils pu se dire? D'après Esterhazy, si Dreyfus, aiores avoir décalqué son écriture, n'a pas révélé son nom^ c'est qu'il Vignorait,
Gela fait crier l'esprit, tant cela est absurde. Mais, en tout cas, ce n'est donc pas Dreyfus qui a pu apprendre a sa femme, de Vile du Diable, le nom, d' Esterhazy, puisqu'il ne le connaissait pas a son départ de France,
Il a donc fallu que, dans la correspondance occulte et impossible dont parle Esterhazy, Dreyfus eût écrit à sa
femme pour lui expliquer qu'il avait décalqué l'écriture d'un officier inconnu et qu'il s'agissait de retrouver le nom de cet officier.
Mais si Dreyfus et sa femme pouvaient, avant le départ du condamné, convenir d'un langage mystérieux et compliqué, à plus forte raison Dreyfus pouvait-il, dès ce moment-là, expliquer à sa femme son moyen de défense.
Dès lors, la famille de Dreyfus aurait immédiatement cherché le nom de l'officier dont Dreyfus avait décalqué récriture ; et comme il ne peut être bien difficile de retrouver le nom et la qualité d'un homme dont on s'est, de parti pris, procuré l'écriture, c'est avant de quitter la France que Dreyfus aurait connu le nom d'Esterhazy et l'aurait livré.
Mais, je le répète, j'ai honte de discuter ces inventions du misérable Esterhazy tant elles sont violentes d'absurdité.
Supposer que Dreyfus a pris la précaution de décalquer l'écriture d'un autre homme afin de rejeter sur lui le crime du bordereau, et qu'il a négligé de s'enquérir du nom de cet homme -, supposer ensuite que du fond de sa prison, à l'île du Diable, il a réparé cet oubli par des signes cabalistiques envoyés à ses amis de France, c'est outrager si audacieusement le bon sens, que cela ressemble à une gageure.
Pour que la Libre Paroîe?, journal officiel d'Esterhazy, ait inséré ce plaidoyer du traître et ait affecté de le prendre au sérieux, il faut vraiment que la presse cléricale et antisémite croie qu'en France toute pensée est morte.
Non, certes, et contre ceux qui ont essayé ainsi de mystifier la nation de vigoureuses colères s'accumulent.
Dira-t-on que Dreyfus n'a pas signalé Esterhazy de peur de découvrir sa propre machination! Ça, encore, est absurde, car Dreyfus, s'il a décalqué l'écriture d'Estherazy, a dû imaginer un procédé pour le mettre en cause au jour du péril.
Mais que penser de l'autorité militaire qui, au procès Esterhazy, ne l'a pas une minute interrogé sur ce scandaleux roman f
Le premier devoir du Conseil de guerre était de dire à Esterhazy : « Vous avouez que l'écriture du bordereau est identique à la vôtre; vous avouez en tout cas que l'identité, pour certains mots, est si évidente qu'elle ne peut s'expliquer que par un décalque. Comment expliquez-vous alors que Dreyfus, au moment du procès, ne vous ait pas mis en cause? »
Cette question n'est pas venue aux juges. Ils ont paru trouver tout simple, comme Esterliazy lui-même, que Dreyfus ait forgé ce moyen de défense afin de ne pas s'en servir. Et ils ont pensé sans doute qu'éblouie par les galons et les chamarrures des généraux, trompée et abêtie par la presse de mensonges, la pensée française ne serait pas choquée de cette absurdité.
Et, en effet, elle n'a pas été révoltée. Vraiment, il faut pleurer de honte sur notre pays, pleurer de douleur et de colère. Voilà ce que les « nationalistes », complices du traître Esterhazy, ont fait du bon sens, notre vertu nationale. Ils ont réussi un moment à faire accepter à ce peuple des mensonges grossiers qui, en d'autres temps, auraient soulevé sa raison comme un vomitif soulève le cœur.
Pourtant, non! cela ne passera pas. Le peuple rejettera cette mixture de mensonges imbéciles. Il est clair que si Esterhazy, affolé, est obligé d'avouer, dès le 15 novembre 1897, avant même d'être dénoncé, que le bordereau est de son écriture, c'est qu'il est de sa main.
Il est clair que la supposition d'un décalque d' Esterhazy, fait par Dreyfus, ne se soutient pas; et que le premier soin de Dreyfus eût été de nommer Esterhazy au procès s'il l'avait en effet décalque.
Il est clair qu'on ne peut se procurer l'écriture d'un homme pour la décalquer et se décharger sur lui d'un crime, sans savoir en même temps le nom de cet homme, et sans être en état de le désigner.
Tout cela est clair, certain ; il suffit d'ouvrir les yeux pour le voir et le peuple maintenant ouvre les yeux. Il ne voit donc dans le récit de la Libre Parole que l'aveu d'Esterhazy aux abois.
Ce système insoutenable, Esterhazy l'a reproduit officiellement devant le Conseil de guerre qui a fait semblant de le juger. Là aussi, et si indulgente que soit pour lui l'accusation, qui le glorifie, il est obligé d'avouer qu'on ne peut expliquer que par un décalque de son écriture au moins certains mots du bordereau.
Voici ce que dit le rapport Ravary : « Il admet que dans l'écriture de cette pièce se rencontrent des mots ayant une ressemblance si frappante avec son écriture qu'on les dirait calqués. Mais l'ensemble diffère essentiellement. »
A l'audience, il ne se borne plus à dire qu'on les dirait calqués, suivant l'expression adoucie du rapport; il explique comment on les a calqués.
En voyant, dit-il, le bordereau publié par le Matin rapproché des spécimens de mon écriture, j'ai été frappé de la ressemblance de certains mots qui paraissent décalqués. Cette idée de décalquage m'a frappé. Je me suis demandé comment l'auteur de la publication du bordereau avait pu avoir de mon écriture. Mon écriture a malheureusement traîné chez bieu des gens dont le métier est de prêter de l'argent ; de plus, j'ai été témoin dans uu duel (Crémieux-Foa). A ce sujet j'ai reçu beaucoup de lettres d'officiers auxquels j'ai répondu. J'ai pensé que M. Mathieu Dreyfus aurait pu en avoir quelques-unes. Mais cela n'était pas suffisant.
Et il explique alors comment des morceaux plus étendus de son écriture avaient pu être utilisés par Dreyfus .
Je vais discuter à l'instant cette explication. Mais je m'arrête une minute pour souligner, une fois déplus, les aveux grandissants d'Esterhazy.
Non seulement il avoue que le bordereau suppose un décalquage de son écriture, non seulement il reconnaît ainsi que son écriture est identique à celle du bordereau, mais il avoue que cette identité ne se marque pas seulement dans un petit nombre de mots, mais qu'elle s'étend à l'ensemble du bordereau.
Si le décalquage, en effet, n'avait été que partiel, s'il n'avait porté que sur quelques mots, il suffirait pour l'expliquer que Dreyfus eût eu en sa possession de courts morceaux d'écriture d'Esterhazy.
Mais Esterhazy a bien vu le péril. Il a bien vu que le bordereau était de son écriture, du premier mot au dernier. Il a pensé qu'un jour peut-être un juge moins complaisant pourrait lui en demander compte, et alors il a eu recours à une invention nouvelle, à un mensonge nouveau pour expliquer que Dre^^us ait pu avoir en main un fragment étendu de son écriture.
Ce nouveau mensonge nous allons l'analyser et le percer à jour, afin de forcer le traître, comme dirait Bertillon, dans ses derniers retrancbements.
Donc, devant le Conseil de guerre auquel il a eu l'audace de débiter l'histoire de la /emme '^;o^7e6, voici le roman graphologique qu'il a conté. Je cite en entier, si impudent que cela soit. (Compte rendu du procès Esterhazy,)
Je me suis souvenu qu'au mois de février 1893 j'ai reçu à Rouen, où j'étais alors, une lettre d'un officier attaché à
TEtat-Major du ministère de la g-uerre, me disant qu'il était charg-é de faire une étude sur le rôle de la cavalerie lég-ère dans la campagne de Crimée, qu'il savait que mon père avait commandé une brig-ade à Eupatoria, et il me demandait de lui envoyer les documents que je pouvais posséder sur cette époque. Je fis un petit travail de sept à huit pag-es in-folio, que j'ai envoyé à ce monsieur : le capitaine Brault, rue de Châteaudun,
D. Quel numéro?
E. Jenemele rappelle pas. Après avoir envoyé ce travail, j'ai été surpris de n'en pas recevoir de nouvelles. J'ai cliercké au ministère de la guerre ; le capitaine Brault n'y était plus; il était parti sans laisser d'adresse, mais j'ai su qu'il était en garnison à Toulouse. Je lui ai écrit, et il m'a répondu en me disant qu'il ne savait pas ce que je voulais dire. J'ai envoyé une lettre au chef d'Etat-Major g-énéral de l'armée en lui demandant de faire une enquête et de me confronter avec le capitaine Brault. Je n'ai pas eu de nouvelles de cette démarche.
D. Vous n'avez jamais retrouvé le capitaine Brault f
K. Non, mon général.
D. Vous lui avez écrit une lettre et il vous a dit qu'il n'avait pas reçu les renseig-nements ?
K. Il m'a écrit qu'il ne les avait pas demandés.
D. C^ est-a-dire que vous avez Uni par retrouver le capitaine Brault, qui vous a déclaré ne vous avoir jamais rien demandé.
R. Parfaitement.
D. D'après les recherches faites on n'a pas trouvé, rue de Châteauduu, l'adresse du capitaine Brault, mais l'adresse qui s'en rapprochait le plus est celle de M. Hadamard, beau-père de M. Dreyfus.
Tout cela est invraisemblable jusqu'à l'absurde. Tout cela est criant de mensonge.
Voici ce que veut dire Esterhazy. Il suppose que Dreyfus a voulu, pour décalquer son écriture, se procurer un fragment de lui assez étendu. Il suppose que pour cela Dreyfus lui a tendu un piège. Il lui a écrit ou il lui a fait écrire une lettre faussement signée du nom du capitaine Brault, avec une adresse fausse.
Esterliazy a donné dans le piège et ainsi Dreyfus a reçu un assez long mémoire militaire qu'il a pu décalquer. Pour donner au roman un peu de couleur et une manière de vraisemblance, on ajoute que la fausse adresse cù l'on a reçu la réponse au capitaine Brault était voisine du domicile du beau-père de Dreyfus.
Dans ce récit, les impossibilités fourmillent. D'abord, il faut rappeler sans cesse que Dreyfus n'a décalqué récriture de personne, puisqu'il s'est laissé condamner sans désigner personne. Tout ce qui heurte cette vérité de bon sens ne peut être que mensonge.
Mais de plus, si Dreyfus avait voulu décalquer l'écriture d'une autre personne, il aurait évité tout ce qui peut exciter la défiance de cette personne et lui fournir plus tard un moyen de défense. Il aurait évité surtout ce faux inutile et imbécile qui ne pouvait que le compromettre.
Admettons un instant que Dreyfus ait décalqué l'écriture d'Esterhazy. Arrive le procès : il dénonce Esterhazy. Mais tout de suite Esterhazy répond : « Ou s'est procuré de mon écriture en me tendant un piège. »
Remarquez en effet qu'il y avait bien des chances pour qu'Esterhazy s'aperçût bien vite du tour qui lui aurait été joué. Il suffisait qu'il s'étonnât de n'avoir pas la moindre réponse du capitaine Brault. 11 s'informait aussitôt; il apprenait que celui-ci ne lui avait jamais écrit. Il savait donc qu'une manœuvre étrange et suspecte avait été pratiquée contre lui, et aussitôt qu'éclatait l'accusation de Dreyfus il était armé pour répondre.
Donc, de la part de Dreyfus, se procurer ainsi l'écriture qu'il voulait décalquer, eut été le comble de la folie. Il pouvait aussi bien, pour son objet, décalquer l'écriture de n'importe qui. Obtenir celle d'Esterhazy,
par un moyen frauduleux qui pouvait être immédiatement découvert, était la pire imprudence. Et il serait prodigieux que, par prudence, il eût ajouté les risques du faux au risque de la trahison.
Mais ce n'est pas tout. Comment admettre qu'Esterhazy ne s'est pas étonné plus tôt de n'avoir pas de réponse?
Il prétend avoir adressé au capitaine Brault son mémoire sur Eupatoria en février 1893.
Il faut bien qu'il place cet envoi prétendu à cette date, avant le bordereau, pour pouvoir dire que Dreyfus l'a décalqué. Et c'est seulement quatre ans après, le 29 octobre 1897, qu'il écrit au capitaine Brault pour lui demander s'il a reçu son mémoire!
Il prétend que sa défiance n'a été éveillée que lorsque le Matin a publié le fac similé du bordereau et qu'il a pu ainsi constater les ressemblances effrayantes de ce bordereau avec sa propre écriture.
Mais le Matin a publié ce fac-similé le 10 novembre 1896. Tout de suite Esterbazy a été troublé; tout de suite il a manœuvré avec du Paty de Clam et ses amis de l'État-Major pour perdre le colonel Picquart.
Comment n'a-t-il pas songé dès ce moment-là à s'inquiéter et à écrire au capitaine Brault ? Comment a-t-il attendu presque une année, du 10 novembre 1896 au 29 octobre 1897?
Tout cela ne tient pas debout. Et voici enfin à quoi Esterhazy n'a point songé. Il n'a point vu que lui-même se mettait en contradiction grossière avec son récit de la Libre Parole du 15 novembre 1897.
Là, il a dit que si Dreyfus ne l'a pas dénoncé au moment du procès, en 1894, c'est parce que, tout en décalquant son écriture, il ignorait son nom.
Cela n'a pas le sens commun, mais il faut bien qu'Esterhazy tente d'expliquer l'inexplicable.
Mais, maintenant, si ce que raconte Esterbazy de l'affaire du capitaine Brault est vrai , Dreyfus savait très bien que Vécriture décalquée par lui était d^Esterhàzy
puisqu'il n'avait pu se la procurer qu'en écrivant ou en faisant écrire frauduleusement à Est erhazy lui-même.
Cette fois, le menteur est pris et bien pris au piège de son propre mensonge.
YII
De même qu'il a mystifié les juges avec leur consentement, par l'histoire de la dame voilée, il les a mystifiés aussi, par l'histoire du manuscrit envoyé au capitaine Brault, ou plutôt sous son nom, à Dreyfus lui-même.
Toutes ces inventions sont aussi grossières les unes que les autres, et sans la complicité des juges, elles n'auraient même pas osé affronter l'audience.
En tout cas, à l'analyse, il n'en reste rien.
Esterhazy a donc menti quand il a prétendu que son écriture avait été décalquée. Si le bordereau est de son écriture, c'est qu'il est de sa main. Et son récit de la Libre Parole se tourne contre lui comme un aveu écrasant.
Détail curieux et par où il se trahit encore ! Il répond d'avance par une accusation de faux à un document qu'on n'avait pas et qui n'a pas été produit contre lui.
Dans l'article du 15 novembre, il annonce que ses ennemis ont inséré contre lui, dans le dossier qu'ils vont publier, c< une pièce compromettante émanant soi-disant de la victime et fabriquée avec un art merveilleux,.. »
Esterhazy s'est trop pressé ; il a pris peur trop vite, et en essa3^ant d'avance de disqualifier une pièce compro^ mettante qu'on n'avait pas, il a avoué l'existence de cette pièce.
Mais qui donc a songé, dans la comédie d'enquête instituée contre lui, à l'interroger là-dessus ? En tout cas, devant le Conseil de guerre, aucune question ne lui a été posée sur cette lettre si suggestive de la Libre Parole^ qui est, quand on l'examine avec soin, l'aveu décisif.
EXPERIiiS MTRADICTOIRES
« Mais, nous objectent les défenseurs d'Esterhazy, les trois experts commis, dans le procès d'Esterhaz}^ aux comparaisons d'écriture, ont conclu en faveur d'Ester hazy. Ils ont conclu, comme le dit le rapporteur Kavary : « Le bordereau incriminé n'est pas l'œuvre du comman- » dant Valsin Esterhazy. Nous affirmons en honneur et » conscience la présente déclaration. »
Qu'on ne se hâte pas de conclure, car, à l'examen, ce rapport, qui paraît innocenter Esterhazy, est accablant pour lui.
Dans quelle condition ont travaillé les trois experts, Couard, Belhomme et Varinard? Zola a dit que s'ils n'ont pas reconnu l'identité de l'écriture du bordereau à celle d'Esterhazy , ils ont une maladie de la vue ou du jugement.
Zola s'est trop hâté ! Non, MM. Couard, Belhomme et Varinard ne sont pas nécessairement des incapables, mais ils opéraient dans des conditions tout à fait difficiles. D'an côté, ils étaient certainement frappés, comme tout le monde, comme Esterhazy lui-même, de ia ressemblance effrayante du bordereau et de l'écriture d'Esterhazy.
Selon Esterhazy, cette ressemblance était telle que certainement il y avait eu décalque de son écriture. Les experts ne pouvaient être plus esterhaziens qu'Esterhazy ; ils ne pouvaient pas nier, entre le bordereau et l'écriture d'Esterhazy, une reesemblance qui éclatait aux yeux et que lui-même avouait.
Mais, d'un autre côté, pouvaient-ils dire nettement, librement, que le bordereau était Fœuvre d'Esterhazy? C'eût été rouvrir le procès Dreyfus, et les trois experts savaient que la haute armée, la magistrature, le gouvernement, presque toute la presse, toutes les grandes forces sociales étaient contre Dreyfus. Ils savaient que le général de Pellieux, chargé d'une première enquête contre Esterhazy, avait refusé longtemps de se saisir du bordereau, sous prétexte que « c'était rouvrir Taffaire Dreyfus : Si le bordereau avait été attribué à un autre, la revision s'imposait.» Or, comme le général de Pellieux et ceux qui l'avaient chargé d'une simili-enquête ne voulaient à aucun prix de la revision, le général de Pellieux s'abstenait de faire examiner le bordereau de peur « qu'il ne fût attribué à un autre ».
Cela, MM. Couard, Belhomme et Varinard le savaient; tous les experts-jurés, tous les fonctionnaires d'écriture le savaient. Aller contre cette résolution ferme de la haute armée et du pouvoir eût été presque de l'héroïsme.
Aussi, quand sur les instances de M. Scheurer-Kestner le bordereau fut versé à l'enquête, quand le général de Pellieux fut obligé enfin de le faire expertiser, il lui fut très difficile, comme il l'a raconté lui-même dans sa déposition, de trouver des experts, car le péril était
grand.
Aussi il n'en faut pas vouloir à MM. Couard, Belhomme et Varinard de s'être arrêtés à une conclusion prudente et transactionnelle. D'un côté, ils ont sauvé leur renom d'experts en reconnaissant dans le bordereau de l'écriture d'Esterhazy. Et d'un autre côté, ils ont sauvé laPatrie en assurant que ce pouvait bien être là le résultat d'un
décalque. .
Le bordereau était de V écriture d Esterhazy : mais il n'était pas de sa main. Cette conclusion tempérée permettait de sauver, au moins pour quelque temps, Esterhazy. Et après tout, c'était l'essentiel.
Comment MM. Couard, Belhomme et Varinard ontils établi qu'il y avait décalque ? Peut-être Font-ils expliqué à Esterhazy lui-même, avec lequel, selon la déposition de Christian Esterhazy, M. Belhomme s'entretenait pendant la période môme de l'expertise. Mais ils n'ont pas mis beaucoup d'empressement à le révéler au public.
Devant la cour d'assises, ils se sont retranchés obstinément dans le secret professionnel. En vain le général de Pellieux disait-il que sur la question des écritures il ne voyait pas la nécessité du huis clos. En vain le président lui-même, se relâchant un peu de sa rigueur, paraissait-il les autoriser à quelques explications. Farouchement ils défendaient le huis clos, et M. Belhomme ajoutait qu'il était résolu au silence le plus complet, sur le conseil de ses avocats.
Mais après tout, ce que nous savons nous suffit. M. Belhomme, si muet devant la cour d'assises, a été moins réservé avec un journal ami, VEcho de Paris.
Voici ce qu'il dit dans une interview :
Nous avons fait photographier non seulement le bordereau, mais des pages entières du commandant Esterhazy. Sur ces épreuves-là, les similitudes, les ressemblances obtenues dans le Figaro, et depuis, dans le Siècle, qui a employé les mêmes procédés, disparaissent, et on voit que le bordereau n'est pas d'une écriture spontanée. Il y a des surcharges nombreuses, des reprises, des mots décalqués même, car si on les juxtapose, ils s'iaentifieut parfaitement. Or/je défie n'importe qui de tracer deux lettres, et à plus forte raison deux mots entiers avec des caractères absolument identiques.
Celui qui a écriile border eau a imité,calqué, c'est manifeste, l'écriture du commandant (Esterhazy). Ce dernier emploie quelquefois, mais assez rarement en somme, des S allemandes-, et dans le bordereau sur six Sj il y eu a cinq de cejtte forme et toutes sont calquées.
De plus, les mots essentiels par leur sens sont calligraphiés. L'écriture est inég-ale, incertaine. Aucune des lettres du commandant mises sous nos yeux n'a ce caractère, mais cette différence n'est sensible que pour nous qui avons vu les orig-inau-x. Avec des clichés habilement faits, on a pu espérer tromper le publie et on y a réussi.
Nous discuterons cela tout à l'heure, mais pour qu'on ne dise pas que ce n'est là qu'une interview, qui d'ailleurs n'a pas été démentie, rappelons que M. Belhomme a daigné, devant la cour d'assises, laisser tomber une phrase qui se rapporte à son interview : « Le bordereau est en grande partie à main courante et en partie calqué. »
Voilà donc qui est acquis. D'après M. Belhomme et, puisque les trois experts ont déclaré être d'accord, d'après MM. Belhomme, Varinard et Couard, l'écriture d'Esterhazy se retrouve au moins en partie dans le bordereau, mais elle a été décalquée.
Qu'on veuille bien le retenir : c'est dans une enquête destinée à innocenter Esterhazy, dans un procès où Esterhazy avait avec lui les accusateurs que les experts officiels sont conduits, malgré tout, par la force de la vérité, à proclamer officiellement que l'écriture d'Esterhazy se retrouve dans le bordereau.
Oui, quoi qu'on fasse, « la vérité est en marche ». Quel que soit l'expédient imaginé ensuite par les experts pour sauver Esterhazy, client et protégé de l'Etat-Major, cette constatation officielle subsiste : Ce n'est plus Esterhazy tout seul qui reconnaît sa propre écriture dans le bordereau, ce sont les experts commis au procès.
lY
Et après cette constatation officielle, légale, que restet-il des expertises par lesquelles a été condamné Dreyfus?
Trois sur cinq des experts du procès Dreyfus reconnaissent dans le bordereau l'écriture de Dreyfus. L'un d'eux (Bertillon) ajoute que, s'il y a des différences, c'est que Dreyfus a décalqué l'écriture de son frère. Et il affirme encore que pour dérouter la justice et pouvoir alléguer que le bordereau est un faux, Dreyfus a décalqué sa propre écriture.
Mais voici maintenant que d'autres experts, examinant officiellement le bordereau, reconnaissent, au moins en partie, l'écriture d'Esterhazy. C'est là un fait nouveau^ et, qu'il y ait eu décalque ou non, les conclusions des seconds experts infirment celles des premiers.
Les experts du premier procès ont expliqué le bordereau tout entier sans tenir compte de l'écriture d'Esterhazy ; les experts du second procès introduisent dans le bordereau récriture d'Esterhazy : il y a contradiction directe, et l'expertise de 1894, qui a condamné Dreyfus, ne tient plus.
C'est bien pour cela que dans la comédie du procès Esterhazy, le 10 janvier 1<998, le huis clos a été prononcé sur les expertises d'écriture.
C'est vraiment prodigieux. Il y a eu une partie du procès, qui a été publique. Pourquoi ne pas comprendre les rapports et les dépositions des experts dans cette partie publique? La sécurité de la France n'exigeait pas qu'on cachât au monde les conceptions graphologiques de MM. Couard, Belliomme et Varinard.
Non, si on les a cachées, c'est pour ne pas faire éclater aux yeux de tous la contradiction officielle entre les expertises du procès Dreyfus et celles du procès Esterhazy.
On n'a même pas voulu que le public pût savoir que les trois bons experts avaient reconnu dans le bordereau, au moins en partie, l'écriture d'Esterhazy. Et le cauteleux Ravary se borne à donner la conclusion brute : Le bordereau n'est pas l'œuvre d'Esterhazy.
11 n'ajoute aucun détail. Il se garde bien de dire que les experts, malgré leur bon vouloir à l'égard de l'auto-
rite militaire, ont été contraints de retrouver dans le bordereau l'écriture d'Esterhazy, etqu'ils ont dû recourir, pour le sauver, à l'hypothèse du décalque.
Non! autant qu'on le peut, on cache la vérité au pays, ])arce que même le peu de vérité que laissent écha]3per les experts ébranle et ruine le procès de 1894.
Bien mieux, même si on accorde un moment aux experts qu'il y a décalque, pourquoi ne pas appliquer à Esterhazy le système queBertillon a appliqué à Dreyfus?
Bertillon prétendait que Dreyfus avait décalqué luimême des mots de sa propre écriture afin de pouvoir dire : Le bordereau a été décalqué ; il n'est pas de moi.
Mais alors il est possible aussi qii' Enter hazy ait lui- Tïiême décalqué sa propre écriture afin de se servir du même moyen de défense.
Donc, même dans l'hypothèse du décalque, Esterhazy n'est pas hors de cause, car le décalque peut être de lui.
Deux choses seulement sont certaines. La première, c'est que l'expertise légale qui a condamné Dreytus est ruinée par l'expertise légale du procès Esterhazy.
La seconde^ c'est que, s'il y a eu décalque pour la confection du bordereau, Dreyfus n'en peut même pas être soupçonné, car, une fois encore, s'il avait décalqué récriture d'Esterhazy, c'eût été pour pouvoir l'accuser en cas de péril : or, il s'est laissé condamner et supplicier sans même essayer ce moyen de défense.
Mais, par le huis clos sur les contre-expertises, l'Etat- Major n'a pas voulu seulement cacher au pays la contradiction décisive entre les expertises légales du procès
Esterhazy et celles du procès Dreyfus. Il a voulu aussi soustraire à la discussion les raisonnements par lesquels les experts ont conclu à l'idée du décalque pour innocenter Esterhazy .
A vrai dire, les raisons données par M. Belhomme à l 'Echo de Paons sont extraordinairement faibles et vagues. La seule qui ait quelque précision est fausse. M. Belhomme prétend qu'il y a, dans le bordereau, des mots qui peuvent se superposer rigoureusement l'un à l'autre. Et comme cette superposition absolue n'est possible que si ces mots proviennent d'un même type, ou, comme on dit, d'une même matrice, il conclut qu'il y a eu calque, au moins pour ces mots.
Mais au procès Zola, les experts les plus autorisés, les plus considérables ont démontré publiquement et en citant des exemples précis, qu'au contraire tous les mots du bordereau offraient la variété de la vie et de l'écriture courante, qu'aucun d'eux n'était superposable. Sans être graphologue, je soumets à M. Belhomme ce scrupule. Il a dit à la cour d'assises (c'est peu, mais c'est encore trop) que le bordereau était en grande partie d'une écriture courante, en partie calqué.
Mais alors de deux choses l'une : ou bien les mots de récriture courante offrent les mêmes caractères que les mots calqués : et alors, comme les mots calqués sont empruntés à Esterhazy, c'est Esterhazy lui-même qui a, de son écriture courante, écrit une partie du bordereau et qui, pour le reste, s'est calqué lui-même.
C'est donc Esterhazy qui est l'auteur du bordereau.
Ou bien les mots de l'écriture courante ne sont pas de récriture d'Esterhazy, et M. Belhomme doit indiquer par quelles différences caractéristiques, par quels traits précis l'écriture de ces mots-là se distingue de l'écriture des mots calqués.
Or, nous mettons au défi M. Belhomme, assiste de MM. Couard et Varinard, d'indiquer les différences. Dans tous les mots du bordereau, dans tous sans excep-
tion aucune, se retrouvent les mêmes particularités d'écriture, les mêmes traits caractéristiques, la même forme des lettres, les mêmes détails.
Et en disant qu'une partie du bordereau est d'une écriture courante, M. Belhomme a définitivement perdu îîsterliazy.
S'il avait dit que tout le bordereau est le résultat d'un décalque, on pourrait supposer à la rigueur qu'un autre qu'Esterliazy a fait ce décalque. Mais s'il y a une partie d'écriture naturelle et courante, comme elle ressemble manifestement à la partie dite calquée qu'on avoue être d'Esterhazy, c'est que le tout est d'Esterhazy.
Et si M. Belhomme daigne sortir un moment de la graphologie, je me permets de lui soumettre encore une objection d'un autre ordre, finement indiquée par M. Louis Havet dans sa déposition en cour d'assises.
L'homme qui envoyait le bordereau ne signait pas : quelle était donc sa signature ? A quoi le reconnaissaiton ? A son écriture.
Des documents ou des offres de documents arrivaient sans doute de plusieurs côtés à la légation allemande. Comment un traître déterminé aurait-il pu indiquer que c'était lui qui faisait l'envoi si, supprimant sa signature ^ il avait en outre déguisé son écriture f
Ni Esterhazy, ni les experts qui ont adopté le système d'Esterhazy, c'est-à-dire le système de décalque, n'ont répondu à cette difficulté. Il était impossible de faire plusieurs lettres d'envoi avec les mêmes morceaux d'écriture, car ils ne contiennent pas toutes les combinaisons nécessaires.
Or, Esterhazy explique à grand'peine, par son roman du capitaine Brault, qu'on se soit procuré de son écriture pour l*envoi d'un bordereau ; il est donc impossible qu'on en ait envoyé plusieurs.
Dès lors, il aurait fallu que le traître changeât, à chaque envoi nouveau d'un bordereau, l'écriture calquée
par lui, et il aurait ainsi complètement dérouté son correspondant étranger.
Encore une fois, toutes ces inventions sont absurdes, et on en revient toujours à cette conclusion : Le bordereau étant de l'écriture d'Esterhazy est de sa main.
Mais à quoi bon argumenter plus longtemps contre ces experts du huis clos qui, pris entre la force de la vérité et des forces d'un autre ordre, ont abouti à une expertise incohérente, indéfendable et qu'il faut cacher ? Il faut leur savoir gré, malgré tout, d'avoir osé dire, même avec toutes les précautions du décalque, que récriture d'Esterhazy se retrouvait dans le bordereau. C'est un commencement de vérité,' et la vérité entière va apparaître.